Je suis un piano

elioh

De noir, de blanc, de chant, de danse. Mes adorateurs dictent ma vie, galamment ou non.

 Les doigts effleurant, caressant, parfois violents, sur mon corps, je chante. Une note, deux notes, l'auditoire aux aguets, je reproduis tout, blues, sonates, jazz. On se joue de moi, on m'entraîne dans des valses endiablées sans vraiment en avoir le choix. 
J'ai connu les amants les plus doux,  qui me taquinaient, me faisaient chavirer sous leur toucher. Les plus passionnés, aimaient me malmener de leurs morceaux les plus déments, si intenses.

<< J'aime vraiment ta tonalité. >> m'a-t-on dit d'un endroit oublié, d'une époque essuyée.

J'ai chanté, vraiment, tellement, démesurément chanté ! On m'a aimé, flatté, dévasté, excessivement joué.
Une seule personne est restée dans mon esprit. Oui, et même qu'il posait une main sur ma hanche, là, et l'autre sur ma joue, ici. Au départ apeuré, ne se contentant que de joindre ses doigts aux miens, il a appris à faire couler ses doigts sur mes formes. Si grisant. Il m'adorait ; je succombais à sa délicatesse obsédante. Il m'a tellement utilisé, que me voici détruite par son toucher. Je chante, certes, étrangement. J'ai perdu ma tonalité d'antan.

Fini les rideaux rouges, le sol brillant, les personnes si nombreuses devant moi aux accoutrements scintillants. Je suis abîmée. Je ne reverrais plus mon partenaire, qui doit déjà être loin à cet instant. J'attendais son retour, en vain, on me renvoie de ma file d'attente. Nos danses me manquent.

On me vend, m'offre, m'échange, je n'y peux rien, on ne veut pas de moi. Je chante bizarrement. 

J'ai vu des bars, des écoles, des orchestres, des rues ; maintenant, une demeure palatiale : on me rejette encore.

<< Ah, merci d'être venu jusqu'ici.

- Êtes-vous certain de vouloir ce piano, Monsieur ? Il est déjà très vieux.

- Ce piano... Ce piano est empli de souvenirs. >>

Je reconnais ce contact. Il me touche comme autre fois, il ne m'a pas oublié, et moi non plus. Il passe une main dans mes cheveux en chuchotant. 

<< Tu as assurément fait un long voyage. >>

Mon musicien a grandi ; je me suis détraquée.
Je chante la chanson de notre première rencontre. 
Je suis sienne, il est mien.
Il me touche comme autre fois.
Comme autre fois.

Je suis son piano.

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