D'un blanc douteux

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Dans un monde dévasté, Alban, Romy et leur fille tentent de s'en sortir...

 

 

Il savait qu'il ne devait surtout pas s'endormir. Il luttait. Comme la nuit précédente. Comme celle d'avant. Et comme toutes les autres depuis longtemps... bien trop longtemps. De temps en temps, un grognement ou un gémissement le sortait du demi-sommeil dans lequel il venait de plonger. Puis il sombrait à nouveau. Un cri, lointain, le fit sursauter, mais il n'y prêta plus attention sitôt que la série de braillements douloureux qui s'ensuivit s'arrêta. Une autre victime. La douzième de cette nuit-là s'il avait bien compté. Il commençait à y devenir moins sensible et ne savait pas si c'était une bonne chose ou pas... Ayant cessé de s'en inquiéter une minute plus tard il se laissa emporter par les bras de Morphée. Ces derniers étaient doux, accueillants, rassurants... propices aux rêves. Pourtant, à peine son subconscient eut-il fini de former le visage radieux de sa femme qu'un nouveau cri le réveilla. Cette fois il fut parcouru de frissons : il ne s'agissait pas d'un timbre inconnu, d'un accident lointain, comme les autres. Il lui fallut moins de dix secondes pour se lever, fusil à la main, et ouvrir à la volée la porte de la chambre de sa fille, dans laquelle il découvrit une scène digne de ses pires cauchemars. Une de ces saletés avait pénétré dans la maison et se trouvait maintenant à moins d'un mètre du lit de sa fille qui s'était collée contre le mur. Sa femme s'était interposée entre les deux, l'instinct maternel prônant sur la pensée de ce qu'elle risquait en s'exposant de cette façon. Il n'attendit pas une seconde de plus pour ajuster son arme et tirer en plein dans le lobe frontal de l'ennemi, qui tomba lourdement à terre après un ultime geignement. Dos au sol, ses blessures béantes, qui laissaient voir boyaux et intestins, dégageaient une odeur infecte.

- Ne regarde pas Flora.

 

Alban tapotait le bord de l'évier, le regard fixé dans le vide. Cela faisait plusieurs semaines à présent que ceux qu'ils nommaient les « sans-âmes » avaient infesté le pays. Ces corps en errance, vidés de toute conscience, étaient apparus d'on-ne-sait-où, l'hypothèse qui revenait le plus étant celle d'une épidémie, peut-être une mutation d'une maladie déjà existante. Mais la provenance importait moins que les conséquences. À présent, la capitale entière semblait sous l'emprise de ces mort-vivants. Jusqu'ici Alban avait assez bien réussi à protéger sa famille. Il n'avait jamais été particulièrement courageux pourtant... Au lycée il était plutôt celui qui restait sur le banc de touche, à rêver de la fille populaire, qui bien évidemment ne l'avait même pas remarqué. Seulement, dans ce foutoir, il avait bien été forcé de prendre ses responsabilités. Et il ne s'en était pas si mal sorti. Mais l'incident de cette nuit remettait tout en question. Il commençait à être sérieusement amoché. S'il n'était même plus capable d'entendre lorsqu'un zombie entrait dans l'appartement comment parviendrait-il à protéger ces deux êtres qui comptaient plus que tout, plus que sa propre vie ? Il ne pouvait pas se permettre de merder encore et en était parfaitement conscient.

- Papa, elle est où Maman ?

La voix douce, légèrement aiguë de sa fille l'extirpa de ses pensées. Il lui sourit, s'apprêtant à lui sortir une parole apaisante – réflexe qu'il avait pris avec elle quelle que soit la situation – quand il se rendit compte que lui non plus ne savait pas où était sa femme. Après ce qu'il s'était passé cette nuit elle l'avait obligé à aller dormir. Il s'était occupé du corps du zombie d'abord, puis s'était allongé sur la moquette au pied du lit de sa fille, autant pour la rassurer elle que lui. À l'aube sa femme leur avait apporté quelques bricoles à grignoter – un vieux bout de saucisson et des biscuits émiettés – et avait déclaré avoir « du ménage à faire ». Quand il s'était rendu à la cuisine il avait été étonné de ne pas l'y retrouver mais s'était dit qu'elle devait être à la salle de bain. L'absurdité de l'excuse de sa femme ne lui sautait aux yeux que maintenant : depuis l'invasion ils s'étaient barricadés, faire le ménage avait perdu tout son intérêt et ils n'avaient même plus de quoi le faire. Comment avait-il pu la croire ? Il parcourut l'appartement en courant, cria son nom. Aucune réponse, mises à part celles des sans-âmes qui grognaient à la porte. Et si sa femme n'était plus à l'intérieur alors elle était dehors. Parmi eux. Au milieu de ces monstres. Il lui sembla que son cœur s'arrêtait et devant son air décrépi la petite fille comprit qu'il y avait un problème. Elle se mit alors à pleurer bruyamment, inondant son doudou en forme de lapin.

- Hé, Flora..., commença Alban de sa voix la plus calme. Chut, ça va aller. Je suis sûre que Maman va bien. Elle n'est sans doute pas loin, elle va revenir très vite.

Le trentenaire ne croyait pas une seconde à ses mensonges, mais que pouvait-il dire d'autre ? Il n'allait tout de même pas enlever tout espoir à sa petite fille. Et puis, avec le coup de fusil de la nuit, les cris et maintenant ses pleurnichements, ils avaient fait assez de bruit pour attirer tous les zombies des alentours, alors mieux valait qu'elle se calme et n'en attire pas davantage.

- Ah, ça vient de me revenir ! s'exclama Alban en prenant un air faussement surpris, faisant jouer ses maigres talents de comédien. Tu sais l'autre jour tu nous as dit que Titi, ton petit lapin...

- Toto. Il s'appelle Toto, répondit Flora d'un air boudeur.

- Oui, Toto... tu nous as dit qu'il se sentait seul sans copine, c'est ça ?

- Oui ! Parce que moi j'ai Maman et toi mais lui il a pas de famille... Il m'a dit que j'étais comme sa Maman mais c'est pas pareil tu vois ? Tu comprends ?

- Oui je comprends ma chérie, dit Alban avec un sourire. Et ta mère connaît une lapine qui adorerait Toto. Elle est allée la chercher.

- Dehors ? Mais c'est dangereux dehors ! Tu le dis tout le temps !

- Toi, tu ne dois surtout pas y aller. Mais ça va aller Flora, elle va revenir avec la copine de Toto, conclue-t-il en essayant de se convaincre lui-même.

Comme pour confirmer ses dires, la porte s'ouvrit pour laisser passer une femme essoufflée, haletante, qui lâcha le sac en plastique qu'elle avait rapporté pour poser ses mains sur ses cuisses, penchée en avant, tentant de reprendre son souffle tant bien que mal.

- Maman, maman ! s'écria Flora qui ne comptait pas lui laisser de répit. Papa m'a tout raconté ! Tu as ramené une copine à Toto ?

- Une co... copine... ? Toto ? tenta de prononcer la jeune femme.

- Flora va dans ta chambre, intervint Alban.

- Mais...

- Tout de suite, dit-il d'une voix ferme, presque agressive. Il le regretta aussitôt et tenta de se rattraper. Ma chérie, s'il te plaît... Je dois parler avec ta mère.

Flora obéit, non sans râler et prendre une mine renfrognée. Il attendit juste qu'elle ait refermé la porte de sa chambre pour assaillir sa femme de reproches.

- Bon sang mais qu'est-ce qui t'as pris Romy ? Tu étais passée où ? Tu as pensé une seconde à ce qui aurait pu t'arriver dehors ? À Flora ? À moi ? T'as pas compris depuis tout ce temps que ces putains de zombie sont DANGEREUX ? Ils auraient pu te tuer ! Te mordre ! Je sais même pas ce qui aurait été le pire... Je te l'avais dit pourtant. Tu ne DOIS PAS sortir ! Sous aucun prétexte ! Et même pas armée en plus... Tu es inconsciente. Complètement inconsciente ! Tu...

- Je suis inconsciente ?! protesta la jeune femme qui avait retrouvé une respiration normale et ne comptait pas se laisser injurier sans réagir. Je te suis très reconnaissante pour tout ce que tu fais pour nous, mais tu peux pas continuer comme ça... Tu es à bout de force ! Tu passes tes journées à nous protéger, à aller chercher de quoi manger et la nuit à garder l'appartement, à t'assurer qu'aucun mort n'entre. Alors ouais t'es un homme, t'as ta fierté, mais à ce rythme tu vas tenir encore combien de temps ? C'est toi l'inconscient ! L'égoïste ! Tu cours droit à ta perte et quand ça arrivera... là... on sera toutes seules. Toutes seules contre ces créatures ! Si seulement t'acceptais que je t'aide un peu, tu pourrais te reposer...

- Arrête de dire n'importe quoi ! Toi, dehors ? C'est hors de question !

- Qu'est-ce que tu crois ? Que je serais incapable de me défendre ? Moi aussi je suis capable de leur envoyer une balle dans la tête. J'en ai déjà tués figure-toi.

- Arrête Romy, arrête... Dis pas ça. Tais-toi...

- TOI ARRÊTE ALBAN ! Tu...

- Vous disputez pas... J'aime pas quand vous vous aimez pas... Dehors ils aiment personne et vous avez vu comment ils sont... J'aime pas vous entendre crier...

La voix de leur fille les fit taire instantanément. Sa mère soupira avant de s'avancer vers elle et de la prendre dans ses bras, tandis que le père marmonnait quelques excuses, aussi bien à sa fille qu'à sa femme. Ils se rendirent tous les deux compte qu'ils étaient allés trop loin. La pression, la fatigue, ce qui se passait autour d'eux... cela les transformait complètement. Alban avait bien conscience qu'il ne pourrait plus continuer longtemps comme ça, mais il ne supportait pas l'idée qu'elles puissent être en danger. Il s'approcha des deux femmes de sa vie et les enlaça. La petite famille resta quelques instants comme ça. Silencieuse. Les yeux fermés. Leurs sens avaient oublié d'être aux aguets, pour la première fois depuis longtemps. Ce repos ne dura que quelques secondes, un zombie se cognant à une des fenêtres l'interrompant. Ce fut la femme qui prit la parole la première, sur un ton beaucoup plus calme qu'auparavant.

- Quand je suis sortie tout à l'heure je suis tombée sur un autre survivant. Il m'a dit que tous les zombies semblaient se regrouper à la capitale, sans doute qu'ils sentent qu'il y a plus de viande par ici... C'est trop dangereux de rester dans une grande ville comme ça, il faut partir.

- Romy... Tu vois bien comment c'est dehors...

- On ne peut pas rester croupir ici encore longtemps, insista-t-elle. Bientôt ils seront des milliers, des millions... Les planches ne serviront plus à les arrêter. Et puis, cet homme, il m'a aussi dit qu'il fallait aller au nord. Ces monstres semblent craindre le froid, à ce qu'il paraît il n'y en a aucun qui survit passé Oslo. Sur les côtes de Normandie de grandes opérations sont en cours, ils évacuent les gens par bateau, ils les emmènent en Islande, en Suède...

- Comment peut-on être sûr qu'il sait ce qu'il dit ? Ce ne sont sans doute que des rumeurs...

- Sois réaliste deux minutes Alban : ici on ne tiendra pas. C'est notre seule chance, même si c'est dangereux.

Les deux parents se fixèrent puis tournèrent la tête vers leur fille, qui affichait un air inquiet mais ne pleurait plus. Romy n'avait pas tort : ils devaient essayer de se sauver, quoi qu'il puisse leur en coûter.

 

Toutes les affaires étaient prêtes : deux sacs remplis avant tout de nourriture attendaient près de la porte d'entrée. Quelques vêtements, une boite d'allumettes... c'était tout ce qu'ils allaient emporter en plus. Leur fille, elle, n'aurait qu'à porter son doudou. Il leur fallait être discrets et légers. Romy et Alban s'étaient mis d'accord pour partir le lendemain même de leur discussion, en plein jour. Beaucoup de survivants voyageaient de nuit, croyant ainsi passer inaperçus, mais ils oubliaient plusieurs détails : les zombies ne dormaient pas et se guidaient à leur flair avant tout. L'obscurité ne les gênaient donc pas, contrairement aux humains. Alban n'avait pas dormi de la nuit, ne pouvant s'empêcher de penser qu'ils allaient se jeter dans la gueule du loup d'ici quelques heures. Mais comme l'avait souligné Romy ; c'était certainement leur seule chance de s'en sortir. Il se leva, se redressa en bombant le torse, « comme le ferait un véritable homme, un homme capable de défendre sa famille » songea-t-il. Il tendit un couteau et un revolver à sa femme puis se tourna vers sa fille dont les lèvres tremblaient. Alban aurait aimé qu'elle puisse porter une arme mais à son âge c'était un souhait absolument déraisonnable. Il tenta seulement de l'apaiser un peu en lui glissant un tube entre les mains.

- Si n'importe qui t'approche, n'importe qui à l'allure menaçante, tu appuies sur le haut, d'accord ? Ça lui enverra un liquide à la figure et l'aveuglera. Il ne pourra plus te faire de mal, tu n'auras qu'à courir loin de lui et m'appeler au secours. Tu me promets que tu feras ça ? Surtout crie de toutes tes forces pour m'appeler.

- D'accord Papa, répondit sagement la petite fille en serrant dans sa main le tube qui exhalait une délicate odeur de fruits rouges.

Alban sourit à sa fille, lui caressa la joue et déposa un baiser sur son front, avant de plonger ses pupilles dans celles de sa femme pour lui envoyer un « je t'aime » silencieux. Il ouvrit alors la porte, enfonçant directement la lame d'un couteau soigneusement aiguisé dans le crâne du zombie qui attendait juste derrière. Heureusement, à part lui, aucun autre mort ne semblait guetter leur sortie, il fit donc signe à sa femme et sa fille de le suivre, puis le petit groupe avança jusqu'aux escaliers. Le plancher de la vieille habitation grinçait sous les pas des morts qui déambulaient sans autre but que celui de trouver de la nourriture. Alban se pencha par-dessus la rambarde qui entourait la cage d'escaliers pour évaluer leur nombre.

- Ils ne sont que six ou sept. Restez bien derrière moi et vérifiez qu'aucun n'arrive derrière vous.

Romy inclina la tête en signe d'approbation et empoigna la main de sa fille, tandis qu'Alban s'avançait déjà, le couteau dans l'allongement de son bras, comme s'il s'y était greffé. Les trois premiers furent faciles à tuer ; les zombies, par chance, étaient lents et bêtes, dangereux seulement en grand nombre où lorsqu'ils vous prenaient par surprise. Arrivé presque au bas de l'escalier Alban grimaça : quatre zombies se pressaient dans la cage étroite de l'escalier et il ne se sentait pas l'âme d'un héros. Ils n'étaient pas dans une de ces comédies grotesques où le protagoniste s'en sort grâce à de splendides figures et sa connaissance parfaite d'au moins trois arts martiaux différents. Notre protagoniste, lui, n'avait que son fusil, un couteau et son corps pataud qu'il n'avait jamais réussi à totalement dompter. Quelques balles dans la tête pourraient sans aucun doute résoudre le problème qui se posait à lui mais il valait mieux les conserver pour des cas plus extrêmes.

- Laisse-moi t'aider Alban, intervint sa femme.

- N'y songe même pas Romy.

- Alban... Tu as déjà oublié la conversation d'hier ?

- Désolée chérie... D'accord. Mais fais bien attention et...

- Je sais, je sais, s'impatienta la jeune femme. Mais dépêchons-nous, ils approchent. Et toi, Flora, reste bien derrière.

Se mordant la lèvre inférieure, la petite fille suivit avec attention les moindres gestes de ses parents, qui une minute plus tard en avaient fini avec les zombies. Tout ce sang, ces yeux sortant de leurs orbites, ces nerfs qui pendaient, ces lambeaux de peau griffés et à moitié détachés... Tout cela lui donnait de terribles nausées, bien pires que celles provoquées par les repas de la cantine. Elle essayait de se figurer qu'il ne s'agissait que de maquillage et de déguisements fort réalistes. Parfois cela fonctionnait. D'autres fois elle se mettait à crier, pleurer et gesticuler, en proie à une hystérie déroutante. Son père l'ayant convaincue de l'importance de faire le moins de bruit possible pendant ce qu'il avait qualifié de « mission spéciale », elle se tut et prit sur elle, même lorsqu'elle dut enjamber les corps pour rejoindre ses parents et continuer leur évadée.

Arrivés près des boîtes aux lettres, dans le hall, ils s'arrêtèrent. Leur immeuble n'était pas un de ces buildings modernes tapissés de baies vitrées, au travers desquelles ils auraient pu analyser la situation de dehors avant de s'élancer. Là, une lourde porte en bois les séparait du monde extérieur. Ils ignoraient si un, dix ou vingt zombies étaient derrière. Heureusement, trop modestes pour habiter en plein centre-ville ils avaient dû se contenter de la banlieue où la situation était un peu moins tragique. Un peu. Alban posa sa main moite sur la poignée avant de rappeler le plan à haute voix.

- Vous restez là. Dès que j'ai déniché une voiture je viens vous chercher.

Sans se retourner il ouvrit la porte et se jeta dans ce monde où l'espoir s'évanouissait jour après jour. Quelques sans-âmes se retournèrent, l'examinèrent, voulurent se rapprocher... mais, trop lents, il suffisait qu'Alban se mette à trottiner pour les empêcher de l'atteindre. Il cherchait une voiture des yeux. Pris de peur, beaucoup de gens s'étaient réfugiés dans leur bagnole et avaient été dévorés le temps d'enfoncer la clé de contact, tremblant trop pour y parvenir. Il en vit une vieille grise au fond d'une ruelle et s'y précipita. Le corps du chauffeur était encore là. Son agresseur avait arraché le bras gauche et rongé la moitié du torse mais il avait laissé le reste. Non sans dégoût Alban tira le cadavre à l'extérieur du véhicule, le traîna un peu à l'écart. Il s'installa ensuite à la place du conducteur, ramassa la clé tombée au sol et la fit glisser dans la fente qui lui était destinée. Le niveau d'essence était correct, même s'il ne permettrait pas d'atteindre le nord d'une traite. Il allait desserrer le frein à main quand un grognement sourd se fit entendre, provenant de la banquette arrière. Le temps qu'Alban se retourne il se retrouva nez à nez avec un visage défiguré, ses yeux à la hauteur de ceux de la créature. Des yeux noirs, sans reflets ni nuances. Sa bouche, entrouverte, laissait paraître quelques dents entartrées d'où le sang gouttait et laissait s'échapper un souffle fétide. Un souffle de mort. Pris d'un haut le cœur violent, Alban faillit vomir sur le mort-vivant mais se reprit à temps pour lui enfoncer le couteau dans la gorge, n'arrachant même pas un cri au monstre, insensible à la douleur. Il retira le couteau de la chair pour le replanter, au seul endroit qui pouvait l'achever : le crâne. Le craquement de l'os se fit entendre et puis... plus rien. Le zombie tomba à côté de ses genoux, inerte. Alban resta quelques secondes immobile, la gorge encore serrée et les yeux humides avant de, honteux, se reprendre, pousser le zombie dehors et enclencher la marche arrière pour s'extraire de la ruelle. Un instant plus tard il était devant la porte de l'immeuble et ouvrait la portière arrière à sa femme et sa fille, les sommant de se dépêcher. Une fois le groupe installé et les sacs mis dans le coffre de l'automobile il redémarra et prit la direction de l'autoroute.

 

La première demi-heure de route fut un peu anarchique. Les files étaient pleines de voitures qui barraient le passage, obligeant Alban à manœuvrer lentement, ce qui laissait le temps aux morts d'atteindre leur véhicule. Les portières fermées et les fenêtres remontées ils ne risquaient pas grand-chose mais la vue de ces corps putréfiés et décomposés n'avaient rien d'agréable. Flora s'était allongée sur la banquette arrière, la tête sur les genoux de sa mère. Elle avait fermé les yeux et s'efforçait de ne laisser couler aucune larme. Une fois sortis des alentours de Paris tout fut plus facile : l'autoroute était beaucoup plus dégagée et les zombies rares. Ils roulèrent une bonne heure avant qu'Alban décrète qu'ils allaient s'arrêter à la prochaine station d'essence pour manger un peu et faire le plein, si c'était possible. Une dizaine de kilomètres plus tard ils y étaient. Le bâtiment qui abritait la boutique de la station semblait abandonné depuis des lustres... Mais le propriétaire, avenant, avait entassé quelques bidons remplis de carburant devant la vitrine et sur un panneau était écrit en lettres approximatives « servez-vous ». Alban en vida un dans le réservoir et en mit un second dans le coffre, au cas où. Ils n'auraient normalement pas à s'en servir, il ne leur restait qu'une centaine de kilomètres à parcourir, mais il pourrait peut-être dépanner quelqu'un sur la route ou leur servir en cas de pépin. Ceci fait, soulagé d'avoir franchi cette étape, Alban se dirigea vers le magasin pour prendre de quoi se rassasier tandis que Romy était restée dans la voiture avec leur fille. Ils avaient ce qu'il leur fallait dans les sacs mais il souhaitait le garder si jamais la voiture les lâchait et qu'ils devaient continuer à pied. Ou si jamais il n'y avait pas de bateau sur les côtes... éventualité qu'il préférait rejeter. Alban alla donc chercher un paquet de chips, celles qui contenaient le moins de sel. Il choisit aussi trois sandwichs tout faits, qui malgré le fait qu'ils gisaient là depuis des semaines étaient tellement gavés de conservateurs qu'ils étaient sans doute encore consommables. Il en ouvrit un paquet pour vérifier, renifla un coup, jugea qu'ils feraient l'affaire. Il se dirigea ensuite vers le rayon des sucreries, à la recherche d'une barre chocolatée, la goinfrerie favorite de sa fille. L'étalage était presque vide, d'autres gourmands avaient dû passer avant, mais il restait une boîte de six barres, dont il se saisit. Il sentit alors une expiration glisser sur sa nuque et eut tout juste le temps de réagir. Il se dégagea tandis qu'une des canines de la bête râpait la peau exposée de son cou. La dent n'avait pas fait de plaie, fort heureusement, mais le temps qu'il parvienne à attraper son couteau, coincé dans la poche arrière de son jean, le zombie griffa son bras gauche, lui soutirant une grimace de douleur. Énervé, Alban balança son autre bras, celui qui tenait le couteau, à la figure du mort, qui ne put esquiver le coup et tomba inanimé à terre. Sous le choc de sa blessure Alban resta quelques instants immobile, retenant même sa respiration. Il jeta un œil à l'écorchure, peu profonde mais longue et déjà sanguinolente. Il avait été touché. Il avait été griffé. Il savait ce que cela signifiait...

 

Quand il retourna à la voiture il avait enfilé une veste légère trouvée derrière le comptoir de la boutique ; il ne voulait pas affoler sa fille. Il distribua les sandwichs et posa la poche de chips entre les deux sièges avant. Il mangeait lentement, mâchait plus que nécessaire son en-cas et faisait le tout en silence, le visage inexpressif. Romy lui lança plusieurs regards interrogateurs, qu'il ignora. Il ressentit alors comme un brusque coup de marteau dans le crâne. Était-il possible que les effets soient si rapides ?

- Ca va Alban ? se décida à demander Romy à son mari, qui était livide à présent.

- Je... dois te parler, répondit-il d'une voix étranglée.

Romy fronça les sourcils et suivit le trentenaire, qui s'était juste éloigné suffisamment de la voiture pour que leur fille ne puisse pas entendre leur conversation, mais ne la lâchait pas des yeux. Sous le regard inquisiteur de sa femme il cherchait les bons mots. Mais il n'y en avait pas. Il allait mourir et il n'y avait aucune « bonne » façon de l'annoncer.

- J'ai été griffé, articula-t-il avec difficulté.

Les sourcils de sa femme restèrent froncés quelques secondes de plus, comme si elle ne comprenait pas la portée de ces paroles. Puis, ils se relevèrent et ses yeux s'agrandirent. Elle mit alors ses mains devant sa bouche et laissa échapper quelques sanglots qui secouèrent ses épaules.

- Je vais essayer de vous emmener jusque là-haut avant que les effets ne s'amplifient.

Incapable de prononcer le moindre mot, Romy retourna dans la voiture avec l'air le plus neutre possible. Alban fit entrer dans ses poumons une grande bouffée d'air avant de la rejoindre. Il tourna la clé et reprit l'autoroute, en silence. Flora ne disait rien, mais elle jetait des coups d'œils anxieux à son père, voyant bien qu'il n'était pas dans son état habituel. Ils roulèrent une trentaine de kilomètres comme ça, quand un second violent maux de tête lui lacéra le crâne. Il ralentit un peu et vérifia dans le rétroviseur que les deux passagères n'avaient rien remarqué. C'est alors qu'il les vit. Ses yeux. Noirs. Sans reflets. Ni nuances. Il crut que son cœur allait sortir de sa poitrine et la tachycardie qui le prit subitement lui fit perdre le contrôle de la voiture qui alla s'encastrer dans une barrière de sécurité. Alban se jeta hors du véhicule, rapidement suivi par sa femme qui ordonna à Flora de rester à l'intérieur. Le ton sur lequel elle lui donna cet ordre ne donna pas à la petite fille la moindre envie de répliquer.

- Il faut que vous continuiez sans moi.

- Non... non. Ce n'est pas possible... Ça va aller Alban. On va s'arrêter un peu, tu vas te reposer...

- Ça va empirer avec le temps Romy.

- Ce n'est qu'une griffure, il ne t'as pas mordu...

- C'est pareil.

- Ils ont peut-être un remède au nord, insista Romy, qui ne voulait rien entendre.

- Romy...

- Tu es encore loin d'être comme eux. Va dormir sur la banquette arrière, je monterai la garde avec Flora.

Alban allait se laisser convaincre quand il ressentit quelque chose qu'il n'avait encore jamais ressenti. C'était enfoui, tout au fond de lui, comme une souris tapie au fond d'un trou, mais tout de même présent. Réel.

Il avait faim.

Mais pas de chips ou de sandwich. Non. Il avait faim de chair. Humaine. Il lui semblait avoir la bouche emplie du goût du sang et ses narines ne captaient plus l'odeur de l'essence ou de la nature environnante. Elles décelaient seulement celle de cette femme et de sa peau. De sa chair fraîche. De son sang chaud. Quand elle avala et qu'il vit sa gorge se serrer puis se relâcher, ce mouvement provoqua en lui quelque chose d'effroyablement intense. Son cœur battait à cent à l'heure, il sentait son corps brûler de désir. Comme il avait pu avoir envie d'elle avant, il avait à présent envie de la dévorer. C'était un désir semblable à l'excitation qui précédait l'acte sexuel : il n'était pas obligé de le faire, il pouvait se retenir, mais avait terriblement envie d'aller jusqu'au bout, de faire cette chose qui était mal, qui était défendue, et de pousser jusqu'à l'extase finale. Il s'imaginait planter ses crocs dans le ventre de sa femme, là où la peau était tendre et douce et croquer en divers endroits, jusqu'à atteindre l'intérieur. Pouvoir engloutir les organes encore vivants et chauds, emplis de ce liquide qui lui semblait à présent si délectable. Il fit alors ce que la part encore humaine de son cerveau lui dictait : courir. Le plus loin possible. Il s'élança, passa la barrière de sécurité et s'enfonça dans le bois qui longeait l'autoroute. Sans un dernier regard. Sans une dernière parole. Il se figea en entendant sa femme crier son nom puis se remit à courir tout en hurlant son désespoir et en laissant couler des larmes brûlantes le long de ses joues.

C'était sa dernière action en tant qu'être humain.

 

Sa tête ne le faisait plus souffrir. Son corps semblait être revenu à une température à peu près normale, juste légèrement au-dessus des trente-sept degrés. Cela aurait dû l'apaiser, mais ce n'était pas du tout le cas. Sa course folle à travers les arbres avait été la dernière de sa vie : maintenant, chaque pas pesait lourd. Pourtant il ne ressentait pas la fatigue. Ni la tristesse, le désespoir ou même la faim. Il avait toujours été persuadé que les zombies devaient être affamés sans cesse pour se jeter sur les êtres vivants comme ils le faisaient... or il n'avait pas ce sentiment d'estomac vide, de ventre qui gargouille. Il avait juste le désir de manger. De dévorer de la chair humaine. Gourmandise sordide. Il parvenait encore à contrôler cette envie, avait des pensées cohérentes... mais il savait que cela n'allait pas durer. Il errait dans la forêt, continuant à se diriger vers le nord, son souhait le plus cher était de savoir sa femme et sa fille dans un de ses bateaux. Il savait que sa vie était perdue mais les leurs peut-être pas. Peut-être qu'une nouvelle vie les attendait dans un de ces pays... L'Islande, ça avait l'air très beau... Romy pourrait se trouver un nouvel amant, Flora grandirait, deviendrait magnifique et ferait de longues études... Elle serait docteur ou actrice... Elle épouserait quelqu'un de formidable... Sentant ses dernières réflexions d'Homme le quitter, il paniqua. Et tout à coup, il perdit conscience.

 

Le sans-âme avançait, traînant une jambe, grognant, ses yeux noirs fixant le vide. Un léger filet de bave dégoulinait sur son menton. Il cheminait, droit devant lui. Le paysage ne défilait pas bien vite, mais il continuait. Pendant un bref moment il s'arrêta : une odeur de viande parvenait à ses narines. Il huma l'air et reprit sa marche, l'odeur étant trop faible pour qu'il puisse en déterminer la source. Mais plus il marchait, plus elle se précisait. Un quart d'heure plus tard il se trouvait devant deux macchabées, étalés à terre, à moitié démembrés. Il se jeta dessus, avide de nourriture. Quand il estima qu'ils les avaient suffisamment amochés il reprit son chemin. Sans but. Sans songes. Il marchait, mangeait, marchait, mangeait.

Le soleil déclinait lorsqu'il arriva sur une étendue de sable, au bout de laquelle la mer s'agitait. Il louchait sur l'horizon, sur laquelle se dessinaient quelques navires. Et puis il distingua une silhouette qui s'avançait vers lui. Un gargouillis remonta le long de sa gorge, il cracha un morceau de chair à terre avant de relever la tête, ancrant son regard dans celui de la femme à qui appartenait la silhouette. Quand elle fut assez proche il tendit le bras, dans l'espoir de l'attraper et de pouvoir lui ôter un morceau de son corps, qui paraissait si bon, si tendre... Mais la femme s'immobilisa, pointa son revolver sur lui et murmura trois petits mots avant d'appuyer sur la gâchette. La balle se planta pile entre ses deux yeux et tout à coup tout fut noir. Tout fut néant. La jeune femme déposa une fleur sur le cadavre et inscrivit son nom dans le sable. Puis elle se retourna, s'éloigna, s'arrêta plus loin pour prendre une petite fille dans ses bras et continua son chemin. Vers les bateaux. Vers une nouvelle vie.

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