La mort

Candice Caillaud

Emmitouflée dans sa longue cape sombre, elle avait la tête baissée. Rien d'elle n'était visible, seul sa taille. Incroyablement grande, elle dépassait sans aucun doute possible toute personne moyenne. Aucun souffle, aucun mouvement, aucune vie ne semblait la traverser. Une marionnette délaissée, une poupée abandonnée. Je la regardais sans m'approcher. Je tournais autour de cette statue de marbre. L'on disait que lorsqu'elle se meut, elle s'étend, s'élève et ravage tout sur son passage. Qu'elle ouvre sa cape sombre pour en sortir un instrument qui nous détruit avant de nous laisser à terre pour retourner à sa place, sur ce socle sans nom. Depuis quelque temps que je l'observais je ne l'avais jamais vu bouger. Le vent même, symbole de vie, semblait la contourner.

Mais un jour, alors que devant elle j'avais fermé les yeux,  le vent avait soufflé dans mes cheveux plus fort que d'habitude. C'est là que je l'avais vu : Descendue de son socle. Au premier abord, ce qui me semblait être sa tête dans l'ombre s'est tournée dans toutes les directions. Je ne bougeais plus. Ni même ma soeur ou encore mon frère. Ni même mon père ou encore ma mère. Plus personne ne bougeait. Le vent a arrêté de souffler, les oiseaux de chanter et le temps… D'avancer. C'était comme un instant hors de l'univers, hors de toutes dimensions. Un instant qui sentait l'éternel. Contrairement à tout ce que l'on m'avait raconté, ce n'était ni un monstre immense, ni un prédateur aux griffes et crocs acérés. C'était une forme indistincte. Une cape noire dans les ténèbres.

C'est alors que je l'ai vu venir vers moi. Elle ne marchait pas, ne courait pas mais semblait glisser au-dessus du sol. Une chimère dans la pénombre. Je ne bougeais pas, statufié, la curiosité de voir ce qui se cachait sous cette capuche m'habitait. A mesure qu'elle s'avançait mon coeur battait. Lorsqu'elle me traversa, je pensais que mon pouls allait se ralentir… Il ne fit qu'accélérer. Je la voyais s'approcher de ma soeur, la traverser, mon frère, le traverser puis ce fut au tour de mon père et de ma mère qu'elle traversèrent. Son pas était déterminé. Jamais ne s'arrêtant, jamais ne ralentissant, c'était une flèche qui savait où elle allait se planter. Devant mon Papi. Resta-t-elle quelques secondes ou bien quelques minutes? Peut-être était-ce des heures? Quoi qu'il en soit, de loin je pus voir un mouvement de la tête. Mon Papi lui ne bougeait pas, ses yeux étaient rivés sur cette dame vêtue de noir. Ils se défièrent du regard pendant de longues minutes indénombrables puis l'inéluctable arriva. Je vis son manteau se fendre et en sortir une immense faux. Puis transpercer mon Papi de sa lame aiguisée avant de revenir de là où elle était venue. Au creux d'un infini irréel sous cette cape.

Je vis les yeux de mon Papi se refermer avec nonchalance tandis que son corps chut. Cela ne fit aucun bruit, le sol ne trembla même pas. C'était comme si la Terre l'avait rattrapé dans ses bras de velours. Et dans ce silence, nous vîmes son âme s'élever. Une fumée indissoluble qui virevoltait dans les airs. Elle enveloppa ma Mamie qui était désormais à genoux, la tête dans ses mains avant de virevolter dans les airs pour disparaître lentement.  Le silence se rompit, des sanglots retentirent. Mes yeux s'embuèrent et mes membres tremblaient.

L'enténébré simulacre reprit son mouvement et fit chemin inverse. Chaque fois qu'elle traversait le corps de membres de ma famille, je voyais sa main sortir de sa cape. Rachitique et blême, elle se refermait dans le vide et je voyais ma lignée tomber à genoux, hurlant de douleur. Lorsque ce fut à mon tour, je fusillais du regard un spectre que je ne voyais pas mais il me sembla voir, dans la brume de ce songe, un sourire s'étirer. La main me traversa, et lorsqu'elle se referma je sus ce qu'elle avait pris. Ma joie. Cette danseuse funèbre  l'avait écrasée de ses longs doigts fins, laissant les cendres s'envoler derrière elle lorsqu'elle s'éloigna pour revenir prendre place sur son socle. Immobile. Et le temps reprit son cours. Les oiseaux reprirent leurs chants. Le vent reprit son souffle…



Mais mon Papi n'était plus là.

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