II.

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Il était dix-huit heures et Madeleine se précipitait hors de l'établissement qu'elle avait occupé toute la journée. Elle en avait assez de ces chaises peu confortables qui lui donnaient des crampes dans les muscles des fesses. Son professeur d'histoire la bouscula dans le couloir et fit tomber les quelques livres qu'elle n'avait pas fourré dans son sac. Elle souffla avant de se baisser pour les ramasser. Il ne s'était même pas excusé, probablement sous prétexte qu'il était enseignant dans l'établissement. De toute manière, elle ne l'aimait pas, lui. Elle le trouvait trop extravagant, trop frimeur. Mais elle était sûre qu'il n'avait connu aucune femme dans sa vie. Qui pouvait aimer un type pareil ?

Madeleine enroula son écharpe, tricotée par sa mère, autour de son cou avant de refermer son manteau sur sa poitrine. Aujourd'hui qu'il faisait froid, elle avait oublié ses gants. Elle se maudit longuement et retrouva son amie, Cécile, devant l'enceinte de l'école. D'ici, elles voyaient les élèves de l'école des garçons, située de l'autre côté de la route, sortir de classe. Il y en avait toujours qui les saluaient chaleureusement de la main, et d'autres qui fonçaient droit vers leur bus. Il était interdit d'aller les accoster pendant la journée, même lorsqu'ils encombraient l'entrée de la cantine à l'heure de pointe. Le directeur de l'établissement des garçons veillait toujours à ce qu'il n'y ait aucune présence féminine sur le trottoir lorsqu'il libérait ses élèves.

Cécile leva les yeux vers son amie alors que cette dernière recevait un clin d'œil d'un des garçons d'en face. Elle lui enfonça son coude dans les côtes et Madeleine se tourna vers elle. Elle ne put s'empêcher de laisser un sourire flotter sur ses lèvres charnues. Il s'agissait surement du plus mignon des garçons de l'école, et il lui faisait un signe, à elle. Elle n'en croyait pas ses yeux. Elle passa une main tremblante sur sa queue de cheval réglementaire avant de détacher le ruban qui retenait ses cheveux. Ils tombèrent immédiatement sur ses épaules en longues boucles rousses.

- Il se fait tard, Madeleine, on devrait rentrer, annonça Cécile.

- Allons-y, lui sourit son amie.

Elles prirent le chemin de leurs maisons respectives. A un croisement, Cécile s'en alla sur un pavage différent et les deux amies se saluèrent de la main. Madeleine décida de passer par la fine ruelle qui débouchait sur le parc naturel. La nuit tombait doucement et elle avait prévu de rentrer avant qu'il ne fasse tellement noir qu'elle ne verrait plus où mettre les pieds. Ce qu'elle n'avait pas prévu, en revanche, c'est qu'il tomberait de la neige. Par chance, elle arrivait dans le parc et elle espérait que les branches des arbres arrêteraient les flocons. Et ce fut la réalité. Elle prit le temps de retirer la neige qui maculait son manteau avant de reprendre sa route.

La demoiselle reprit son chemin, la capuche montée sur la tête. Les larmes, du à l'accumulation du vent glacial et des flocons de neige, lui obscurcirent la vue de façon à ce qu'elle ne perçoive plus que le mètre devant elle. C'était probablement le pire moment pour rentrer à la maison, mais elle n'avait pas réellement le choix. Elle atteignit la route tandis que la tempête de neige se calmait. Mais elle ne parvint pas à repérer d'où venait le bruit de roues qui freinaient brusquement. Elle était à deux doigts de se faire écraser lorsqu'elle fut projetée à terre. Un poids égal au sien s'écrasa lourdement sur elle et elle eut du mal à respirer pendant quelques instants.

Les yeux fermés, elle chercha quelques douleurs dans son corps. Mais rien. Elle ne sentait rien. Pas même la sensation désagréable d'une brûlure sur la paume de ses mains. Quelqu'un repoussa ses cheveux de devant son visage et il entrouvrit sa bouche. Elle dû avoir un mouvement de recule car une voix rauque mais douce s'éleva près de son oreille.

- Tout va bien à présent. Tu ne crains rien.

Quelque chose effleura sa joue et elle se laissa aller contre. C'était chaud et elle avait si froid. Madeleine battit des paupières avant de les garder ouvertes. Elle roula des yeux jusqu'à voir celui qui la tenait au creux de ses bras et un garçon lui sourit.

- Salut. Je suis Charles. Tu as faillit te faire renverser par une voiture. Mais je t'ai poussé de la route et tu vas bien. Tu peux avoir mal quelque part : je n'ai pas été très doux, mais je crois que tu m'excuseras.

Elle hocha la tête doucement et ramena ses yeux sur le ciel, d'où tombaient les flocons qui s'écrasaient sur son corps. Il l'aida à s'asseoir avant qu'il ne se relève et autorisa les passants à s'en aller. Il tendit sa main à Madeleine qui la serra tandis qu'il l'aidait à se mettre sur ses jambes. Il passa l'un de ses bras sous les aisselles de la jeune femme et l'aida à marcher. Elle lui indiqua par quel chemin il fallait qu'il passe tandis qu'il l'écoutait attentivement. Le parcours fut laborieux : elle ne pouvait s'appuyer totalement sur sa jambe droite. Mais lorsqu'ils arrivèrent devant l'appartement qu'habitait Madeleine et sa famille, Charles se racla la gorge avant de prendre la parole :

- J'aimerais bien te revoir. Si ça ne te gêne pas, bien sur. Tu m'as l'air quelqu'un d'agréable. Et je sais où te trouver maintenant, ricana-t-il.

- Ca me plairait aussi.

Ils échangèrent un regard avant de sourire. C'était comme s'ils avaient scellé un pacte. La demoiselle le salua et rentra dans l'appartement sans plus de cérémonie.

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