Histoire d'une mite - v

Laure Cassus

Repas de fête


A nOël, la famille de mites ne faisait rien de spécial. Par contre elle avait observé que les proprios étaient dans tous leurs états.
Les corniches avaient été passées au plumeau, des guirlandes de lumière ou de poils métallisés avaient été accrochées de façon passablement symétriques sur certains murs, fixées au scotch non adhérent ou dans le meilleur des cas à l'aide d'une punaise assortie.

Les mites domestiques regardaient depuis leur fauteuil de soie les allers et venues, les montées et descentes d'escabeaux ou tabourets, l'arrivée de vieilles boîtes en carton tordu sorties d'un placard ou d'une cave oubliés, bref, on se serait crus aux préparatifs d'un enterrement de vie de garçon ou à un carnaval de petite dimension.

La petite dimension étant une des spécialités des mites d'intérieur, elles regardaient et pff, elles critiquaient. Cette façon que les proprios avaient de vouloir imiter à la fois Dalida, les forêts du grand Nord et les gros messieurs en feutrine rouge, c'était vraiment pathétique. On voyait qu'ils passaient leur vie à faire autre chose tout le reste de l'année. Le miton était mort de rire en regardant la disposition des lumières de music hall complètement incohérentes. Encadrant à la fois des fenêtres, des balcons ou des sapins. Comme si on pouvait espérer une bonne comédie musicale dans un décor jaune bleu blanc asynchrone, perpétuel et angulaire.


La mite regardait surtout les nouvelles arrivées de couverts, assiettes et verres, disposés sur des chemins de tables qu'elle espérait faits d'autre chose que de PVC doré par électrolyse.


Les miteux qui visaient l'âge pré adulte maintenant, se prenaient de regarder si l'ado de la maison cautionnait ce mouvement de foule chez lui ou s'il aurait préféré être sur une plage au soleil de Rio, entouré de ceintures de bananes et d'ananas à écailles.


Les mites ne lisaient pas dans les pensées mais leur intellect se nourrissait d'un mélange de fiction et de réalité qui, concernant les proprios, était rarement décalé par rapport à ce qu'ils faisaient en vrai.
Cela restait assez énigmatique que de si petites créatures, parasites de surcroît, très clairement spécialisées dans la fringue, puissent avoir une telle acuité de compréhension d'un groupe animal hautement supérieur et reconnu partout et par tous comme le plus complexe du monde vivant.

Un des miteux demanda s'il pouvait s'approcher du bonnet rouge pour en prendre un morceau. La mite dit oui car elle aussi  voulait savoir ce qu'il y avait de spécial à ce couvre-chef.
005 revint et déclara que c'était un attrape-nigaud car le tissu était bouilli, trop cuit, pulvérisé de produit ignifugeant et qu'en plus , évidemment..., c'était du synthétique.
Une vraie merde quoi.
Les autres écoutèrent mais s'en fichaient un peu car ils n'avaient pas faim et surtout par principe, car on n'écoutait jamais ce que disait 005 en famille. Question de hiérarchie naturelle.

- Au secours, va encore falloir se la boucler pendant tout le repas, dit une dame que les mites n'avaient jamais vue. Et dire que j'ai fait 500 bornes pour supporter ça !
C'était toujours elle qui parlait. Elle était seule.
- Mon frère à deux de tension, uniquement préoccupé de manigancer plus de confort avec sa mère... Papa toujours aussi autoritaire et maman toujours aussi soumise. On n'a vraiment pas évolué depuis la dernière fonte des glaces ! Tiens un magazine sur les manuscrits de la Mer Morte... mais qui ça intéresse encore ces vieilles breloques pourries à moitié bouffées par les mites ? Qu'est qu'on en a à taper des origines de la Bible alors qu'on applique jamais rien nous-mêmes. Ha ha, bon je vais me prendre un anxiolytique moi.
Et elle sortit une boite blanche en carton fin de laquelle elle prit une pastille ronde qu'elle mit dans sa bouche avant de boire d'une traite tout un verre d'eau pétillante.

- Elle a l'air bien comme femme, dit la mite à sa fratrie, on voit qu'elle a du tempérament et puis quelle allure elle a ! dit-elle en louchant sur le manteau d'astrakan noir qui gisait sur l'accoudoir du canapé.
- Tu trouves qu'elle est belle maman ? Demanda 004, curieux de connaître les codes de beauté de sa mère
- Ha oui, c'est une très belle femme ! En plus elle apprécie le travail des mites. Et puis, regarde un peu cette assise, ces bottes et son nez. N'est ce pas chéri qu'elle est belle cette dame ? dit elle en s'adressant à son conjoint.
- Hein, heu oui bien sûr
- Papa, elle est belle ou pas ? Demanda 006
- Elle est un peu grosse mais elle est belle, elle a une robe intéressante.
- Une robe intéressante ! Mais ce n'est pas un cheval ! Dit la mite
- bah si, un peu, dit le miton
- n'écoute pas ce qu'il te dit, 006, ton père a très mauvais goût en matière de femmes, il n'aime que les petits gabarits livides et soumis
- ha bon et toi , tu n'es pas comme ça maman ?
- Non, certainement pas, moi j'ai de la cuisse, de la planture, du bagou et de la tête
- Mais alors papa, si maman n'est pas à ton goût, pourquoi tu t'es mis avec elle ? Demanda 006 inquiète
- pourquoi ? Mais parce que je n'ai pas eu le choix ma puce, elle m'a mis le grappin dessus d'une part et ensuite il n'y a pas beaucoup de mites dans les parages tu sais, alors pour comparer...
- Tu vois, il ne sait pas ce qu'il dit, dit la mite. Il fantasme sur des mites inexistantes alors qu'il vit avec la mite la plus en chair de la capitale et qu'il n'a jamais vu de femelles à part celles des proprios. Dit la mite mère.
- En même temps, les femelles ça a pas l'air facile comme catégorie, en général, dit 001.Ni chez nous, ni chez les proprios.
- Y a les puces qui sont cools, dit le miton.
- Ouais, vu leurs puceaux, elles ont intérêt à faire preuve de résilience les pauvres filles, dit la mite.
- Ha bon, tu connais les maris des puces maman ? Demanda 005
- j'en connais un et ça me suffit ! Dit elle en tournant la tête d'un coup net.
- Pourquoi, il t'a fait quoi ? Insista 005
- rien, mais c'est des cons ces gens là c'est tout.
- Bon, chérie, si on leur envoyait une petite carte de vœux en bons voisins, ça se fait tu sais.
- Je le sais parfaitement que ça se fait, merci, mais non, pas de carte avec ces voisins là. Je préfère encore écrire aux proprios.
- Wouais ! Super idée ! Cria 003 qui adorait les défis.
- On le fait ? dit 004
- Carrément !
- Mais comment ? Demanda 006, qui n'avait jamais peur de passer pour une idiote puisqu'en tant que dernière elle y était obligée.
- Heu...
- quand on voit ce qu'ils font des messages, dit la mite, en référence au texte u.
- oui, c'est vrai.
- Ou alors on leur fait un vol de mite synchronisé.
- Tu crois qu'ils pourraient apprécier ?
- Pas sûr, ils sont incultes un peu, mais ça nous fait une choré de Noël, dit le miton qui adorait enseigner.
- Ok papa ! Dirent les petits à qui cette proposition rappelaient directement l'enfance.

Et ils s'y mirent.
Le jour du repas de réveillon, les mites se lancèrent dans les airs au dessus du chapon et subirent quelques aléas climatiques de chaleur avant de tomber dans un verre de champagne.
- ha, mais quelle horreur ! S'écria la belle dame. Mais qu'est ce que je fais ici, entourée de cafards ?
- Juliette, calme toi voyons, que se passe-t-il ?
- Il se passe que, regarde dans mon verre, il y a 2, non 5 ! mites  blanches qui flottent. (la mite mère était sur l'astrakan en train de faire des stocks pour le reste de la saison).
- Quoi ! Ha mais les salopes ...donne moi ce verre et il jeta le champagne accompagné des mites trempées et, quoi qu'on en pense bénies, par la fenêtre directement.


Elles atterrirent sur un eucalyptus frigorifié.


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