Faire mousser le créateur

Jean Talabot

Bart Smokey, Juna Floyd, et Kendrick Allen furent, à leur époque respective, trois immenses jazz-men. Leur conception de la musique était unique : par sa beauté, elle devait glorifier Dieu, ou bien réussir à lui faire de l’ombre.
Ils ne se rencontrèrent qu’une seule et très longue fois.

(1920-1986). Bart Smokey habitait une petite maison du nord du Texas, à 8O miles de Dallas, dotée d’une terrasse en bois, dotée elle-même du traditionnel rocking-chair. Bart, depuis sa retraite, prenait l’habitude d’occuper le plus clair de son temps à assombrir le ciel avec la fumée de ses cigares. Dès 14h, il s’installait tranquillement sur sa chaise à bascule, se préparait un bon litre de citronnade glacée (Bart ne buvait plus depuis le New Jazz Festival de Viennes de 74), et s’attablait à ses cigares.
Devant les terres rouges et brûlées par le ciel trop pur de son pays, le retraité s’escrimait contre le soleil. La canicule asséchait les cultures et les cœurs, et la musique ne suffisait plus à adoucir quoi que ce soit. De la même manière qu’il extrayait autrefois les notes claires de son saxophone en gonflant ses énormes joues, Bart arrivait à sortir de ses larges cubains une fumée épaisse et odorante. A raison de deux siestes par jour, et d’un coffret de 8 Monte-Christo par sieste, la carcasse de l’ancien saxophoniste s’emplissait lentement d’un mal vaporeux et brûnatre. Et le ciel de s’emplir de longs rubans de fumée qui cherchaient à se rejoindre.
Le 28 mai 1986, un nuage noir s’était constitué au-dessus de la maison de Bart Smokey. Le nuage donnait un peu d’ombre à la propriété, faisait respirer la terre, et rendait sympathique la chaleur autrefois tant haïe. Le 28 mai 1986, les poumons du vieil homme se consumèrent dans la fumée, son corps de plus en plus léger et trop gonflé fit grincer une dernière fois le rocking-chair, et Bart offrit au ciel pommelé un dernier râle au parfum de cigare.
Comme un ballon d’hélium, il monta au ciel.

(1992-2015). A l’âge de 16 ans, Juna Floyd troquait le patronyme un peu trop argentin de Julia Malejon pour son nom de scène maintenant bien connu, et quittait son pays natal pour la Nouvelle-Orléans. A 19, celle que le monde du jazz adoptait déjà comme le « flamand de juin » signait avec le mythique producteur Billy Harris. A 20 ans, la critique la comparait à Janis Joplin et Aretha Franklin. Elle était l’image de la femme moderne, jeune ; c’était une publicité pour la vie.
Trois années plus tard, la version officielle racontait que la jeune pianiste était retrouvée morte dans sa baignoire, tuée d‘une overdose de crystal meth. Mais, comme souvent lors de la mort d’une célébrité mondiale, d’autres thèses circulèrent. Ricardo, son frère resté en Argentine, affirme l’avoir vu monter littéralement au ciel en volant. Des fans, de ceux qui campent au portail de la maison de leur idole, assurent sur plusieurs blogs avoir vu la jeune fille emprunter une échelle sans fin qui ne s’appuyait sur aucun mur.
En 2017, Billy Harris et la maison de production utilisèrent ces légendes urbaines pour sortir un album postum de la pianiste, composé d’anciens titres non commercialisés et de chutes studios : « Whispers from a cloud ».

(2013- 2104). Kendrick Allen était agonisant depuis huit mois. Cinq mois de trop d’après les guérisseurs de la Machine. Il possédait l’une des plus belles maisons du centre de Chicago, une ancienne serre réaménagée en un duplex luxueux, mais ne pouvait plus quitter la station allongée depuis de longues semaines. Pendant que différentes infirmières le lavaient, le massaient, ou tentaient de guérir ses escarres, Kendrick oubliait la douleur en observant par son toit transparent le ciel triste et gris de Chicago, ville de l’Illinois, capitale des USA.
Depuis les premiers mois de sa maladie, le ciel s’était couvert de lourds nuages qui ne laissaient passer le soleil que par de rares brisures. Comme si ce Dieu des temps anciens se chagrinait de l’imminente mort du chanteur.
Toute sa vie d’artiste, Kendrick l’avait passé à introduire une nouvelle sorte de jazz dans le monde de la musique. Le « Jazz for Sky », à l’époque meurtrie et athée du XXIème siècle, ressuscitait les vieilles religions monothéistes disparues cent ans plus tôt, pour redonner une forme d’espérance et de croyance à la population. De plus en plus dédaigné puis censuré par le Parti du pays, par les intellectuels et par le petit sommet de la pyramide sociale, Kendrick Allen réunissait les foules populaires dans de nouveaux lieux de cultes, et leur faisait chanter un espoir nouveau. Ou « espérer un chant nouveau » comme disait le slogan du chanteur lui-même.
Mais quand vint l’article de l’éternelle faucheuse, Kendrick n’avait encore jamais pu voir le visage de Dieu. Les rares représentations et icônes étaient brûlées depuis longtemps ; l’on savait seulement par les grand-mères que ce Dieu tout-puissant habitait le ciel.
Le 28 mai 2104, le malade répudia ses infirmières. Il utilisa toutes les forces qui lui étaient restantes pour se glisser jusqu’à sa gigantesque phono-cheminée. Il l’avait utilisé pour la dernière fois cinq ans plus tôt, quand ses concerts publics en plein air étaient encore autorisés. Kendrick Allen pris un grand souffle, et chanta. De sa voix la plus puissante, il chanta furieusement, maladivement, pour chasser les nuages.
Quand la dernière note s’éteint, et que le cœur de Monsieur Allen éclata, le ciel de Chicago était devenu limpide. Les nuages avaient été repoussés, et formaient maintenant une grande ceinture autour de la ville, comme un énorme rond de fumée.
Monsieur Allen ne vit pas de visage, mais put monter au ciel.


Bart Smokey, Juna Floyd, et Kendrick Allen se rencontrèrent pour la première fois au Ciel.
Ils y restèrent très longtemps.


Signaler ce texte