En l'air

Marc Lopri

« Le téléphérique de la ligne 12 ayant rencontré une avarie technique mineure, le trafic est interrompu sur les lignes 4, 6, 8, 9 et 11. Nos drones réparateurs s’attachent en ce moment même à restaurer l’accessibilité du système dans les plus brefs délais. Les correspondances à Eiffel, Montmartre et Bastille seront assurées. Veuillez conserver vos positions et attendre la fin de l’alerte sécurité, merci. »


Je n’aime pas cela du tout. Déjà, à mon âge, prendre le téléphérique, je ne peux pas dire que ce soit quelque chose que je fais avec enthousiasme ; mais si en plus on reste suspendu dans le vide au-dessus de la Seine, je ne marche plus. Je me rappelle, quand on a décidé de la construction de ces lignes de téléphériques reliant les hauteurs de l’ile de France, en 2046, il s’agissait d’apporter un peu d’air aux déplacements inter-régionaux qui atteignaient leurs limites. Les RER circulaient cul-à-cul, ainsi que les métros, les files de bus n’avançaient presque plus et Paris était saturé de véhicules en libre-service. Mais la mégalopole continuait à croître, à dresser dans le ciel des tours toujours plus hautes. Ses rues ne contenaient plus le flux motorisé quotidien des salariés à 22 heures hebdomadaires, qui ne pouvaient plus se loger qu’en province mais se relayaient pourtant courageusement ici au jour-le-jour  pour entretenir la fourmilière tertiaire européenne que l’Inde malmenait durablement sur la scène mondiale. 

Conquérir l’espace aérien urbain était devenu une nécessité. Les travaux avaient été Pompidoliens ! Et tout cela pour quoi ? Pour aujourd’hui connaître encore les embouteillages, cette fois dans une petite cabine fragile oscillant au gré des vents.  Mais bon, voilà que je parle comme un vieux con.

J’ai rendez-vous à 11h bipantes. De la station TF1 tower, je dois traverser une zone exposée en niveau 0 pour retrouver Haller dans une brasserie abandonnée, « Le Boulogne ». Quinze minutes de marche dans le Niveau Ancien, à la merci d’une pierre, d’un cocktail Molotov, d’une bande de sauvages. Je prends le risque de crever pour aller chercher ce qui va me permettre de vivre un mois supplémentaire. La situation m’amuse moyennement. Mais Haller est le seul qui peut désormais me fournir mes médicaments pour le cœur.

Face à la propagation des virus meurtriers apparus en masse à l’aube de 2030, toutes les maladies du passé ont été reléguées à l’étage homonyme, pathologies orphelines ne présentant plus aucun intérêt ni pour les laboratoires ni pour les compagnies d’assurances. Les maladies cardiaques ne sont plus une priorité, nous sommes fortement minoritaires. On ne fabrique même plus nos remèdes. 

C’est donc  dans la zone abandonnée où « tout se trouve », dit-on, que je pars m’approvisionner. Au Niveau Ancien (ou NA0) où des médecins intègres se sont improvisés chimistes hors-la-loi dans de glaciales ruines, pour éviter à nous la mort sans lutte, à eux la colère vengeresse d’Hippocrate.

J’ai vendu mon bon manteau d’hiver pour cette dose mensuelle, je ne sais pas comment je paierai la suivante.  J’ai rogné sur tout pour me maintenir dans une vie de souffrance ; mon propre acharnement me dépasse.

De stridents bips prolongés me sortent brusquement de mon auto-apitoiement stérile et c’est aux regards paniqués qui me cernent lorsque j’élève la tête que je prends conscience des autres passagers. Une soudaine secousse  bascule la cabine sur la gauche, nous crions de concert  mais c’est  à une scène, irréelle, ralentie, que j’assiste ; bêtement je souris. Un sifflement aigu nous vrille les tympans, comme un câble qui s’échappe, sectionne l’air ambiant. Nous tombons. Je souris.

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