Je vous salue Marie

campaspe

2nd prix concours des dix mots pour la francophonie - DRAC Toulouse

Marie pleine de grâce

Le pèlerinage de la francophonie se tenait en un lieu différent  chaque année. En ce printemps  2016 il avait été décidé qu'il se tiendrait à Albi afin de pouvoir admirer  le grand chœur de la Cathédrale Sainte Cécile récemment restauré. Des prêtres étaient donc venus d'horizons divers pour passer trois jours dans la région. Il était prévu que le dimanche serait consacré à la visite de la Cathédrale  et à différentes célébrations liturgiques et que le lendemain les ecclésiastiques répartis en une vingtaine d'ateliers de réflexion se réuniraient afin d'aborder les différents thèmes du programme. Le dernier jour, une restitution des travaux des groupes à la communauté était prévue.  Pour éviter des problèmes logistiques, les prêtres de chacun des ateliers étaient réunis dans un même hôtel.  Au petit jour, un bus était allé tous les quérir afin de célébrer les mâtines en commun et les avait déposés aux Lices. Parcourant les ruelles de la ville encore désertes à cette heure matinale, les abbés en chasubles blanches rangés en deux files s'étaient dirigés vers la Cathédrale où allait être célébré l'office du dimanche matin.

Après le « Ite missa est », les prêtres n'avaient pas traîné, rejoignant d'un pas alerte un des restaurants de la vieille ville, où un menu simple faisant la part belle aux produits régionaux les attendait. Au fur et à mesure que les plats étaient servis et que les bouteilles se vidaient, les conversations se faisaient plus sonores, les verres s'entrechoquaient, les exclamations s'entrecroisaient gaiement :

« …la messe venait à peine de commencer et j'entends le môme dire à voix haute à sa mère : maman quand la lumerotte rouge de l'autel sera verte on pourra partir ? …»

« …L'an dernier c'est le révérend François qui avait assisté à ce pèlerinage. Ce champagné espérait bien revenir cette année et j'ai du vraiment insister pour pouvoir être du voyage... »

«  …Cet hiver, à Montréal,  dans une vraie poudrerie, le seul endroit où j'ai pu acheter du vin de messe était le dépanneur du coin…. »

« C'est un jésuite. Quand nous sommes arrivés à la gare il m'a demandé ou était l'arrêt de bus. Je lui ai dit qu'il suffisait d'aller tout droit. Il ne l'a jamais trouvé ! »

« …C'est un vrai miracle : quand je suis arrivé, hier soir, il drachait tellement que je ne pensais pas que nous pourrions pas aller aujourd'hui à pied jusqu'à Sainte Cécile … »

« …Oui, oui, j'ai d'abord pris le tap-tap jusqu'à Port au Prince, puis l'avion jusqu'à Paris, puis le train.  Quand j'ai voulu en descendre avec ma grosse malle, le porteur me dit « Ne bougez pas je vais chercher le diable ! »  

« Je me prendrais bien un petit ristrette sinon je risque de piquer du nez pendant l'office ! »

«  Je le connaissais très bien : Il était un peu fada. Il adorait expliquer à ses paroissiens qu'il y avait deux façons de prendre la communion : à genoux sur la langue ou debout sur les mains. »

Les serveuses avaient fort à faire pour satisfaire tout ce petit monde, d'autant  que les vêpres étaient prévues à quatorze heures et qu'il s'agissait de ne pas traîner. La journée s'était ainsi gaiement écoulée jusqu'au soir où les participants avaient été reconduits à leurs hôtels.

Après une bonne nuit de repos, les huit prêtres du groupe «Combat spirituel et résurrection »  se retrouvèrent dans la salle de réunion. Les mâtines rapidement expédiées, ils se mirent au travail.

Vers 10 heures, la serveuse de l'hôtel frappa un petit coup discret à la porte afin de proposer une pause café. Blonde aux longs cheveux, elle répondait au doux prénom de Marie. Le café et les viennoiseries qui l'accompagnaient étaient de nature à faire commettre à la pieuse assemblée un péché de gourmandise, et l'avènement de Marie ne laissa aucun ecclésiastique indifférent. Le père Geoffroy, un abbé suisse  jeune et fort vigousse sembla tout particulièrement la trouver à son goût, à en juger par la façon dont il laissait traîner son regard sur les longues jambes de la jeune femme.

Ce fut aussi Marie qui fit le service à table. Un excellent Gaillac accompagna un cassoulet puis  l'aubergiste proposa à ses hôtes de gouter une liqueur aux châtaignes de la région. Celle-ci avait un petit goût de revenez-y et l'aubergiste n'était pas avare de ses trouvailles. L'abbé Geoffroy, les sens échauffés par ce bon repas trouvait la belle Marie de plus en plus charmante, ce qui ne passa pas inaperçu aux yeux de l'abbé Marc. Est-il nécessaire de préciser que les travaux d'après repas furent bien plus laborieux que ceux du matin ?

Les discussions de l'après-midi, interrompues à nouveau par l'arrivée de Marie et de son café, menèrent jusqu'au dîner, servi avec la même grâce par la charmante jeune femme. Il fut toutefois nécessaire de poursuivre la rédaction du rapport dans la soirée et tout le monde se rendit dans la chambre de l'abbé Geoffroy. A 22 heures, un texte faisant enfin consensus ayant, non sans mal, été rédigé, le petit groupe fut ravi de pouvoir disposer de sa soirée. Les abbés prirent congé, laissant leur hôte seul dans sa chambre avec Marie montée pour desservir et qui sembla prendre bien du temps pour empiler toutes les tasses sur son plateau.

Au petit déjeuner du lendemain, l'abbé Geoffroy avait l'air chagrin : il s'adressa finalement à ses compagnons. « Mes chers amis, j'ai un problème : je n'arrive pas à remettre la main sur mon ordinateur. Je ne dis pas que l'un d'entre vous me l'a pris, je ne dis pas le contraire non plus ; j'apprécierais que chacun d'entre vous vérifie simplement qu'il ne l'a pas emporté par mégarde, le confondant peut être avec le sien. »

Les ecclésiastiques se regardèrent les uns les autres avec des airs interrogatifs, chacun affirmant qu'il n'avait pas vu le portable disparu. Lorsque le petit groupe se fut égaillé, l'abbé Marc s'approcha de Geoffroy d'un air chafouin.

« Mon cher Geoffroy, je ne dis pas que tu as passé la nuit avec la belle Marie. Je ne dis pas le contraire non plus. Cependant si tu avais dormi dans ton lit, tu aurais certainement retrouvé ton ordinateur sous ton oreiller. »

Sans donner le temps à Geoffroy de répondre il s'éloigna avec un sourire en coin. Plus tard, ce

matin là tout le groupe constata avec soulagement que l'abbé Geoffroy avait retrouvé son portable.

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