I. Les Larmes d'Océane. [CHAPITRE 4]

Léonardo Di Carpaccio

La vie sur Terre m'est insupportable, et pourtant, ma Chute a eu lieu il y a quelques jours seulement, et j'ai passé la majeure partie de mon temps à dormir. L'Ange en Chef m'a envoyée ici pour accomplir une mission de la plus grande importance, et malgré tout, il semble s'acharner à vouloir me mettre des bâtons dans les roues : je considère déjà la Chute comme une punition, alors pourquoi en rajouter ?! Il m'a poussée sans crier gare, passons. Perdre ses ailes et hériter de poumons d'Humains provoque une douleur insoutenable, passons. Il me met un blondinet à l'air poupin dans les jambes de manière à me faire croire que j'aurais quelqu'un pour m'épauler dans ma quête, et, de surcroît, me fait ressentir des sentiments ignobles comme la colère, alors que j'espérais secrètement qu'ils n'existent pas. Et là, non, ça ne passe pas !
J'ai mérité ma Chute, et il est de mon devoir de réparer mes erreurs, mais je ne mérite pas de n'avoir aucun appui, ni d'atterrir en plein milieu d'un pays en guerre ! En plus, je ne sais même pas de quel fichu pays il peut bien s'agir...
Aimé est un sale con. Et je suis une sale conne d'avoir cru qu'il était ma bonne étoile venue pour me guider dans l'inconnu. Là-Haut, il y a une sorte d'antichambre dans laquelle seules les Phosphorescentes, que les Humains appellent Anges Gardiens, peuvent entrer. La Lumière y est si vive que, selon la légende, si une Âme non phosphorescente y pénètre, elle l'aveugle et la prive de son Aura et de son Odorat. Cette Âme est alors damnée pour l'éternité, ne pouvant plus reconnaître et être reconnue des autres Anges : elle ne peut plus communiquer avec personne. On dit qu'elle est dans les limbes, pouvant nous voir mais étant invisible. Cette antichambre lumineuse s'appelle le Mirador. Les Phosphorescentes sont les bonnes étoiles des Humains. Quand l'Être qu'elles devaient protéger meurt, elles explosent, folles de désespoir, formant ce que les mortels appellent la grêle. J'ai toujours cru que les Humains avaient un Mirador aussi, pour guider et protéger les Anges descendus sur Terre. Je suis une sacrée sale conne !
- Tu ressembles à un Ange, avec tes boucles dorées. Gngngn, je t'en foutrais, des boucles dorées, tu parles d'une gueule d'Ange, marmonné-je dans ma barbe en m'éloignant de la demeure d'Aimé en donnant des coups de pied dans le sable, lequel se venge en s'insinuant dans mes yeux, ma bouche et mes cheveux en volant au gré du vent. Aimé ? Un "Phosphorescent" Humain ? Tu marches sur la tête, ma pauvre f...
- ATTENTION, COUCHE-TOI ! hurle Aimé.
Sans que j'aie le temps de faire quoi que ce soit, deux personnes se jettent sur moi, l'une d'elles étant Aimé.
Une lame brille dans la nuit, se rapprochant dangereusement de ma gorge, alors qu'Aimé lutte avec acharnement pour l'empêcher de m'atteindre. Si ça n'avait tenu qu'à moi, j'aurais pris la fuite : je suis morte de peur. Mais ce n'est pas possible, je suis coincée sous leurs deux corps tendus par l'effort.
Evidemment, je ne trouve pas d'autre option que celle de m'uriner dessus. Après les toasts bacon-miel d'Aimé, c'est la chose la plus agréable que j'ai faite depuis que je suis ici. La substance liquide me réchauffe les cuisses et j'ai l'impression qu'avec l'urine j'ai déversé toute la colère et les sentiments négatifs que j'avais en moi, le poids du monde que j'ai sur les épaules, aussi.
Le visage déformé par l'effort, Aimé tranche la gorge de mon assaillant. J'aurais voulu hurler, mais j'en suis incapable. Le sable devient progressivement brunâtre tandis que mes larmes se mêlent au sang, comme pour nettoyer et purifier les lieux.
De Là-Haut, et en prenant en compte le fait que les Anges ne connaissent pas les émotions humaines, j'ai toujours trouvé la Mort naturelle et n'ai jamais ressenti aucune compassion pour les morts. La Terre était pour moi un livre, dont les Humains étaient les personnages. Il n'y avait de réelles que les Âmes qui montent et qui descendent au rythme des naissances et des décès de leurs corps, qui ne sont que des vêtements. Quand une Âme naît, elle se cache derrière des apparences et une seconde peau, honteuse. Quand elle meurt, elle se met à nu et ose enfin être pleinement ce qu'elle est, au grand jour. C'est comme ça que je voyais les choses...
Et puis cet homme est mort devant moi. Et je le hais. Je le hais d'avoir tenté de me tuer. Je le hais d'avoir tenté de me tuer parce qu'il s'est tué lui-même. Il a brisé son Âme, et Aimé n'a fait que lui retirer son corps. Je le hais parce que je l'aime. Je l'aime parce qu'il est... était Humain. Je l'aime parce que je suis un Ange. Je l'aime parce que je suis un Ange avec des émotions d'Humains. Il a tenté de me tuer, mais je l'aime. Il a tenté de me tuer, mais je suis triste de sa mort. Il a tenté de me tuer, mais c'est lui qui est mort... Et il est mort alors qu'il n'aurait jamais réussi à me tuer, parce que je suis un Ange !
Je n'arrive pas à haïr Aimé alors qu'il a tué quelqu'un. Je le haïssais pour le regard qu'il m'avait lancé et les paroles qu'il m'avait dites. C'est sans queue ni tête !
- Rampons jusqu'à la maison, avant de se faire tuer... souffle Aimé, essoufflé.
J'obéis sans broncher. Je suis complètement désorientée. Aimé calque son rythme sur le mien, ahanant. Derrière nous, nous laissons de grandes traînées de sang, comme si nous voulions que le sable n'oublie jamais notre passage.
Mon esprit est complètement vide et, au milieu de ce vide flotte le corps mort de mon agresseur, qui pointe un doigt accusateur sur moi, sa gorge dégoulinante et noire de sang. Obnubilée par le défunt, je ne réalise pas tout de suite que quelqu'un d'autre est à la frontière de mes pensées et essaye de communiquer avec moi.
Un Ange ! Un autre Ange est dans les parages ! C'est peut-être un Déchu à tort ! Ou la bonne étoile que j'attendais pour me protéger et me guider !
Il faut que je le retrouve, et vite... plus vite j'aurais terminé ma mission, plus vite je pourrais retourner dans le Petit Ciel et oublier ce fichu mort !


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