froid

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Froid

J’ai eu du mal à arriver jusque là. Il m’a fallu du temps. Je suis mort sous le sapin. Dans les bras de ma mère, dehors, dans le froid. Un drôle de fait d’hiver dans les faits d’hiver. C’était un sapin peu ordinaire. Un grand, très grand et très noir. Sur les longues branches la neige était pliée en gros tas. Ça ressemblait aux piles de linge blanc dans l’armoire de ma grand-mère. Elle l’a pris pour abri croyant bien faire. Nous étions perdus… faut la comprendre. Aucune lumière, la nuit était tombée très vite. Elle a cherché celui qui pourrait me protéger.  J’avais si froid que déjà je ne pouvais plus lui parler. Elle m’a glissé tout contre sa peau, si douce, si lisse, a refermé ses bras, m’a bercé comme un nouveau né. Mais je n’ai pu attendre les secours. Je suis mort sous le sapin.

Je ne suis pas là pour vous faire pleurer. Je suis là pour elle. Pour elle qui m’a perdu et qui a tout fait pour me sauver. Mais il faisait froid, et puis il faisait nuit. La nuit d’hiver, celle qui arrive toujours trop tôt pour ceux qui sont dehors. Et même quand il y a des lumières, elles ne servent plus à rien pour eux. Ils ne les voient même pas. Que pourraient-elles bien éclairer ?

Alors si j’ai mis du temps à arriver jusque là, c’est parce qu’elle ne voulait pas me laisser partir. J’étais prisonnier. Prisonnier de sa tête où elle tente en vain de me garder au chaud depuis si longtemps maintenant. Au début elle a voulu mourir. Mourir dehors comme elle était déjà morte dedans, le jour de la promenade. Mais, elle a pas réussi alors elle a appris à survivre. Je l’entendais dire que le regard des autres la consumait. Pour quelqu’un qui avait failli mourir de froid, c’était quand même pas juste. Moi j’avais essayé de lui dire que j’allais bien, que j’étais bien là où j’étais, y avait rien à faire, elle m’entendait pas.

Aujourd’hui tout a changé. Il se passe quelque chose de nouveau . Je vais enfin pouvoir lui dire qu’il faut pas qu’elle s’en veuille autant. Mourir de froid, c’est dur, mais à croire tout ce que j’entends et tout ce que je vois… je suis loin d’être le seul à qui c’est arrivé. Sauf que les autres, ils ont pas  eu de mamans pour les serrer dans les bras, et elle était loin de ressembler à une promenade, leur vie.

Rien que cette semaine, dans la  région de Khénifra au Moyen-Atlas, ce sont dix enfants et deux femmes qui sont morts de froid. Je les ai tous vus arriver. Ça faisait comme les petits ronds de fumées que mon papa, il fait, avec sa cigarette, les jours de fête. Douze petites âmes serrées et intimidées qui se déplaçaient en jetant des coups d’oeil de tous les côtés. Elles sont montées direct. Pas ici, bien sûr. Ici, c’est la salle d’attente. Ça fait bien longtemps que j’attends moi.  Mais maintenant je sais que je vais repartir. C’est bientôt mon tour et ma maman, je vais me débrouiller pour aller lui dire tout le bien que je pense d’elle. Il me reste encore juste  quelques minutes pour me décider et choisir.

Faut que je trouve quelque chose de facile mais qui me laissera un peu plus de temps cette fois-ci. Alors sûrement pas un papillon, ni une mouche, encore moins un brin d’herbe. Un flocon de neige ? Non merci. Manquerait plus que j’atterrisse sur un homme en train de mourir de froid, comme à Paris,  place de la Concorde, ou à Marseille, dans les quartiers nord.. ..

Non, non, moi je vais revenir dans du solide. Je vais un être un tas de petits cailloux. Une poignée de petites choses noires ou grises, douces au toucher, lisses comme des bonbons à suçoter et quasiment indestructibles. Le minéral, j’aime bien. Je pourrai rouler, glisser, crisser… me glisser entre ses doigts, être manipulé dans tous les sens…et voici que de nouveau j’aurai un tas de choses à faire ….Chauffer, réchauffer, rafraîchir, caresser, lisser, apaiser, tiédir… et même que je pourrai me glisser dans ses poches…

Comme ça, si un jour elle se perd de nouveau, elle n’aura plus qu’à me parsemer le long du chemin, sous les grands sapins noirs.. pour revenir…. Et comme grâce à moi, cette fois-ci, elle ne se sera pas perdue, et bien je suis sûr qu’elle pensera à me mettre dans une jolie coupelle sur sa table de nuit. Et ainsi, je veillerai toujours sur elle. Parce que moi, mon prochain tour sur terre, j’ai l’intention qu’il soit drôlement long. 

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