La maison abandonnée

Cleo Ballatore

La maison se situait au fond d'une impasse. Derrière la grille en fer noire, une allée recouverte de feuillage formait comme un tunnel. Les chênes, qui la bordaient, étaient si hauts et si vieux que leurs branches s'étaient enchevêtrées. Le passage conduisait à une élégante demeure de villégiature des années vingt. Elle semblait abandonnée. Un lierre desséché par le froid grimpait sur sa façade grise. Les volets, dont le bois avait joué, fermaient mal. Les gouttières étaient crevées par endroit. Le silence n'était troublé que par le battement contre le mur du vantail du pigeonnier.

Derrière la porte d'entrée à la française, un décor du siècle passé se fanait. Une odeur âcre de poussière flottait dans l'air. La peinture des vieilles pièces blanches s'écaillait. La laine des tapis s'effilochait. De hauts miroirs craquelés, qui montaient jusqu'au plafond, réfléchissaient en tremblant les cristaux des chandeliers. Cependant, dans le salon, un rayon de soleil filtrait à travers les minces lattes des persiennes. Il éclairait le plancher lustré. Les grains de poussière, qui dansaient dans la douce lumière, semblaient se souvenir des pas joyeux qui glissaient, autrefois, au son du piano, lors de soirées enchantées. Mais le vieil instrument était maintenant désaccordé.

La porte de la cuisine s'ouvrait sur un jardin de curé où la nature avait repris ses droits. Des herbes folles jaillissaient entre les interstices des dalles. Les buissons de buis jadis taillés au cordeau ressemblaient à ces gros chiens mouillés de pluie qui s'ébrouent bruyamment. Mais ici, aucun éclat ne venait briser le silence de cet éden désolé.   

Un sentier conduisait à la fontaine aux pierres vermoulues. Un filet d'eau s'échappait encore du robinet rouillé. Son murmure était devenu un son éploré, étouffé par les lentilles d'eau qui avaient envahi le bassin. Un ange était accoudé à la fontaine. Il était en marbre noir. Sa tête se dressait au-dessus d'un arbuste de roses blanches givrées. Ses yeux étrangement brillants étaient levés vers le pâle soleil d'hiver. Derrière lui, une masse sombre fermait la perspective. À sa droite, à la branche d'un chêne, était supendue une silhouette, qui se découpait en ombre chinoise sur le ciel argenté de décembre. Elle se balançait d'avant en arrière bien qu'il n'y eut pas de vent.

Report this text