Instinct de Chasse - Chapitre 19 : Le Jeu des Vampires

Lynn Rénier

Lugh n'a pas le loisir de planifier plus avant leur échappée. Les vampires sont de retour et à l'expression sur leur visage, cela n'augure rien de bon. Il a tout juste le temps d'échanger un regard avec Loréna qu'ils viennent le sortir de sa geôle pour le trainer dehors.

— Il est temps pour vous de nous amuser un peu, se moque un suceur de sang.

Lugh se retient de lui demander ce qu'ils leur réservent. Au fond, il préfère ne pas savoir.

La fabrique de sang et le monstre ont suffi pour lancer son imagination. Il craint de se retrouver dans l'une de ces capsules, à servir de poche de sang ou de spécimen de laboratoire à la ruche.

Il a lu la même angoisse dans les yeux de sa partenaire avant que les vampires ne le forcent à les suivre. Son instinct lui crie de la protéger, qu'il doit tout faire pour les empêcher de la transformer en cobaye. Mais comment les repousser ?

Sa côte s'est ressoudée, son corps s'est réparé et les suceurs de sang ne se sont rendus compte de rien pour l'instant. Ses vêtements tâchés de sang camouffle sa guérison et il mime un état de faiblesse pour les tromper aussi longtemps que possible. Gagner du temps : c'est tout ce qu'il a en tête.

 

Derrière lui, il entend Loréna protester. Les suceurs de sang l'ont sorti de sa cellule et ne la ménagent pas. Ils l'obligent à avancer, sur les traces du chasseur et de son escorte vampirique. Où les emmènent-ils ?

Bientôt, le couloir débouche sur une double porte renforcée. Quand ils la passent, une immense salle se dévoile. Conçue en hémicycle, elle est constituée d'un système de cages métalliques en son centre. À l'image d'une piste de cirque, aménagée pour la représentation du numéro de dressage de fauves…

— Je n'aime pas ça, grince Lugh en pressentant ce qui va suivre.

— Oh bien-sûr que tu n'aimes pas ça, se moque la vampire. Mais nous, nous allons adorer !

Sans plus d'explications, elle ordonne à ses sbires de le pousser dans l'immense cage centrale.

L'odeur ferrique imprégné dans le sable le met en alerte. Les couloirs qui débouchent sur la piste sont autant de portes ouvertes à n'importe quel monstre affamé. Lugh devine des cages installées un peu à l'écart, certaines retiennent des créatures. Aussitôt, le voilà sur ses gardes.

— Vous avez conscience que si nous disparaissons, la Ligue comme la Guilde vont engager des recherches, prévient-il.

— Le Conseil juge le risque négligeable. Notre limier peut bien s'amuser avec vous, cela ne met pas en danger notre projet.

— Je n'en serais pas si sûr à votre place…

Sans le vouloir, sa voix gronde comme grognerait un chien. La vampire braque sur lui un regard venimeux plein de menace :

— Profites bien de ce petit duel avec notre limier, crache-t-elle. Tu ne feras pas le malin très longtemps. Et si notre limier ne t'achève pas et que tu survis, tu iras rejoindre tes semblables pour alimenter notre réserve de sang !

Un frisson traverse l'échine du chasseur. Plutôt mourir sous les crocs de la bête que de finir enfermé dans l'une des capsules de leur fabrique morbide…


Non loin, Loréna est forcée d'entrer dans l'une des cages alentours, comme on enfermerait un chien dans une caisse. Les mâchoires de la coyote claquent de frustration mais elle ne tente pas d'opposer une quelconque résistance. Elle craint les représailles.

— Qu'allez-vous faire de ma partenaire ? s'enquit-il en la voyant se prostrer contre le grillage métallique.

— Inquiètes-toi donc de ton propre sort, lui lance la vampire avec dédain.

Il devine aisément qu'ils réservent un sort pire que le sien à Loréna. La suceuse de sang n'a pas besoin de le dire pour qu'il comprenne.

Une rage sourde nait en lui, attisant un peu plus la colère qui bout déjà. Il sert les dents à s'en faire mal, retenant comme il le peut ses réactions. Il a parfaitement conscience que son courroux risque de dévoiler ce qu'il est vraiment. Ça a déjà été le cas par le passé et il ne tient pas à ce que la ruche puisse déceler sa nature hybride.

Les gradins se remplissent peu à peu, le spectacle va commencer et le chasseur en est l'acteur principal. Son instinct aux aguets, il guète l'instant où le monstre sera lâché. La vampire l'a prévenu : ils serviront de distraction à leur créature.

Cela ne fait que l'inquiéter davantage. Il ne donne pas cher de sa peau. Jusqu'à présent ses quelques confrontations avec la bête s'étaient soldées par des écorchures. Il avait pu s'en sortir grâce à son sabre ou à son arbalète pour la repousser. Mais à présent, il était sans arme et à peine remis de sa blessure. Ça ne s'annonçait pas en sa faveur…


Le cirque rempli, le public réclame aussitôt le début du spectacle. Alors la trappe d'un des couloirs grince et s'ouvre. Lugh recule inconsciemment pour se retrouver dos à la grille. Un grognement s'échappe de la cage et la bête est lâchée. Elle se jette sur le chasseur aussitôt le voit-elle.

Par un réflexe inouï, il esquive la créature. Cette dernière s'écrase sur les barreaux dans un bruit sourd. L'assistance vibre d'excitation. Le chasseur serre les dents, faisant face au monstre en attendant sa prochaine charge.

La bête se reprend immédiatement, laissant derrière elle les barreaux de la cage légèrement pliés sous l'impact. Elle fait savoir son mécontentement d'un claquement de mâchoires. Ses dents immenses s'entrechoquent comme un piège à loup. Ses griffes raclent le sol, dessinant des sillons dans le sable. Son corps se tasse, elle s'apprête à bondir.

Elle s'élance un deuxième fois vers sa proie qui tente de l'esquiver à nouveau. Lugh dérape dans le sable, glisse sur le côté. Les pattes meurtrières passent à quelques centimètres de son visage. Le jeu est lancé, qui sera le plus endurant ?

Le monstre manifeste sa frustration par des grognements sourds. Que sa proie lui échappe ne lui plait pas. Le chasseur se montre plus vif que le prédateur ne l'avait supposé. Dans les gradins, les vampires acclament leur champion. Il y en a au moins certains qui se satisfont du spectacle, songe Lugh avec ironie.

La ruche se réjouit de la scène. Que le traqueur ne se laisse pas si facilement tué les amuse. Ils prennent plaisir à voir sa mise à mort devenir un ballet plus complexe qu'attendu.

Ils s'enthousiasment que cela soit plus long que prévu et Lugh sent son estomac se retourner en les entendant scander.


Le monstre charge à nouveau. Le chasseur esquive au dernier moment, roulant dans le sable. Plus ce jeu dure, plus les griffes de la bête se rapprochent. L'intelligence qu'il lui soupçonnait est réelle. À mesure qu'ils s'affrontent, la créature analyse ses mouvements.

Bientôt, il devine qu'elle pourra prédire ses échappées. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'elle n'arrive à le blesser ou à l'attraper. Et dès lors, tout sera terminé… Mais du temps, il n'en a pas.

Le projet des vampires doit être arrêté. Le danger qu'il représente ne peut pas être ignoré. Il doit se sortir de là pour prévenir la Guilde avant qu'il ne soit trop tard. Et ce jeu lui fait gaspiller ce précieux temps qui lui manque.

Une dernière passe le fait surfer sur le sable. Il remercie son héritage maternel de lui conférer souplesse et vivacité. Bien que la bête ait manqué de la toucher cette fois. Il a senti le froid de ses griffes près de sa peau. La prochaine fois, elle ne le ratera pas.

Il la voit se ramasser une fois encore. Elle va bondir. Lugh sent son souffle se suspendre un instant. Il sait que dès l'instant où elle sera sur lui, il n'aura pas le temps de l'esquiver. Il sent déjà les griffes de la bête se refermer sur lui, les crocs l'attraper…

Non ! Il ne doit pas songer à cela. S'il rend les armes, c'est à Loréna que la créature s'en prendra. Alors, imitant son adversaire, il se ramasse sur lui-même comme un fauve, prêt à esquiver.

— Viens, siffle-t-il, je t'attends.

Le monstre fait claquer ses dents en grondant. Il l'attise, feignant l'arrogance.

Énervée par cette proie qui lui échappe sans cesse, la bête s'élance, comme un ressort qui se détend. Lugh sait qu'il n'a qu'une fraction de seconde pour s'écarter de sa trajectoire. Ses réflexes prennent le dessus et il se jette sur le côté.

La bête réagit presque aussitôt pour essayer de l'attraper. Elle lance ses pattes meurtrières vers lui. Un sifflement douloureux échappe alors au chasseur. Elle lui a lacéré le dos. Il se réceptionne dans le sable en dérapant et jette un regard furieux à la créature.

Celle-ci, satisfaite d'avoir pu enfin le blesser, se lèche les babines de sa longue langue pointue. Comme pour lui dire que la prochaine tentative sera la bonne. Lugh serre les mâchoires. Il se redresse pour toiser le monstre, bien décider à lui donner du fil à retordre.

Il ne se laissera pas tuer si facilement. La bête le comprend et lâche un grognement. Le chasseur ne sait dire si c'est de frustration ou d'amusement. Quoi qu'il en soit, la partie n'est pas terminée.


Les passes entre lui et le monstre se font nombreuses. Chaque fois, la bête le manque de peu. Elle lui laisse quelques griffures sur l'épaule, une écorchure sur la joue, sans arriver à le blesser gravement ou à le saisir dans ses pattes meurtrières.

Tous deux font preuve d'une endurance remarquable. Les vampires dans les gradins s'étonnent presque de la résistance peu commune du chasseur, du moins pour un humain. Mais que le jeu dure autant augmente le suspense et ne fait qu'attiser leur euphorie.

Lugh ne compte plus le nombre de fois où il échappe de justesse aux griffes du monstre. Il sent qu'il commence à s'essouffler. Il a peur de ne pas pouvoir tenir très longtemps. Pourtant, la respiration saccadée de son adversaire le rassure un peu : lui aussi commence à fatiguer.

D'un accord tacite, l'un et l'autre s'accordent une pause pour reprendre leur souffle. Les naseaux du monstre libèrent des volutes de vapeur. Sa peau brille de sueur et sa gueule déborde de bave.

Lugh sent sa chemise lui coller à la peau. Ses cheveux humides gouttent devant ses yeux. Les plaies dans son dos le brûlent et l'odeur du sang attise son odorat comme elle doit attiser la faim du monstre.

Les vampires dans l'assistance sont rendus fous par le parfum de son sang autant que par le duel incroyable qu'il offre en spectacle. Il les entend réagir, leur clameur emplit le cirque à le rendre malade.

 

Avant que le jeu reprenne, il ose un coup d'œil vers Loréna. Il croise le regard de la métamorphe et s'y accroche malgré lui. L'intensité qu'il y lit le surprend. Elle semble suivre avec une attention accrue ce qui se joue, serrant les barreaux de sa cage avec force. Est-ce plus que de l'inquiétude qu'il voit dans ses yeux ?

— Lugh ! lui crie-t-elle. Attention !

Il se retourne aussitôt pour voir le monstre lui foncer dessus, tous crocs dehors.

Évitant les mâchoires de justesse, il est malgré tout percuté par la masse de la bête. Sa peau dure comme de la pierre, elle l'envoie valser à plusieurs mètres de là. Il s'écrase sur le sol avec un gémissement étouffé pour glisser dans le sable jusqu'aux barreaux.

Son dos rencontre le métal sans douceur et il lâche un hoquet de douleur. Il peine à se redresser. Sa vue se trouble une seconde et il ne distingue qu'une forme trépigner de l'autre côté de l'arène : la bête se félicite de son effet de surprise et s'amuse de le voir chanceler.

Il s'appuie sur son coude pour se relever mais sa tête le lance. Un filet brûlant glisse le long de sa joue. Il y porte les doigts pour les découvrir rouges : du sang.

— Merde, crache-t-il.

Les vampires deviennent intenables et leur monstre est saisi par la faim.

Se sentant en danger, Lugh recule dans l'ombre de l'arène. Il se tient aux barreaux pour rester droit, gardant la bête dans son champ de vision. La voir se lécher les babines encore et encore ne le rassure pas. Elle a gagné, et elle le sait.


Que la créature se délecte par avance de son futur repas, en l'occurrence lui, Lugh se sent brusquement vidé de ses forces. Il n'a plus d'énergie, ses jambes tremblent d'épuisement. Il est persuadé que c'est fini. Au fond, il préfère mourir sous les crocs de la bête que dans ce coma forcé que lui promettent les vampires…

Cependant, quelque chose en lui demeure combatif. Un rien d'espérance qui se démène en son for intérieur pour qu'il ne laisse pas ce monstre et ses créateurs l'emporter. Un soupir lui échappe. À cet instant où tout espoir lui semble pourtant perdu, il a la curieuse impression d'être habité par un fauve. Il entend presque son rugissement résonner dans son crâne…

Ses paupières se ferment une seconde. Il voudrait faire le vide. Mais l'animal qui s'est éveillé en lui est si… présent, si puissant… Comme s'il prenait peu à peu pleinement possession de lui…

Soudain, attiré par une force supérieure, le chasseur lève les yeux pour fixer le plafond d'un regard hanté...

© Lynn RÉNIER
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