How to destroy angels

Chloé. S

How to destroy angels

Je lui ai dit ça, j’aurais pas dû. Elle prend tout mal. Je vais la retrouver. L’est pas très grand son village. L’est pas minuscule non plus. Une heure de marche. Ensuite, allez, une bonne demi-heure pour la trouver. Je sais où elle traîne. Je sais avec qui. Ça me plaît pas toujours. Mais c’est de ma faute je la laisse trop seule. Elle était pas bien aujourd’hui. J’aurais pas dû lui dire ça. Faut que je la voie.

Le village. Enfin je l’aperçois. Faut monter encore un peu et j’y serai. Je comprends pourquoi j’y vais jamais. Ce soir, l’est encore plus terrible que d’habitude avec toutes ses vieilles pierres imprégnées par des siècles de frémissement humain. Toutes ces maisons comme des visages aux yeux fermés. Avec des bouches sévères qui ne sourient même pas quand il y a du soleil. Du soleil y en a pas souvent par ici, tout est resserré, étriqué, les rues étroites, avec des pavés d’origine qui te font tomber quand c’est mouillé.

J’aime pas cet endroit, ils sont tous consanguins et à moitié dégénérés. J’exagère. Mais y en a plein pour qui c’est vrai. La place, la grand place du village avec leur fou sempiternel qui reste debout toute la nuit et toute la journée à discuter avec le vide. Fait partie du décor. Il leur manquera le jour où il sera plus là. Elle m’a dit : « Ce fou, c’est bien qu’on l’ait pas enfermé, ça montre qu’on est encore un vrai village… tous les villages avaient leur fou. » Certes. Ce soir, il danse dans le brouillard. Je le salue pour la forme. Il m’a pas vu. Doit seulement voir ce qui est invisible.

Le Cercle est encore ouvert. Le Cercle des Amis. Une bande de pochtrons. Vont encore me regarder de travers. Z’aiment pas que je sois son mec, qu’elle m’ait choisi moi l’étranger. A peine en me voyant y en a un qui me dit : « Putain, elle en tenait une sacrée couche ce soir, chais pas ce que t’as fait mais elle pleurait, elle buvait, elle pleurait, elle buvait, elle pleurait... » « Ta gueule ! » dit l’autre mais ça continue « Après elle est partie. » « Seule ? » je réponds. Personne réplique. L’est pas partie seule. Pas le temps de mettre une mandale à personne, faut que je la retrouve.

Ah non, décidément, j’aurais pas dû lui dire ça ! Suis le roi des cons. Y a pas de lumière dans sa piaule. Qu’est-ce qu’elle peut foutre avec ce mec ? J’ai ses clefs. Je vais ouvrir. Rien qu'en ouvrant la porte on devine que c’est aussi vide que dans le cerveau de tous ces gros cons. Je regarde quand même. Personne. J’aime bien chez elle. Appart de fille. Des plantes partout. Des fringues partout, surtout par terre. Des tasses de café, des cadavres de bouteilles, une guitare sèche, des bouquins qu’elle sème comme si ça lui faisait pousser des idées. Des idées. Elle en a plein. Du charme aussi.

Va falloir la trouver ailleurs, s’enfoncer un peu plus dans ce labyrinthe de pierres, deviner où c’est qu’elle compte crécher. Tiens, la boulangère arrose ses fleurs, comme si c’était une heure pour faire un truc pareil. Sont un peu tous dégénérés. « Bonsoir, z’avez pas vu… » Elle fait non de la tête. « Z’êtes sûre ?» Elle fait non de la tête. « L’est partie par où ? » Elle tend son bras pour indiquer la direction. Je fonce.

Tout au fond du village. Allongée sur le muret du rempart. Elle est folle. Pourrait tomber. Un bras qui pend dans le vide. Elle dort. Tranquille. Ses longs cheveux qui retombent le long de ses bras comme des rivières de feu. Le vent qui soulève le bord de sa tunique. Sa bouche, légèrement entrouverte. Une jambe aussi qui pend dans le vide. Elle dort. Doit avoir froid. Fait toujours froid dans ce lieu sinistre. Le vent qui s’amuse avec les rebords de sa jupe. Une jupe longue et ample comme toutes les jupes qu’elle aime. On voit le jupon qu’elle porte en dessous. Mais y a quelque chose qu’est déchiré. Le tissu qu’est fendu comme ça en plein milieu. Et y a du sang qui coule partout.

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