La femme qui murmurait à l'oreille du monde

Jérémy Gallet

Ce n'est pas facile quand les autres vous racontent leur vie et que vous ne pouvez rien dire de la vôtre.

Elle s'appelait Solange. Elle était mutine, rieuse. Elle avait vingt-deux ans. Elle poursuivait des études qu'elle ne rattrapait jamais. Mais peu importe. Elle voulait profiter de la ville et des filles.

Elle habitait un studio dans le Marais et le payait en écrivant des piges à droite et à gauche, lorsque des revues littéraires la sollicitaient, c'est-à-dire régulièrement, parce que Solange rédigeait plutôt bien. Elle avait largement entamé le magot qu'une tante lui avait légué à sa mort. Quinze mille euros. Ca finançait le reste du loyer, la bouffe, les sorties. Toujours elle se disait qu'elle quitterait Paris sans un sou et avec beaucoup de regrets. Elle fréquentait les soirées gays et pensait à Guillaume Dustan, dont elle dévorait les livres. Elle se désolait qu'il soit mort. Elle rencontrait des gens qui l'avaient connu et elle les faisait parler pour qu'il revive. Quand elle avait terminé, elle trinquait à sa mémoire -la santé, c'était trop tard- et retournait danser.

Depuis quelques années, Solange avait remarqué que les autres se confiaient volontiers à elle. Elle ne sollicitait pas toujours ces confidences et s'étonnait qu'on lui parle. Pourquoi moi ?

On aurait dit qu'elle avait un pouvoir. Et elle fut la dernière à le constater. Pourtant, ses amis, ses proches et même des inconnus lui avaient fait la remarque : "C'est dingue, quand on te voit/quand on vous voit, on a envie de tout raconter !".

Au fil du temps, le phénomène prit une réelle consistance. Lorsque Solange se rendait au supermarché, elle passait une heure à la caisse. Les autres clients s'énervaient, parfois les événements dégénéraient. Un jour, Micheline fut demandée caisse 5, pas pour un problème de code barre, mais parce que sa collègue Pascale avait terminé en larmes, le nez dans son tiroir-caisse.

Eh, oui ! Ce que les gens confiaient était d'une infinie tristesse.

Bientôt, à force d'écouter les malheurs des autres, elle ne se sentit pas bien. Certes, ce pouvoir offrait quelques avantages : un jour que son banquier l'avait convoquée, plutôt furieux, elle s'était étonnée : "Mais que signifie cette colère ? Ca vient de votre enfance ?". Un quart d'heure plus tard, le banquier, effondré, lui accordait un sursis de deux mois pour rembourser ses dettes.

Solange, qui passait son temps à écouter la Terre entière, aurait bien voulu qu'on lui accorde cinq minutes d'attention. Mais de moins en moins de gens lui demandaient simplement comment elle allait.

Un jour qu'elle traînait son spleen rue de Rivoli, elle remarqua une jeune mendiante assise en tailleur, une pancarte blanche entre les jambes : "Je suis muette. Ne soyez pas sourd à ma demande !". - Voilà ma chance !" s'exclama Solange. Alors, elle s'approcha d'elle et lui avoua qu'elle avait plein de confidences à lui faire. Comme l'autre ne pouvait répondre, elle se mit debout, sortit un feutre de sa poche, retourna le carton et écrivit : "J'ai très envie de vous écouter. Mettons-nous en chemin". Et elles partirent toutes les deux, main dans la main, vers le soleil couchant. http://mumuland.m.u.pic.centerblog.net/s645wlcf.gif


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