Jayson

Aurélie

Cher Jayson,

J'aimerais te dire que je n'arrive plus à tenir ma promesse de vivre heureuse. J'y suis parvenue parmi les cris adolescents dans la cour de récré, leur reconnaissance, mon importance. J'y suis parvenue à nos nouveaux débuts avec J. Je riais tout le temps, ça l'étonnait, il aimait ça. Aujourd'hui, je ne sais plus qui je suis, et je me sens sale, je me sens seule, je ne parviens plus à être si légère, et je ne sais pas pourquoi.

Demain j'entame deux mois de stage. Après avoir mis du temps à m'acclimater à cette nouvelle formation, à ces nouvelles personnes, j'aime désormais aller en cours, même si les exigences sont hautes, les heures de travail tellement nombreuses que je ne saurais les compter, et c'est difficile. Mais je me sens proche de ces gens, de ce bâtiment qui m'a vue grandir. Au final, je me dis que rien a changé.

Quand tu es parti, quand je t'ai rencontré, tout est devenu si limpide, j'avais l'impression de te devoir quelque chose et que tu flottais quelque part dans l'air ; j'ai cru que plus jamais je ne souffrirai d'être et je voyais du beau partout. Je pleurais rarement. A présent, je me dis que jamais je ne m'en sortirais, et que J. finira par partir, pour de bon, cette fois.

Et parfois, je me dis que ce n'est pas plus mal : c'est dur d'endosser nos disputes, c'est dur de se remettre en question dès qu'une relation foire - serait-ce de ma faute ? - mais avec lui, ce serait pire, car après six années, il reste, et je rêve toujours de croire que c'est parce que malgré tout, je vaux quelque chose.

Presque un an que ta famille et tes amis ont dû faire le deuil de toi. Presque un an que tu me soutiens, et je me souviens du soir de pluie où j'allais à l'auto-école en ne pensant qu'à toi et déjà, je me voyais tenter de vivre mieux, pour toi. Je me souviens de la tombée de la nuit, un jour où en étude j'ai essayé de leur parler de ce qui était arrivé, puisque les adultes ne le faisaient pas ; de poser des mots justes (et sans céder aux larmes) sur toi, ton accident, tes parents,  tout ça sans te connaître. Je me souviens de l'enterrement où tes proches semblaient si forts, à côté de moi et d'autres, ridicules.

Mais depuis ces moments sous la grisaille de l'Hiver et aujourd'hui, il y a un gouffre énorme. J'ai l'impression que tu m'as laissé tomber depuis quelques mois, Jayson, et j'aimerais bien que tu reviennes m'aider, avant qu'il ne soit trop tard et que je perde espoir.

A.

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