Débauche

sophieadriansen

C’est D-mann qui va râler. Il faut entre 24 et 30 mois pour amortir le coût d’un nouvel employé, et je ne suis là que depuis un an et demi. La société a énormément misé sur moi, c’est d’ailleurs D-mann en personne qui est venu me chercher. Mais point de scrupules - business is business.

J’en ai mal au cœur d’avance, de devoir rendre toutes mes fournitures, en particulier mon antenne toutes télécommunications et surtout ces tenues en composite de la couleur du logo de V., faites sur mesure et adaptées à toutes les circonstances - les ensembles pour le bureau, les complets de soirées, les combinaisons décontractées pour les vendredis et les séminaires, et même le costume de bain pour les séminaires avec piscine.

Ils recycleront le tout pour le prochain, celui qui prendra ma place - s’il réussisse à le trouver. Je suis tenté de garder une pièce, la tenue tissée de fibres optiques que je n’ai portée qu’à deux soirées de gala. On s’en apercevra sans doute, le code-barres garantit la traçabilité - je ferais mieux de dire que je l’ai égarée.

C’est que comme je souffre d’embonpoint, je ne trouve pas si facilement à m’habiller.

Je ne sais pas si des uniformes semblables m’attendent chez W., ce point n’a jamais été abordé au cours des différents entretiens.

Je redoute l’étape de la désimplantation de la puce. Même s’ils le désactivent, ils ne peuvent laisser sous la peau de mon index l’invisible connecteur grâce auquel j’entre dans n’importe quel site de V. à toute heure du jour et de la nuit, parfaitement identifié. Je n’avais pas vraiment eu mal à mon embauche, la sensation est proche d’une brûlure fugace, ensuite ça démange un peu, mais tout cela a été vite oublié. Tourtier m’a laissé entendre que c’est plus douloureux dans le sens inverse. Mais puisqu’il faudra en passer par là…

C’est que je suis douillet.

Je pars pour mieux, naturellement. L’herbe qui tapisse les façades végétalisées de la tour W. est d’un vert sublime, comme on n’en voit plus - presque artificiel.

L’éventail des avantages associés à mon futur poste est bien plus large qu’aujourd’hui : une secrétaire automatique à l’apparence modifiable indéfiniment, un télétransmetteur ultraléger et l’usage exclusif d’un tube de déplacement dans la ville-France.

Pour achever de me convaincre, la directrice de l’optimisation humaine a sorti un argument-massue, imparable : un bureau en bois véritable, une rareté qui vaut une petite fortune. J’en rêve déjà - même si le meuble est enfermé dans d’épaisses plaques de résine transparente pour le protéger. Chez W., le temps d’amortissement du nouveau salarié avoisine les trois ans. Le prix de la compétence - le prix auquel on me veut. Tout se paye, tout s’est toujours payé.

En attendant, je dois aller l’annoncer à D-mann. C’est un mauvais moment à passer.

Après tout, c’est lui qui m’a conseillé de ne pas cocher fidélité à l’entreprise dans mes valeurs immuables lors de ma pré-intégration.

J’espère au moins que son programme du jour est réglé sur bonnes dispositions.

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