La balada epistolar - Du Père à la Fille #1

walkman

Le 13 Magenta de l'an 7 à Hulderfolk. 

Pour Libertad y Amor, 

Bonjour Pucereine, cette aube était verte pastelle à l'instant où l'on a défait les boutons qui gardaient les grands rideaux clos. Loin, profond, dans le jardin fleuri que tu as laissé derrière toi, il y traînait ton brave Crounch en bois. Il était couché sur le flanc, lassé du printemps, attendant, d'une sage patience, le doux cliquetis de ton fermoir sur la boucle du son licol. Le voyant triste, cela m'a rappelé les nombreuses poussières scintillantes qui inondaient tes joues rondes et roses lorsque ce Crounch paniquait ton coeur ; tellement que je n'ai pu m'empêcher de traverser le jardin vert, humide, parfumé, à peine réveillé. Je me suis assis de tout mon poids, épuisé, près du solide petit destrier blanc cassé. Je lui ai tout raconté. 

J'ai murmuré à ses oreilles dressées et soudainement très attentives, tous les exploits que sa belle cavalière réalisaient dans les toundras, les plaines, les forêts et les pinèdes du grand royaume magique dont elle sera, un jour, la plus belle et la plus douce protectrice. Ce fidèle Crounch, allongé là depuis le mois dernier et orphelin tout ce temps, a fermé les yeux pour t'imaginer traverser ces lieux fabuleux, ces ruisseaux calmes et ces collines verdoyantes sous l'oeil d'or du ciel, posé sur toi comme un gardien attendri. Sitôt le canasson apaisé du récit de ton fabuleux voyage, il m'a fallu marché sur l'herbe et la rosée afin de rallier la chambre où ta sublime mère se réveillait.

Elle m'a pris dans ses bras chauds pour conter l'amour qui l'a conduite à rêver entendre ta voix. Elle m'a simplement demandé si nous avions reçu une lettre portant tes initiales et m'a chargé ensuite d'aller quérir l'information dans tout le village. Bien sûr, nul n'avait reçu ce courrier. J'ai remonté l'escalier, armé du livre de contes que tu préférais, je me suis rassis dans le lit près d'elle et j'ai lu ton passage préféré. Celui de la traversée des Gorges Brumeuses d'Aiséhys, sur le navire d'argent du vieux capitaine tracté par son insaisissable et espiègle Leviathan. Enchantée par l'imaginaire, la belle femme qui t'a mise au monde s'est délicatement rendormie. 

Quant à ton père, Pucereine, il n'y a nulle histoire que je peux me narrer sans que cela n'indiffère mes soucis. J'entends, au loin, chanter les féériques créatures qui portent ton triomphe, mais cela ne suffira jamais à me lasser de contempler moi-même des mots que tu aurais posés sur le papier et que les oiseaux m'auraient apportés. Il n'y a rien qui, dans la splendeur de l'aurore, puisse dégivrer le coeur d'un père prisonnier du dernier instant où sur ton sourire, ses yeux se sont portés. Rien qui ne puisse y remédier. Je ne peux que m'assoir sur le perron de notre belle maison, le regard accroché au ciel, à guetter la nuance de marron qui se détachera du bleu infini. Et je me lève à chaque nouvelle esquisse de soleil avec l'espoir que cette nouvelle journée sera la bonne. Mais ne t'inquiète pas pour ton vieux père, mon enfant, ta mère m'a appris à rêver et Crounch, à savoir attendre.

Puisse cette lettre emporter avec elle l'exact expression de l'amour inépuisable de tes parents. 

Ton père, Ckescio.

- envoyée vers les plaines de Tarvalfen, et vers le ciel.  

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