Il ne s'agit pas de...

jireoparadi

« Attends, je ne comprends pas. Henri leur a présenté le PROJET. Il ne s'agit pas de dire que tout est rose mais l'Histoire est belle quand même non ???!!!...
« Jérôme, as tu un instant dans la journée s'il te plait ? je voudrais te parler de Philippe. 
— Là tout de suite non j'ai RV avec Henri mais on peut se voir à 18H00 si tu veux, c'est quoi le problème ? 
— Aucun, enfin, non ce n'est pas un problème mais j'ai un sujet important. On en parle tout à l'heure. 
— Attends, il ne s'agit pas de faire sauter mon meeting mais si tu as vraiment un sujet j'arriverai avec un peu de retard ce n'est pas un souci. »
Putain, je n'en reviens pas !
Mais je crois que je préfère finir tranquillement ma nuit.
— Rien d'urgent. On en cause tout à l'heure, c'est mieux. 

Pas grand monde au taf pour le moment.
Je jette un coup d'œil sur l'open-space du contrôle de gestion, Gwenaëlle n'est pas encore arrivée.
Evite le bureau d'Henri.
Aperçois la porte du Directeur des Achats ouverte. Passe ma tête, regarde la sienne. Manifestement la présentation budgétaire d'hier a du mal se passer.
— Salut. 
— Salut. Alors ? 
— C'est à toi qu'il faut demander ça. Comment ça s'est passé ?
— Je les emmerde. 
J'adore…
— Attends, faut que je te raconte ce que j'ai vécu avec le nouveau boss de la supply. C'était juste l'hallu… 
— OK mais on se fait une pause tout à l'heure. Take care !

Et je me tire. Si je démarre comme ça je ne vais rien foutre de la journée. Je repasse au contrôle de gestion. Toujours pas de Gwenaëlle.
Je gagne le bureau que je partage avec Denis, Sandra et Eric, seule Clara est arrivée, remarque ma tête, s'abstient de commentaires et me porte un café avant de me laisser jeter un coup d'œil sur mes mails.
Les chiffres d'hier. Mauvais…
La Newsletter de l'IFM . Bof…
Les propositions budgétaires de Philippe. J'enregistre…
1 demande de contrôle de l'ADV. Je passerai dans la journée…
1 nouveau reporting : Optimisation des déplacements. Je serre les dents, cherche mes clopes dans ma poche. Merde... Regarde de nouveau... Rien. J'enregistre la « matrice » et je descends...
Clara me tend son paquet.
— Merci. Tu me sauves. 
— Je sais. 

Air absorbé en arrivant dehors ; aucune envie de causer avec les « Fan de » pour le moment. Pas très souvent d'ailleurs.
Téléphone portable à l'oreille. Tu as noté la vraie utilité de ton téléphone portable ? Pas te permettre de parler aux gens que tu aimes ; t'éviter de le faire à ceux que tu n'aimes pas...
Je fume en me demandant demande pourquoi je me stresse alors que finalement je n'ai pas :
de traites à payer,
de soucis de santé,
d'attaches à Paris,
d'amour pour mon métier,
ni pour mes collègues,
encore rencontré ma femme, compagne, âme soeur, fiancée, copine, blonde,...
Rien à perdre quoi…

Retour  dans ma grotte. Coup de fil à Léa qui sort d'un entretien un peu compliqué qui  s'est bien passé. Du coup, elle est hyper euphorique. 
J'adore Léa, son besoin de me raconter ses journées, la confiance qu'elle porte dans ses collaborateurs, en moi aussi et sa tellement grande sincérité. 
J'écoute, la félicite pour le déroulement de son entretien.
— Et toi comment ça va ? 
— Comment ça ? 
— Ben, on te connait Lucas, on sait très bien comment tu fonctionne. Je n'arrive pas à croire que tu peux te retrouver dans ce mode de management. 
Vraiment un truc en plus celle la…
— Ecoute Léa, c'est vrai que j'ai du mal à avouer que Wagner est mon compositeur favori mais je me démerde avec ça. L'essentiel c'est que pour vous ça reste OK. 
— Comment tu fais ? 
— J'ai un truc. Je te dirai un jour. 
— Ouais, fais gaffe à toi quand même. Parce que si tu pars, je ne donne pas cher de nous. 


Je passe une partie de l'après midi à zoner un peu en traitant vaguement quelques mails, l'autre à retravailler mon budget marketing et à peaufiner ma présentation d'objectifs.


18H00, retour de Jérôme. Comme il était avec Henri, je le laisse 10 minutes pour redescendre de sa transe et gagne son bureau.
— Oui Lucas, qu'est ce que tu veux ? 
— On avait prévu de se voir quelques minutes sur Philippe. Tu es toujours OK ? 
— Ah oui c'est vrai. Oui bien sur. Assois-toi. 
— Merci. Ecoute, j'étais avec Philippe hier et je suis un peu emmerdé. Bon, au niveau boulot c'était impec, boutiques au cordeau, merchandising, équipes de vente, tout était calé. En revanche, lui est en petite forme. 
— Ah bon. Qu'est ce qu'il a ?
 
Comment lui dire ?

— Il se pose des questions. Ce n'est pas le seul, mais c'est probablement celui qui est le plus en doute quant aux orientations que nous prenons... 
— Attends ! Tu veux dire qu'il n'est pazabor ? 

Non, et tiens toi bien : Il ne croit pas non plus « Opraujê ». Bon, ça ne va pas être simple...

— Pas du tout Jérôme. Ça fait 6 ans que Philippe  fait le job. Il a toujours obtenu de très bons résultats. Tout le monde l'apprécie, bref : être en questionnement ne signifie pas qu'il n'est plus « à bord » mais simplement que j'ai un collaborateur sur lequel j'ai besoin de travailler la motivation. 
— Attends, je ne comprends pas. Henri leur a présenté LE PROJET. Il ne s'agit pas de dire que tout est rose mais l'Histoire est belle quand même non ???!!! 

Oui, l'histoire oui, pourquoi pas ? C'est juste avec les narrateurs que Philippe a un peu de mal...

— Pas de problème avec le projet. C'est juste que beaucoup de choses bougent, notamment leurs missions, qu'il y ait une phase de questionnement est normal. Mais,  compte tenu de sa... (je cherche dans un dictionnaire des animaux de compagnie et choisis avec le plus grand soin)... loyauté,  je pense que ce n'est pas inutile que nous l'entendions.
— C'est vrai que le mec à l'air bien !
Œil inspiré qui accompagne sa sentence, j'ai touché le cerveau reptilien, je continue...
— Grosse énergie, tu peux aussi lui faire confiance pour ce qui est de la précision, reportings toujours nickels, croissance de chiffres,... En gros, tout est OK sur lui. Mais, quelques interrogations sur le  contenu de sa mission et les évolutions possibles... Bon et puis, les dernières décisions d'Henri sur les augmentations individuelles ne l'aident pas beaucoup. 
— Attends, s'il veut partir, il part ! 
— Ecoute Jérôme, s'il voulait partir, je serais le premier à l'encourager. Je te dis simplement que Philippe est un de nos piliers de compétences, qui a peu évolué en termes de rémunération ces dernières années...
— Attends, les augmentations c'est en décembre, il ne s'agit pas de céder au chantage. 
—Oui, je sais, c'est pour cela que je t'en parle.
— … 
— Je voudrais juste que nous puissions lui envoyer un signal. Encore une fois, que ce soit (je lache mes dernières cartouches) en marge brute ou en frais de personnel, ses résultats sont systématiquement au dessus de nos indicateurs moyens. Ce signal est important pour lui. On n'a rien à perdre et tout à gagner à le faire. 
—…
—…
— Il ne s'agit pas de se laisser aller à la pression, pour autant la force d'un manager s'est de savoir s'adapter. On a besoin de motiver « Les Gars », si tu estimes que c'est nécessaire tu es dans ton rôle de savoir faire quelques exceptions. 

Ouf ! Bon maintenant un dernier point pour le fun. 

— Merci Jérôme, je t'envoie ma proposition dès cet après-midi. Est ce qu'il faut que je demande validation aux RH ?
— (Très rouge) : Attends, il ne s'agit pas de dire que les RH n'ont pas leur mot à dire, mais la validation c'est moi. Pour autant, j'en toucherai un mot à Javier, politiquement  hein ? me dit il avec un clin d'œil qu'il doit penser  complice.

Un jour, je t'arracherai cette paupière.

En attendant, je rends le clin d'œil.
Philippe mérite bien ça...

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