Fêle

Myc Martin

Japon - Kintsugi -"jointure en or", "réparation en or" - XVe siècle- cette technique permet de réparer les porcelaines brisées, au moyen de laque saupoudrée de poudre d'or

Il est beau, je suis laide.

Je le désire. Le désir, une force qui échauffe le sang. Un visage, un corps qui oblitèrent l'instant, qui s'immiscent dans les pensées.


Je l'ai reçu à plusieurs reprises, nous étions debout dans mon bureau, un soir d'hiver. Altier. Nez aquilin, cicatrice sur la pommette.

Je lui ai demandé de guider notre communauté, de diriger nos consciences. Il a refusé, prétextant son manque de disponibilité.


Je suis contrefaite, je ne l'intéresse pas. Je suis transparente. Je vois au-delà.


Il est intelligent, cultivé, bon orateur. Ambitieux, arrogant. Sa voix est chaude, profonde, ses sermons enflammés attirent une large assistance.


Les bruits du dehors me parviennent, bruissant comme les serpents. Il aime les femmes, il ne s'attarde pas. Elles tombent enceintes.

La rumeur enfle, lame de fond.




Je suis la Supérieure, je dispose d'un appartement particulier. Le soir, je me retire tôt, le passe des heures à réviser les mémoires.

Nous ne sommes pas riches, je suis les comptes de près. Nous sommes en province, à l'écart des puissants, du pouvoir. Nos novices sont des filles en trop, dont on ne sait que faire. Elles sont ensevelies au couvent -enfer du froid-, plus sûrement que dans un caveau au cimetière. Elles ne sont pas prisonnières, elles ne sont pas libres, elles ne sont rien.

Lorsque je lis et relis les mêmes documents, je vais me coucher.

Je suis différente. J'aime commander, voir, savoir. Ma famille est influente, j'ai été nommée Supérieure de la communauté.

En moi bouillonnent des forces qui me dépassent, comme la lave du volcan, le lac aveuglant au fond du cratère.




Pourquoi suis-je seule ? Pourquoi sommes-nous seuls, nous n'avons pas demandé à naître ? Pourquoi cette vie gluante, grouillante ? Personne ne me serre dans ses bras, ne me parle, personne ne me réchauffe. J'ai envie de hurler, hurler de terreur.

Les pierres, les sculptures, gargouilles grimaçantes, masques ricanants, chuchotants, ailes de peau, chauves-souris.

Je hurle, déchire mes vêtements, laboure ma chair avec mes ongles jusqu'à ce que le sang gicle.

Elles accourent, elles ne sont jamais loin, elles m'entourent, m'entraînent à l'écart, me couvrent, m'emmènent dans mon appartement. Sœur Claire essuie mon visage avec un linge humide. Elle me rassure.




Sœur Claire me sourit. Elle est droite, sereine. Les mauvaises pensées ne l'effleurent pas.

Le quotidien occupe mes jours.

Mes crises sont connues dans la ville. Elles se diffusent comme un poison, se déforment, s'amplifient. Hydre aux mille têtes. Les familles retirent leurs filles de notre couvent, pour les protéger contre l'atmosphère pernicieuse. Nos rentrées d'argent s'amenuisent, quelle que soit la manière dont j'étudie les documents comptables. Je suis épuisée.

Le Directeur m'interroge, me demande de décrire avec précision mes visions, prend des notes, en réfère aux spécialistes de l'ordre. Il est appelé lorsque mes crises surviennent, il m'observe, me questionne. Il est perplexe. Des religieux sont appelés en renfort. Ils circulent en ville, je les rencontre au couvent. Ils se concertent, recoupent leurs informations, consultent leurs grimoires.




Je sens venir mes délires. Ma bouche est sèche. Ma vue se brouille en grille, mosaïque vibrante, les sons s'amortissent, s'éloignent. Je suis séparée du monde. Mes gestes sont mécaniques, mon corps n'est plus à moi.

Alors que nous sommes assemblées en prière, une boule noire traverse la nef, au-dessus de l'allée centrale. Les visions m'assaillent, se bousculent, me submergent.


   

   ...

   - Zeus, taureau, sur son cou berce comme une enfant

   Le corps nu d'Europé, qui jette son bras blanc

   Au cou nerveux du dieu frissonnant dans la vague.

   ...


   Arthur Rimbaud, "Soleil et chair"



Le jeune homme descend les marches de l'autel. Autour de lui déferlent les vagues chaudes. Sa peau rayonne. Il vient vers moi, bras tendus, sexe bandé. Il s'agenouille près de moi. Rire d'enfant en cascade. Il s'allonge sur moi, souple fauve.

Mes mains caressent son ventre, son visage.

-"Décrivez-le", chuchote le Directeur.

Sœur Claire est frappée à son tour, elle tombe à terre, se tord, gémit.

Plusieurs sœurs succombent, le jeune homme est à moi. Sa peau exhale un parfum de tubéreuse et de foin. Sa voix profonde murmure des mots doux comme des baisers.

Nez droit. Fine cicatrice sur la pommette. Grandier. Je hurle. Sœur Claire. Les autres sœurs. "Grandier", les voûtes répercutent "Grandier" en écho, en clameur.

Le Directeur titube, renverse les chaises et s'enfuit.




Interrogatoires, cérémonies d'exorcisme. Nous sommes cloîtrées mais les religieuses ont des proches dans la ville qui racontent au parloir.

La foule vient de loin, se presse sur les trottoirs, le parvis. Elle cause puis va beugler dans les tavernes.

Aspersions d'eau bénite, rites spécifiques. Les crises sont intenses. La contagion contamine des fidèles, les jeunes filles sont pantelantes, effrayées.

L'étau se resserre autour du curé. Son sort est scellé.

Des dépositions sont rédigées. Le curé est torturé, n'avoue pas. Le jugement est prononcé, condamnation au bûcher. Le curé est porté -ses jambes sanglantes, broyées, ne le soutiennent plus-, attaché au poteau du supplice. Il meurt dévoré par les flammes sur la place.

La foule est silencieuse.

La fumée dérobe à la vue, le corps calciné. Bouche, trou. Cri muet.




Il vient, mon compagnon de la nuit. Il boite. Il est hors de moi, il est en moi, il est moi.

Bien droit, il s'assied au bord du lit. Il lisse le drap. Il essuie la sueur sur mon front.

Il me parle, je lui parle.



   ...

   Un soir fait de bleu et de rose mystique,

   Nous échangerons un éclair unique,

   Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;


   Et plus tard un Ange, entrouvrant les portes,

   Viendra ranimer, fidèle et joyeux,

   Les miroirs ternis et les flammes mortes.


   Charles Baudelaire, "La mort des amants"



*




*

Ce texte est librement inspiré de la célèbre histoire des "Démons de Loudun" ou des "Possédées de Loudun", de 1632 à 1634.


La politique d'Armand Jean du Plessis de Richelieu, dit le cardinal de Richelieu, -et de son éminence grise, le Père capucin Joseph- vise


à rabaisser les Grands, qui frondent le pouvoir royal (destruction des châteaux, des remparts dont l'entretien est coûteux, inutiles en raison de la centralisation de l'État)


à réduire l'influence des protestants (voir l'impitoyable siège de La Rochelle - famine, 5 400 survivants sur 28 000 habitants, quatorze mois 1627-1628). Jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes (1598) par Louis XIV en 1685, qui provoque la fuite clandestine de 300 000 huguenots et contribue à appauvrir la France.

Les Frères capucins -surnom en raison du capuce ou capuchon dont ils couvrent leur tête- ont joué un rôle important dans la mise en œuvre de la Contre-Réforme catholique


à lutter contre la maison d'Autriche.



Loudun est une petite ville, récemment éprouvée par la peste.

Le curé Urbain Grandier (Bouère, Mayenne, 1590-Loudun, Vienne, 18 août 1634) est une forte tête,

séducteur. Il a mis enceintes plusieurs femmes. Il vit avec une compagne, a écrit un pamphlet contre le célibat des prêtres. Il a de puissants ennemis locaux qui ont juré sa perte,

il entretient de bonnes relations avec les protestants de la ville.


A vingt kilomètres de Loudun, en remplacement du petit domaine de sa famille, Richelieu entreprend de construire un magnifique château -en rapport avec sa fortune- (succession de cours de plus en plus petites jusqu'au logis principal). Les ambassadeurs en Italie sont chargés d'acheter et de lui envoyer des antiques et les chefs d'œuvre de Michel-Ange -"l'Esclave rebelle" et "l'Esclave mourant"-, aujourd'hui au Louvre.

Une ville nouvelle sur plan carré sort de terre.


Urbain Grandier se fait remarquer, s'oppose au démantèlement des défenses de la ville, ...

jusqu'à ce que dix-sept Sœurs ursulines du couvent se disent possédées par le Malin, qui a le visage d'Urbain Grandier : il les visite nuitamment, s'unit à elles.

-Hystérie collective, schizophrénie ?- elles se dénudent, ont des gestes obscènes, profèrent des insultes, des blasphèmes, parlent des langues qu'elles n'ont jamais apprises, leurs corps se tordent en des positions invraisemblables.


Une enquête est menée, avec des exorcismes publics.

L'affaire passionne l'Europe entière, on afflue pour assister à ce spectacle extraordinaire, les auberges sont pleines. Le roi verse une pension aux couvents qui ont subi des attaques diaboliques.

Richelieu -quelle implication ? Le petit curé ne comptait pour rien face au puissant ministre- envoie sur place son homme-lige. Ce juge inique est chargé de mener à bien le démantèlement des remparts.

En 1631, en Béarn (Labourd), il a envoyé au bûcher un grand nombre de victimes.


Urbain Grandier est mis en cause, arrêté, torturé aux brodequins (ses jambes sont broyées, chair, os et moelle mêlés - il n'avoue pas, ce qu'il n'a pas commis) et condamné à mort.

Le même jour, il est brûlé vif -sans au préalable avoir été étranglé par le bourreau- sur la place de Loudun, le vendredi 18 août 1634, à midi.


Des protestants se convertissent.

Le chirurgien René Manoury qui a recherché les points d'insensibilité sur le corps du prêtre (preuve de possession)

et le Père Gabriel Lactance -Capucin, comme le Père Joseph, mentor de Richelieu- qui a dirigé l'atroce torture,

pris de remords, sombrent dans la folie.




Les Sœurs de l'ordre de Sainte-Ursule ont une mission d'enseignement des jeunes filles -éducation religieuse, assistance aux malades et aux nécessiteux- et participent à l'évangélisation des Amérindiens en Amérique du Nord (Québec) au XVIIe siècle.


L'affaire commence avec les crises de la Sœur ursuline, Supérieure du couvent de Loudun.

Elle seule rencontre Urbain Grandier.

Les possessions ne cessent pas après la mort du curé.

Jeanne de Belcier, en religion Sœur Jeanne des Anges - Cozes, Charente-Maritime - Loudun, 1665 - famille aisée, dix-huit frères et sœurs- est marquée par les stigmates. Grossesse nerveuse.

Elle voyage, écrit ses mémoires, est présentée à la Cour. Elle est réputée faire des miracles, en chemin de sainteté, l'instruction de son dossier est lancée.



Cette histoire est à mettre en rapport avec d'autres affaires survenues à

   1558-1563   Auxonne (Côte-d'Or),

   1610-1611   Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône),

   1642-1647   Louviers (Eure).


Plus récemment,

   1857-1870   Morzine (Haute-Savoie)

   1951   Pont-Saint-Esprit (Gard),

-empoisonnement par le pain, graines germées, intoxication par l'ergot de seigle ?-


Puis la société se laïcise, se centralise, la population est contrôlée. La sorcellerie est décriminalisée, dépénalisée en 1682, sous Louis XIV.


Condamnées sous le motif de sorcellerie, environ trente mille femmes périrent sur le bûcher en trois siècles, du XVe au XVIIe siècle.


*

  • Merciii pour ce bout d'histoire, même si je frémis, que beau de l'air...t'en ait donné la chanson....???????????????????????????

    · Ago about 1 month ·
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    flodeau

  • Très intéressant !!

    · Ago about 1 month ·
    Louve blanche

    Louve

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