Instinct de Chasse - Chapitre 20 : Sang Réveillé

Lynn Rénier

À l'extérieur, la lune s'est levée. Le chasseur n'a pas besoin de la voir pour le savoir. Comme une évidence, il le sent. Son corps tout entier le ressent. L'astre, rond et blanc, règne dans le ciel depuis que la nuit vient de tomber. Malgré le plafond de béton et de métal, Lugh la voit. Son instinct la perçoit, comme si elle trônait au-dessus de sa tête à ciel ouvert, comme s'il pouvait la toucher du bout des doigts.

Jamais il n'a ressenti l'appel de la lune avec autant de force auparavant. Il a envie de la saisir, de la prendre dans la paume de ses mains et de la serrer contre lui. Il voudrait l'attraper comme on se saisit d'une bulle de savon, la lover en son sein comme on enlace un être cher…

Un frisson chaud parcourt son dos, son sang bouillonne. Cette sensation nouvelle a quelque chose de curieusement agréable, d'enivrant, de purement grisant. Puis, une douleur sourde traverse ses vertèbres.

Il se raidit, une expression de surprise dans le regard. Sa rétine finit par se rétrécir, comme le ferait celle d'un chat. La douleur s'intensifie, se diffusant dans le reste de son corps, et il serre les dents pour ne pas hurler.

Dans l'ombre de l'arène, il se recroqueville, son corps s'arcboutant parfois comme sous l'effet d'une décharge électrique. Ses râles étouffés résonnent, semblables aux grognements d'un fauve.

Le monstre créé par les vampires s'est figé. En entendant son adversaire gronder, il comprend que la proie n'est pas telle qu'on la lui a présentée. A-t-il peur tout à coup ? Qu'a-t-il senti pour ne pas oser attaquer le chasseur ?

L'homme n'est-il pas en position de faiblesse ? N'est-ce pas l'occasion rêvée pour clore ce jeu du chat et de la souris ? Pourtant, la bête demeure immobile, attendant de voir si c'est bien sa proie qui sortira de l'ombre, ou si c'est autre chose…

Le silence tombe. Dans les gradins, les suceurs de sang se sont tus. Ils ont braqué leurs yeux sur le chasseur, se demandant sans doute ce qui se passe. La frénésie qui les a pris peu avant s'est envolée. Et l'attente s'installe.

 

Brusquement, Lugh redresse la tête. Dans l'ombre, ses yeux brillent d'un éclat ambré. Il y a quelque chose de félin dans ce regard brûlant qu'il braque sur le monstre. Ramassé sur lui-même, il est prêt à bondir sur son adversaire. Un grondement rauque s'échappe d'entre ses crocs serrés.

La pénombre dans laquelle il se trouve ne laisse deviner de lui qu'une silhouette recroquevillée et deux yeux dorés. Mais lorsqu'il sort de l'ombre pour se jeter à la gorge de la créature, l'assistance vampirique retient un cri d'effrois.

Le chasseur a laissé place à une bête lupine au pelage brun rayé de noir. S'il n'avait pas une physionomie proche de celle d'un être humain, on pourrait penser qu'il s'agit d'un loup. Un impressionnant loup au dos rayé comme le pelage d'un tigre.

Son museau retroussé dévoile des crocs tout aussi longs que ceux du monstre. Un grondement sourd s'échappe de sa gorge et le pelage sur son dos se hérisse. Il est furieux. Le sang de garou réveillé, le lycan manifeste tout son potentiel.

Sous l'influence de la lune, il lève son regard ambre vers le ciel. Son hurlement de défi résonne dans le cirque et l'assemblée s'agite. Les vampires comprennent brusquement ce qu'il est.

— Par notre Sainte Reine, jure la vampire, un lycan ! Ce maudit chasseur est un lycan !

La panique s'empare des suceurs de sang venus assister au spectacle.

— Sortez tous d'ici, ordonne la sangsue.

Les gradins du cirque sont alors animés d'une foule grouillante qui cherche à fuir la présence du grand loup. Prenant le commandement des opérations, la vampire et ses compagnons organisent l'évacuation.

 

L'Histoire sait combien métamorphes et vampires ne s'aiment pas. L'animosité est plus forte encore entre ces suceurs de sang et les garous. Mais s'il y a bien une espèce qui révulse les vampires plus que toutes les autres, ce sont les lycans.

En d'autres circonstances, un simple loup-garou ne les aurait pas impressionnés autre mesure. Seul, dans la cage, face à leur créature génétiquement créée pour tuer ; ils n'ont pour ainsi dire rien à craindre. Mais le loup qu'est devenu Lugh est grand, plus grand que les lycans auxquels ils ont eu affaire jusque-là. Plus encore que son pelage noir trahit ses origines.

Loréna n'a besoin que d'un coup d'œil pour savoir de quel clan descend Lugh. Elle reconnaît immédiatement chez lui cette pelisse couleur ténèbres si caractéristique. Qui n'a jamais entendu parler des Tasman, ce clan disparu depuis plus d'un siècle et dont les membres avaient la particularité d'avoir un pelage sombre rayé de noir sur le dos ?...

Tous les pensent disparus ou éteints ; et voilà qu'elle a l'un de leurs représentants sous les yeux. Elle n'arrive pas à y croire. Comment est-ce possible ? Par sa mère, Lugh serait donc le dernier des Tasman ? C'est impossible ! Qu'est-ce qui aurait poussé le clan des Tasman à quitter leur île ? Et, avant tout, comment auraient-ils survécu à la tragédie qui décima leur peuple cent ans plus tôt ?!

 

Le chasseur ne lui a-t-il pas raconté qu'il ne sait rien des origines de sa mère ? Ne lui a-t-il pas dit qu'il n'est pas influencé par l'astre blanc ? Et si loin du regard de la lune, comment a-t-il pu se transformer ? Loréna ne comprend plus.

Elle scrute le loup-garou, cherchant des réponses. Mais elle n'obtient que davantage de questions. La coyote décèle tout de même une certaine surprise dans le regard du lycan, comme s'il ne comprenait pas plus qu'elle ce qui est en train de se passer ni ce qui lui arrive…

L'instinct reprend rapidement le dessus, poussant le loup-garou à affronter le monstre qui lui fait face. La bête représente un obstacle entre lui et sa liberté. Le parfum des vampires attise plus encore sa colère. Il n'est pas bon être enfermé avec lui dans la cage quand il se déchaîne.

© Lynn RÉNIER
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