Évacuation d'eau

geebee

ÉVACUATION D’EAU

Grégoire Romier avait toujours préféré la campagne aux charmes indifférents, froids et superficiels de la ville. Seulement, sous la lumière faiblarde d’une ampoule dénudée, penché en avant à repêcher les trésors en bouteilles de sa cave à vin, les mains dans l’eau grisâtre, au milieu des billes de polystyrène, des traces de ciment et autres débris surnageants, il regrettait son choix. Conséquence de la dernière pluie printanière, il aurait à recoller sur les millésimes les étiquettes mal en point. Les champignons apparus depuis quelques années, d’abord au plafond puis sur le moindre carton de la cave, s’y étaient déjà attaqués férocement. Il égoutta un reste de papier à présent illisible. Tout ce gâchis lui laissait un goût amer.

Il se releva, poussa un reste de tuyau en PVC du bout de la botte et se fraya un chemin jusqu’au mur sud. Il apposa la main sur les agglos, sentit l’humidité. Qu’est-ce qui se passait avec cette foutue terrasse ? Cinq ans que lui et sa femme possédaient la maison, mais les ennuis n’avaient débuté que trois automnes auparavant après qu’ils eussent finis de la construire. Il secoua la tête, essuya ses mains collantes sur son jeans et gagna l’escalier. Il éteignit la lumière, laissa ses bottes de caoutchouc sur la première marche et remonta à l’étage.

De la porte de la cave, il vit les portes-fenêtres ouvertes sur la terrasse et le jardin. Le soleil de début juin s’attardait dans le ciel et inondait de rayons la façade sud de la maison. Un bruit de bouteille l’arracha à sa contemplation. Amélie devait s’affairer dans la cuisine. Il en profita pour passer dans la salle de bain. Il défit son t-shirt maculé, se lava les avant-bras avec force savon, attrapa un pull léger à manches longues et la rejoignit dehors. Il frémit un instant lorsque ses pieds entrèrent au contact des lames de bois exotiques surchauffées.

Il aperçut la desserte pleine de coupelles garnies. Les bouteilles d’alcool s’entrechoquaient encore et sa femme Amélie versait une rasade d’eau gazeuse dans un grand verre de gin. Elle y adjoint deux rondelles de citron et tendit le verre à son mari.

- Ton Tom Collins. Corsé comme d’habitude.

- Merci, fit Grégoire en plongeant son regard dans le décolleté aux seins ronds de sa femme.

Petit gilet rouge, jeans moulant, maquillage. Elle s’était apprêtée, remarqua-t-il en rejoignant sa chaise longue. Il s’y assit en lorgnant les courbes d’Amélie tandis qu’elle se versait un porto. Il but une longue gorgée de son cocktail, soupira d’aise, ferma les yeux. Corsé, comme il l’aimait.

- Alors, ça donne quoi ?, demanda sa femme en s’asseyant sur le transat parallèle au sien et ajustant les coussins avant de s’y vautrer confortablement.

- Tu parles de quoi ?

- De la cave, bien sûr, dit-elle en lissant ses longs cheveux blonds d’une manière distraite.

Grégoire se crispa légèrement. Il craignait la réaction de sa femme à l’annonce qu’il lui ferait. Il se lança néanmoins. Dire la vérité et périr, pensa-t-il.

- Ca va chiffrer, bébé. J’ai peur que l’on doive rogner sur les vacances…

Il but une autre longue gorgée, savoura la fraîcheur mais n’apprécia pas encore l’arôme du breuvage.

- Ou alors, je me demandais… C’est encore tout chaud dans ma tête… On pourrait peut-être vendre.

Amélie s’arrêta de manger et le regarda avec des yeux ronds d’étonnement.

- On vend et on prend un appartement en centre-ville, continua-t-il. Tu serais en ville…

- Je suis d’accord. Retour en location, retour à la ville, plus près…

Grégoire n’en croyait pas ses oreilles. Cela faisait des mois qu’il trainait cette option dans sa tête sans jamais avoir osé l’avouer. Tout l’hiver, il avait reculé l’annonce de son revirement et peut-être pensait-il ne jamais l’exprimer. Il craignait trop qu’Amélie lui fasse une scène, lui remette en mémoire que c’était à cause de lui qu’ils avaient quitté le centre-ville de Toulouse pour s’expatrier à la campagne. C’était son idée à lui. Alors revenir dessus… Il ne savait pas ce qui l’avait décidé à se jeter à l’eau ce soir et contre toute attente, Amélie appuyait la décision. Il soupira. Depuis combien de temps n’étaient-ils pas tombé d’accord sur un sujet ? Il lui semblait une éternité. Un doute lui vint. Il releva la tête et la regarda franchement, les yeux dans les yeux.

- Plus près de… ?, demanda-t-il.

- Des commerces, des salles de spectacles, des… Humm ! Pendant qu’on est au stade des annonces…

- Oui ?

Elle se redressa soudain, dégagea une poussière invisible sur l’accoudoir, posa son verre et ouvrit la bouche.

- Oui ?, répéta-t-il.

- Je vais… je te quitte, Greg.

Il ne comprit pas ce qu’elle disait. Les mots ne lui étaient pas clairement arrivés. Ou bien, il n’arrivait pas à saisir leur signification. Il voulut dire quelque chose, protester, mais elle avait déjà enchaîné :

- On ne s’aime plus. C’est criant. J’ai mis du temps à le réaliser. Mais… le mariage, c’était bien, l’année d’après aussi. Mais le chantier qu’on a mené tous les deux, ça nous a épuisé. Nous ne nous sommes jamais retrouvés. J’en ai eu marre et toi, tu n’as rien vu, perdu dans ton quotidien. Le boulot et quand tu rentrais, tu te précipitais sur une pièce à tapisser, les combles à aménager et puis la terrasse. Mais rien n’aboutit et rien ne te va. Et tu m’as oublié. Je n’ai pas voulu que ça arrive jusque là, mais… je ne veux pas de cette vie. On a 34 ans, Greg. Il y a peut-être quelqu’un d’autre qui m’attend et je t’en souhaite autant. Mais je ne t’aime plus… C’est fini.

Elle mit sa main devant sa bouche pour empêcher ses lèvres de trembler. Lui était glacé de l’intérieur. Il n’avait ressenti cela qu’une fois : lorsqu’il avait été mis à la porte de chez Archambault pour détournement d’argent. 2 000 euros. Une broutille. Il pensait avoir agit masqué, en toute impunité et il n’avait aucunement prévu les conséquences de son geste. Il s’était retrouvé sur le trottoir un matin, escorté par deux agents de sécurité. Il n’y avait pas eu de poursuites. Il s’en était tiré à bon compte. Une plainte et il aurait pu dire au revoir à son métier d’expert-comptable.

La même sensation remontait maintenant. La même raideur dans le cou, le même picotement dans la nuque. Il détestait cela tout en l’accueillant et en l’observant. Passivement. C’était comme s’il sortait de sa tête, s’il flottait hors de son corps, hors de sa propre réalité. Il n’avait plus le contrôle. Il lui fallait dire ou faire quelque chose. Dans l’air tranquille du soir, il entendit sa voix froide monter, implacable, cruelle.

- Ca me simplifie les choses, Amélie. Tu vois, ça fait des mois que je te trompe et je ne savais pas encore combien de temps j’allais pouvoir tenir dans le mensonge.

En pleurs, elle se releva péniblement, étouffa un « non ! » rauque et s’en fut à l’intérieur de la maison. Grégoire se redressa dans sa chaise longue et l’écouta pleurer. Ses gémissements lui parvinrent en écho par les portes-fenêtres ouvertes de la maison. Quant à lui, il ressentait un grand calme à l’intérieur. Il respira profondément. Exactement le même calme qui l’avait habité après avoir tabassé le clochard lorsqu’il s’était fait virer de chez Archambault.

Il but une autre gorgée de son cocktail. Ce n’était pas demain qu’Amélie lui en ferait un autre. Il le savoura et sentit enfin le goût du genévrier entre sa langue et son palais. Il reposa son verre en l'entendant revenir. Les yeux rougis de larmes, Amélie se campa devant lui et le gifla. Il ne s’y attendait pas. Il se débattit à retardement, se redressa maladroitement et dans ses gestes mal assurés percuta du coude son verre qui valdingua sur le parquet de la terrasse. Il eut alors la révélation de ses malheurs.

Ce soir-là, longtemps après le départ d’Amélie, Grégoire resta prostré, assis sur l’accoudoir de sa chaise longue, à regarder son Tom Collins se répandre sur les lattes de bois exotiques. Le cocktail coulait non pas vers le jardin mais vers la maison. La pente de la terrasse était inversée.

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