Itinéraire d'une jeunesse égarée

hariash

Jacques a pris la route sans regarder dans le rétro. Des gouttes perlent sur son front, sa mèche plaquée sur l'oeil droit lui fait déjà regretter d'avoir laisser son crâne en jachère. Il suffoque, ouvre les fenêtres, pourrit son volant de ses mains moites. Le soleil lui pique les yeux, il sort ses lunettes mais rien à faire, elles glissent sur son tarin mal dégrossi. Putain, qu'est ce que je fous là, grommelle t-il. Il a suffit que la Monique l'engueule pour qu'il s'énerve et claque la porte, à défaut de lui comprimer son crâne. Alors il a pris la voiture pour aller s'acheter ses clopes, rituel classique.

En se garant, il aperçoit deux jeunes. Ricanements. A peine entré, il glisse un bonjour à l'assemblée, sans forcer - déjà que les piliers du bar répondent rarement, le strict minimum suffira.
"Un classique et un menthol. Oui, les fortes" répondit-il sèchement. Trois ans qu'il vient dans le même tabac, qu'il rencontre la même chinoise et elle a jamais été foutu de décrocher un mot. Pourtant il l'aime bien, elle reste dans son rôle et c'est ce qui compte aux yeux de Jacques.

A peine remonté dans sa voiture, il déballe son paquet vert et s'allume sa bouffée mentholée. Il reste là, assis, moteur éteint, à fixer droit devant lui le mur en parpaings fissurés et les quelques voitures stationnées. Au bout d'un quart d'heure et cinq degrés de plus dans sa canette ambulante, il démarre et se met à rouler. C'est là ce qui constitue sans doute son échappatoire ultime, la douce mélodie du béton se frottant ardemment à ses pneus sous gonflés. Il allume le poste, change de stations toutes les trente secondes à la recherche d'un bon son : ça ne parait pas, mais aujourd'hui c'est beaucoup plus compliqué qu'avant d'en trouver, au milieu des pubs et de la merde acidulée qu'on nous vend.

Jacques a un grand problème dans la vie, c'est qu'il n'aime pas les choses qui se finissent. A l'école c'était déjà comme ça, la fin d'un cours lui faisant craindre la confrontation sociale imposée par la récré. Puis, à l'écoute de ses hormones, il fut déçu de la rapidité de son premier coït, à 20 ans. Il s'y est pris tardivement mais l'enfance lui manquait déjà à peine l'acte enclenché. Qui dit petite amie dit aussi nouveau rythme de vie, nouvelle barrières à son indépendance et emmerdes à foison. Et ça, Jacques ne le supporte pas : quand aujourd'hui, Monique lui a dit que cette fois, c'était vraiment fini, il a pourtant rit de colère puis s'est enfuit, les veines prêtes à lacérer son corps de meurtrières infinies.

Alors qu'il roule depuis près de trois heures, parcourant inlassablement les mêmes routes, il reçoit un appel de Malik, un ami à lui. C'est un de ces jeunes paumés de la vie, perdu dans le brouillard cannabique. Il a besoin d'un chauffeur pour aller faire ses courses. Jacques n'aime pas ce genre de combine mais il se dit que si tout se passe bien, ce soir il aura les moyens de tout oublier. C'est ainsi qu'il se dévoua, de façon intéressée, cela va sans dire. Son pote à peine monté en voiture lui fait un topo rapide de la situation, ce qui ne manque pas de l'inquiéter mais l'excite tout autant. Ce soir, ils vont faire les courses à Sevran, plaque tournante de trafics en tout genre.

Jacques s'engage sur l'autoroute, feux allumés alors que la nuit drape doucement le ciel de sa robe étoilée. Belle nuit pour deux fumeurs, rêveurs en quête de leur produit. D'habitude il n'écoute que du rock, du blues voir du classique, mais l'ambiance se prête mieux au rap français. Les kilomètres défilent au son des basses et de paroles assassines, souvent violentes mais qui ne sont que réponses à ce qu'il a en lui. Il prend la sortie direction Badgad, vers ce mythe qu'on lui a tant de fois décrit mais qu'il n'a jamais affronté. Première surprise et fulgurante montée en pression, une camionnette de CRS est déjà stationnée à la sortie des lieux pour filtrer les bandits. Jacques continue de rouler et s'engouffre au milieu d'une jungle bétonnée. Les tours de la cité, desquelles les habitants communiquent par fenêtres interposées, ravivent son sentiment d'oppression. Il est à deux doigts de faire machine arrière quand Malik lui dit de se garer sur un parking, situé juste devant le hall qu'ils sont venus chercher.

Alors qu'il éteint le moteur et ferme les écoutilles, son pote lui suggère de rester dans la voiture et de surveiller la zone pendant le quart d'heure nécessaire à son affaire. Chose qu'il accepte, pensant être protégé dans sa carcasse motorisée. Il observe furtivement les alentours, immobile, le moindre geste pouvant trahir sa présence auprès d'éventuels indics. Les minutes défilent,  il commence à s'inquiéter pour Malik, parti depuis vingt bonnes minutes en quête de son nectar défendu. Surtout que l'agitation a gagné les entrées d'immeubles, des bandes de jeunes s'y étant postées dès leur arrivée. Un détachement de trois individus semble avoir remarqué Jacques. Ils se parlent, s'invectivent, nul doute que voir un homme prostré au coeur de leur cité les intrigue. Dans un geste désespéré pour disparaitre, Jacques cherche à créer de la buée en soufflant son haleine sur les vitres : ce qui fonctionne l'hiver devient pathétique l'été. L'un des jeunes commence alors à s'avancer. Jaques, pris de panique, se recroqueville comme il le peut dans son siège, priant pour que personne ne l'ait vu - il n'a pas peur de se battre, mais il sait très bien qu'ici peut devenir zone dangereuse pour qui ne saurait justifier de sa présence. Il entend des pas se rapprocher. Des pas lourds, heurtant le bitume comme une voiture un pylône. Les graviers s'écrasent sous une semelle qu'il imagine dentelée. Soudain, la porte s'ouvre côté passager.

Malik. Il aurait pu être soulagé s'il n'avait vu sa mine déconfite, pareille à un suppositoire fondu. Jacques démarre, se faufile dans les allées et ressort de la cité par un autre chemin, mais les gendarmes sont toujours là, postés, à l'entrée de l'autoroute de la liberté. Deux cent mètres, cent mètres... La sudation reprend ses droits. Cinquante mètres. Un gendarme tend le bras. Que faire s'ils sont arrêtés? Se confesser de suite, jeter le tout par la fenêtre ou bien jouer le jeu jusqu'au bout? Avec ce qu'ils ont glissé dans leurs boxers, la garde à vue semble à portée, la tolérance policière pour les "touristes" des cités pouvant transformer l'excursion en pénible nuit à ne pas pouvoir pisser.

Ils passent finalement sans encombre, remerciant la voiture les précédant d'avoir attirer l'oeil des fins limiers. Pas un mot ne sera échangé sur le trajet du retour. Arrivés chez Malik, ce dernier propose à Jacques de monter chez lui. Alors que le partage entre les deux complices s'achève, dans un silence savouré comme un délice de nantis, les deux hommes s'assoient, le regard tourné vers l'horizon, le calumet au bec. Aucun des deux ne pipe mot, car aucun mot ne peut décrire ce qu'ils ont vécu ce soir là. En quête d'amnésie temporaire, rentrés victorieux de leur périple, se seraient-ils pourtant oubliés en chemin pour inviter ainsi le péril dans leur vie?

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