Grand Principe n°10 : La seconde de vérité

noiprox

44 heures. En trois jours.

44 heures le cerveau ébouillanté par l'ingestion de tasses thé corsées censées me tenir éveillé, enfermé dans la matrice, à entendre des téléphones sonner sans pouvoir se télécharger vers une autre réalité. 44 heures à faire naître des idées pour un nouveau budget.

A ce rythme là, j'ai perdu toute humanité. Je ne suis plus qu'une de ces machines qui remplissent des fonctions données en des temps impartis, répondant perpétuellement aux attentes de la société comme cette rame de métro pour qui le mot terminus n'annonce qu'un tour de plus. Il est 6h30 passées, Paris est depuis longtemps éveillé et il est temps pour moi d'essayer de dormir et de retrouver quelques repères spatio-temporels. La rue se remplit de travailleurs indifférents, sortis tout droit de la bouche ouverte du métropolitain, régurgités par bouffées selon les horaires du matin. A l'entrée, la foule se rue dans les starting-blocks, les bips défilent et les gens s'enfilent.

Au fond du couloir, l'ultime sonnerie retentit. La 12 s'apprête à partir. Dans moins de dix secondes, ses mâchoires d'acier se fermeront pour ne s'ouvrir qu'au prochain arrêt. Il faut faire un choix, l'homme du train n'attendra pas. Les usagers pressés commencent à courir. Le temps est leur plus rare richesse. J'ai moi-même une certaine dose de théine concentrée à dépenser. J'arrive dans les premiers au dernier moment, celui où la sonnerie cesse et annonce la fermeture définitive des portes. Je saute, passe et me cale dans le dernier espace libre du wagon, entre deux touristes obèses en pleine sudation. Les gens crient, c'est la jungle.

A travers la vitre, je regarde la foule d'énergumènes désespérés restée sur le quai. On dirait qu'ils viennent de rater l'arche de Noé et qu'ils périront tous au prochain cataclysme. Il y en a même un qui bondit et vient se coller à la paroi en s'accrochant à la poignée du métro en train de démarrer. Le fou. Je commence à croire qu'il resterait accroché ainsi jusqu'à la prochaine station, tel un un cascadeur en manque d'adrénaline, mais l'éclair de génie qui illumina ses yeux profondément vides d'adolescent prépubère et la décomposition progressive de son sourire ingénu me permirent rapidement de comprendre que la fin du quai approchait et qu'il commençait à penser à sauter. Il sauta, et la nature reprit ses droits.

Le jeune prépubère comprit vite les lois de la dure réalité, notamment celle qui rappelle que tout objet projeté avec une vitesse v en direction du sol a souvent tendance à rebondir. Il en va de même pour l'être humain. Ainsi, quand il retomba sur le quai, il se trouva propulsé et avant même d'avoir pu rétablir un quelconque équilibre, il partit sur le côté dans un mouvement de boogie-woogie déjanté dont j'aurais juré que seul Eddy Mitchell en détenait le secret, avant de s'exploser la partie droite de son visage sur la bordure aiguisée des bancs en carrelage qui servent accessoirement de lits aux clochards la nuit. Si à la première seconde, ma réaction fut d'abord de compatir pour ce jeune dorénavant balafré à l'avenir raté, je ne pus contenir plus longtemps les explosions de rire qui se répétèrent aussi longtemps que mon cerveau rejouait les images de la scène passée. Ce qui dura jusqu'à chez moi.

Satisfait de voir que je laissais le monde avec une once d'humanité, je pus alors aller me coucher.

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