"J'adore ça crier !"

le_nuage_de_gaspar

Laboratoire d'écriture - équidignité parent-enfant

Passée la porte qui mène au garage, un vent de liberté prend possession de mes deux enfants. Loïs et Célestine sillonnent le garage de long en large tout en poussant des hurlements de joie.
Célestine est bien sûr, peut-être par son âge moins avancé ou tout simplement par sa prudence qui la caractérise, plus hésitante ! Elle observe Loïs déployer toute la puissance de sa voix, nous regarde attentivement puis hurle à son tour et prononce ses plus beaux aigus.
Cette drôle d'habitude, nous la devons à Loïs et à son tempérament à négocier tout ce qui lui est essentiel.
Et négocier, il est vraiment très fort pour ça !
Il avait pris l'habitude de crier dans le couloir en sortant de l'appartement. Et dans ce type de situation, j'ai vite fait d'user de mon super pouvoir d'adulte et de restreindre toute liberté à coup de « arrête de crier », « c'est non » et « c'est comme ça »…
Un coup de force que je regrette très rapidement parce que celui-ci a des conséquences désastreuses : à cet instant, je crée une tension dans la relation plutôt inconfortable à vivre et je me sens très vite déchirée intérieurement. J'aimerais que le silence à adopter dans les parties collectives de l'immeuble soit entendu et respecté par Loïs et en même temps, j'ai le désir de respecter son individualité en me reliant à ce qui est important pour lui lorsqu'il crie ainsi dans le couloir. Deux aspirations se font face, l'action se joue en quelques secondes, mes pensées se bousculent et l'une prend le dessus sur les autres : et si un voisin sort à ce moment précis et juge la situation. L'urgence d'agir et le stress surtout qui en découle prennent toute la place. C'est seulement plus tard que je comprendrai que tout cela est encore l'ordre de mes propres peurs. Je réagis et j'use de mon autorité pour faire régner le calme.
Et pourtant, cela n'a aucune efficacité. Loïs ne se tait pas, il hurle encore, non plus de joie, mais de désespoir. Allongé sur le sol, il pleure.
– « Pourquoi tu pleures Loïs ? »
– « Parce que tu cries sur moi. »
– « Je suis désolée Loïs. Viens ». Je l'aide à se relever et je le prends dans mes bras.
– « Je suis désolée, je n'avais pas à crier comme ça sur toi, je ne savais pas comment faire, cela me dérange que tu cries dans le couloir, tu ne peux pas crier comme ça, il y a les voisins. »
– « Hum ! Mais moi j'adore crier dans le couloir ! »
– « Oui tu adores crier, mais tu ne peux pas crier dans le couloir, ça dérange les voisins »
-« Je vois pas, ils sont où les voisins, il n'y pas de voisin Maman dans le couloir »
-« Ils sont dans leur appartement et ils entendent tout ce qui se passe dans le couloir, quand tu cries ils entendent, tu ne peux pas crier dans le couloir, ça ne se fait pas. Ca ne se fait pas parce que ce sont les règles implicites de la vie en communauté. Crier, ça fait mal aux oreilles.
– « Mais alors comment je fais pour crier ?  »
– « Je sais pas, il faudrait peut-être trouver un endroit où tu peux crier… »
Nous descendons dans le garage. Loïs pousse la porte du garage et le coeur plein de joie me dit :
– « Dans le garage, je peux crier ? Il n'y a pas de voisin tu vois, il y a juste des voitures ?  »

En plus d'avoir exactement compris ce que je voulais lui expliquer, il avait trouvé une solution satisfaisante.

Un jour, un voisin était au même moment que nous dans le garage, Loïs l'a regardé, lui a dit bonjour, l'a observé quitter le garage et seulement lorsque nous étions de nouveau seul.e.s, il s'est permis de crier.

Quand nous sortons de l'appartement, Loïs silencieux appuie sur le bouton de l'ascenseur, puis calmement appuie sur le – 1 dans l'ascenseur, pousse la porte qui mène au parking et là, sillonne de long en large le garage en hurlant de toute sa joie avant de venir s'installer dans la voiture.

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