Faustine

Giovanni Portelli

Après un début de soirée agréable, Faustine, allergique à l'alcool, boit par erreur dans le verre d'un de ses amis. Par précaution, le groupe d'amis décide de l'emmener aux urgences...

A l'accueil de l'hôpital, il n'y a pas foule, toutefois une affluence certaine saturerait rapidement les lieux vu le peu de personnel disponible. Cela dit, la prise en charge de Faustine est rapide :

– Quelle quantité d'alcool a-t'elle consommée ?

– Un demi-verre de cocktail, répond Arnaud, stressé.

– Il y a combien de temps ?

– Une demi-heure environ.

Suspicieux, l'interne scrute le petit groupe qui entoure l'adolescente. Carole se ronge les ongles, Anne et Jennifer ne quittent pas des yeux la petite rousse, guettant une quelconque anomalie. Pedro aurait plutôt en ligne de mire le bustier d'une des jeunes filles. Quant à Julien et Arnaud, ils sont pendus à ses lèvres. Constatant une légère dilatation des pupilles de l'adolescente, le médecin lui demande alors :

– Ton entourage t'a-t'il fait des remarques sur ta consommation d'alcool ?

– C'est mon premier verre. De toute ma vie ! Ma… Je ne dois pas en boire, je risque de mourir… Je l'ai bu par erreur… Je… C'était un accident !

Bien qu'il n'ose sourire, l'interne se dit que sa mère y est allée un peu fort pour empêcher son enfant de toucher aux substances illicites. Elle a dû réellement lui faire peur car la jeune femme qui lui fait face est visiblement choquée.

– Elle a un risque allergique aggravé. C'est mentionné sur son carnet de santé, explique Arnaud, tendu mais semble-t-il plus mature que les autres au regard du médecin qui s'assombrit soudain.

– Tu l'as avec toi ?

– Oui bien sûr, on le prend à chaque fois qu'on sort en boîte ! répond GM du tac au tac.

La lenteur du docteur a le don de l'énerver et ses questions idiotes encore plus.

– Bon, nous allons te faire un examen éthylométrique pour voir la quantité réelle que tu as absorbée et nous verrons si tu cours un danger quelconque…

– Évidemment qu'elle court un danger ! Vous ne pensez quand même pas qu'on l'aurait conduite ici à deux heures du mat' juste pour lui faire souffler dans le ballon ! éclate GM.

Ignorant le garçon, l'interne se concentre à nouveau sur la jeune fille :

– Tu n'as pas de problème pour déglutir ?

– Déglutir ?

– Tu avales normalement ta salive ? reformule le médecin en réprimant difficilement un sourire.

– Oui, ça va, dit-elle après avoir effectivement essayé.

– Tu n'as pas l'air enroué non plus.

– Non, je ressens juste un léger étourdissement, mais je… je pense que c'est normal, non ?

Il invite l'adolescente à l'accompagner. Ensemble, ils avancent jusqu'à un petit local duquel le médecin ressort bientôt avec un éthylotest, le fameux « ballon ».

– Allez, souffle un bon coup là-dedans. Je te dirai quand arrêter.

Faustine prend une grande inspiration. Des étoiles semblent soudain briller dans ses yeux comme elle remplit le petit sac. Sans savoir pourquoi, elle éclate de rire juste après.

– 0,45g/L ! Il devait être chargé le petit cocktail !

– Euh… chais pas !

Elle pouffe de plus belle.

– Quel poids fais-tu ?

– Pfiou ! Un p'tit 45kg ? Mais vous êtes vachement impoli de demander ça à une jeune fille, vous savez !

– Je comprends mieux !

Retournant auprès du groupe d'adolescents, le médecin veut se faire rassurant :

– Elle n'a rien de plus qu'un coup dans le nez.

– Mais puisqu'on vous dit qu'elle est allergique à l'alcool ! rebondit Arnaud, de plus en plus excédé par l'impassibilité de l'homme.

– Bon écoutez, jeune homme, vous n'allez pas m'apprendre mon métier. Elle ne présente ici aucun symptôme allergique. C'est une histoire à dormir debout inventée par sa mère pour l'empêcher de boire. Excusez-moi maintenant, j'ai de vrais malades à soigner moi.

Puis il tourne les talons pour se diriger vers un couple de personnes âgées. Arnaud sur le point de bondir sur le docteur est retenu de justesse par Pedro qui entoure sa poitrine de son bras musclé :

– Eh ! On ne se bat pas dans le hall d'accueil d'un hôpital, campeão ! Tu ne veux pas finir ta nuit à la gendarmerie quand même ?

– Alors quoi ? éclate le jeune homme, que l'émotion a fait virer le teint au rouge vif.

– On va raccompagner Faustine à sa maison, on va tout expliquer à sa maman. Elle saura sûrement mieux s'y prendre que ce gros imbécile…

Faustine éclate de rire et se met à répéter à vive voix :

– Gros imbécile ! Wharf ! Gros imbécile !

Jennifer se colle presque à elle pour la faire taire. C'est alors que la jeune fille perd toute liesse pour fixer quelque chose au-dessus de la tête de son amie métisse :

– Bah mince alors ! C'est dingue la lumière que tu distilles sur moi ! Tu ne serais pas amoureuse de moi quand même ?

Jennifer essaie de contenir son émoi seulement à son regard, tous ont compris. Faustine a fait mouche. Titubant maintenant entre ses compagnons, elle sépare gentiment Arnaud et Pedro avant de pousser le Brésilien dans les bras de Carole :

– Et vous ? Depuis le temps que vous en rêvez, pourquoi ne pas les mélanger… vos couleurs ?

Les deux étudiants échangent le regard de trop. Anne saisit la balle au bond et explose :

– Alors c'était vrai ! Tu te tapes ma meilleure amie ?

– Mais enfin, elle est bourrée, elle dit n'importe quoi !

Levant la main en signe d'interruption, la jeune danseuse recule d'un pas. En larmes, elle claque d'une voix blanche :

In vino veritas, ça te parle, cabrão ?

Faustine observe un instant son amie s'éloigner avant de se tourner vers le blagueur prévenant :

– Bah rattrape-là, tu ne vois donc pas que vous avez la même aura, tous les deux ?

Plus contrarié que fâché, le garçon réplique sèchement :

– Ferme-la Faustine, tu ne sais plus ce que tu déconnes !

– Quoi, ce que je déconne, hi hi ! Anne et Pedro, à part le sexe et la danse, vous avez quoi en commun ? Sérieusement ? Anne est une passionnée de littérature romantique, comme toi, petit blagueur ! Elle aussi a un passé difficile. Vous êtes faits l'un pour l'autre, tout comme vous, Carole et Pedro ! Vous avez la passion du Brésil. Vous y vivrez heureux ! Deux enfants vous rejoindront bientôt ! Et… oh c'est mignon, vous allez appeler la petite dernière comme moi !

Effarés, les amis de l'adolescente la regardent déclamer d'incroyables théories qu'en temps normal elle n'aurait pas même sous-entendues. Julien glisse à son ami, plutôt amusé par la situation :

– Ben merde elle ne tient vraiment pas l'alcool ta copine. Tu parles d'une allergie !

– Oh la ferme, toi aussi ! C'est grâce à toi qu'on passe une si bonne soirée, je te rappelle…

Il regrette évidemment aussitôt ses paroles, se tait un instant avant de reprendre, sur un ton un peu moins véhément :

– Je vais rattraper Anne, elle va attraper mal dehors. Et puis elle ne va pas rentrer à pied de toute façon.

Mouché, le nouveau de l'équipe ne réplique rien. Pedro et Carole, prostrés côte à côte, suivent des yeux leur compagnon s'éloigner d'un pas rapide. Puis Pedro cherche l'attention de la meilleure amie de Faustine :

– Tu lui en as parlé, ce n'est pas possible autrement !

– Je t'assure que non !

Faustine se met alors à déambuler dans les couloirs de l'hôpital, un sourire béat aux lèvres, contemplant des auras multicolores se dessiner autour des visages des patients, des infirmières, des médecins. Des enfants, des vieillards, des femmes et des hommes. Accostant bientôt son médecin, elle perd toute liesse pour lui dire soudain, la mine grave :

– Le frère sauve la sœur, Eric. Si tu n'ordonnes pas cette greffe, ils vont mourir tous les deux.

Les joues rougies, l'adolescente s'énerve davantage comme le docteur sourit à ses propos :

– Rentrez chez vous, mademoiselle, vous rendrez service à tout le monde en allant vous coucher je pense...

Agrippant brusquement le docteur par la manche de sa blouse, elle rugit quasiment :

– Écoutez-moi bon sang ! Le frère sauve sa sœur ! Il est déjà perdu et cette opération est prévue depuis des mois ! Mais vous ne le saurez pas à temps et la femme va mourir aussi à cause d'un médicament que vous lui donnerez ! Mais vous allez m'écouter ?

Pedro et Julien viennent rapidement encadrer leur amie avant que deux infirmiers n'arrivent à sa hauteur. Le médecin n'a plus du tout envie de rire :

– Vous aller sortir d'ici immédiatement ou j'appelle la police. On soigne des gens ici, ce n'est pas une cour de récréation !

Raccompagné vers la sortie sans ménagement, le petit groupe se retrouve rapidement devant les voitures d'Arnaud et de Maxence. Ce dernier n'a pas vu arriver l'hystérique qui lui bondit au cou. Il lui faut une bonne seconde pour réaliser qu'il s'agit là de la si posée Faustine !

– Bon sang qu'est-ce qu'ils lui ont fait ?

– Rien du tout ! résume Julien. On n'a pas été pris au sérieux. Elle est juste bourrée comme un coing… Enfin elle fait beaucoup de bruit pour un demi gramme d'alcool dans le sang...

Brutalement le portable de la jeune femme se met à sonner. Elle répond, un sourire béat aux lèvres :

– Fifi ! Oui ça va ! Où on est ? A l'hôpital ! Pourquoi ? Oh rien de grave. J'ai bu un cocktail par erreur et Arnaud a pris peur pour moi ! Oui, tu sais comment il est... Quoi ? Que je ne bouge pas d'ici ? Tu arrives ? OK général Mangin, pas de souci ! À tout de suite !

Maxence d'ordinaire si détaché en reste bouche-bée comme elle raccroche.

– Ben dis donc ! Tu dis qu'elle a combien ?

– Même pas un demi-gramme d'alcool dans le sang !

Comme le regard de la jeune femme se pose sur Julien, sa mine s'assombrit brutalement. Les larmes lui viennent, abondantes, comme le blanc de ses yeux s'injecte de sang. Elle ne quitte plus le garçon des yeux, fixement, comme hypnotisée. Tendant les bras vers lui, elle prononce juste :

– Oh non !

Avant de s'évanouir.

  • Moins naïf que ça en à l'air. Emprunter l'identité d'une ado et lui donner une "voix" crédible est un exercice difficile. Ici, on ne voit pas les coutures, c'est fluide et convaincant. Bravo et merci.

    · Ago over 3 years ·
    Poule 2

    Giorgio Buitoni

    • Bonjour oui c'est toujours un défi de trouver le ton dans la narration à la première personne. Merci d'avoir lu entre les lignes

      · Ago over 3 years ·
      Filler 1101494 1280

      Giovanni Portelli

  • truffage de smiley, why not.
    mais par pitié, pas de sempiternelle, ça fait trop 1900.

    · Ago over 3 years ·
    Default user

    Hi Wen

    • Très scolaire en fait, à seize ans on mange des classiques littéraires. Et on attrape des mots comme des tics" En l'occurence, nonobstant, etc. Quant aux smileys, ce roman était écrit chaque soir sur un blog MSN, en mini feuilleton auquel les gens réagissaient en marquant comment ils voyaient la suite. Je les prenais à contre-pied c'était un exercice amusant. Sa préquelle Tempus Fugit a été conçue sur le même principe avant que Facebook ne détrône MSN Spaces.

      · Ago over 3 years ·
      Filler 1101494 1280

      Giovanni Portelli

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