La mort a les yeux bleus

Candice Caillaud

                         LA MORT A LES YEUX BLEUS

 

On raconte qu'il y a fort longtemps, avant la création même du monde, deux atomes se sont télescopés et n'ont formé plus qu'un. A bord d'une pierre qui voyageait dans l'univers ils ont vécu heureux. Mais un jour, cette pierre a explosé : c'était le bigbang, séparant nos deux amants à tout jamais par des années-lumières, des kilomètres infranchissables. A l'heure d'aujourd'hui, ces éternels amants restent visibles pour nous. Le soleil et la lune. On raconte aussi que chaque jour, le soleil s'éteint et laisse le monde dans le noir pour faire le deuil de sa bien-aimée disparue et que, pendant ce deuil, nous, humains, pouvons voir dans le ciel briller le souvenir qu'à le soleil de son amante. Au milieu des étoiles, elle les surplombe. Ces dernières sont, dit-on, les larmes laissées par le soleil pour son ancien amour. Dans leur recherche de beauté, les Hommes se plaisent à le regarder disparaitre lentement et sublimement derrière l'horizon. Bastien ne l'a jamais fait. Pour lui, ce moment où le soleil retire sa couronne et baisse piteusement la tête en perdant de son éclat pour s'endeuiller est un moment intime que le soleil entreprend avec lui-même. Cependant, il est arrivé qu'il se soit rendu au bord de la mer pour partager ce moment avec le soleil, comme ce soir-là. Assis dans le sable, Bastien le caressait machinalement devant lui. Du bout des doigts dessinant des formes indéterminées avant de les effacer du plat de la main pour en construire d'autres. Il suivait le fil de sa pensée qui retraçait sa vie.


Né prématurément, Bastien était un enfant désiré. Ses parents l'avaient toujours gâté et voulu le meilleur pour lui en le promettant à une grande carrière. Brillant écolier, il parvint à se hisser en haut des prestigieuses écoles, devenant un peu plus tard un vertueux astrologue. Tout lui réussissait.


Un soir, son existence prit une autre tournure. Tout en balayant le sable d'un revers de main, il replia ensuite machinalement ses jambes vers lui avant de poser ses yeux sur l'écume des vagues qui s'écrasaient sur la plage et se replongea dans ce souvenir.


C'était il y a dix ans, Bastien venait de décrocher son CDI en astrologie. Pour fêter ça, il invita quelques-uns de ses amis à boire un verre dans un petit bar près de chez lui. A mesure que la soirée avançait, les voix se croisaient et s'entremêlaient jusqu'à ne former plus qu'un bourdonnement dans un nuage de fumée. L'ambiance était là. Bastien décida de se retirer pour prendre l'air. Là, sur la rambarde du balcon de ce bar, il pouvait observer les étoiles. Alors qu'il remplissait ses poumons de tout l'air frais qu'il pouvait, des bruits de pas presque imperceptibles se firent entendre derrière lui.


-Félicitations pour ton contrat !


Bastien se retourna, la personne était adossée contre le mur à côté de la porte, dans l'ombre. La voix reprit :


-J'étais en train de boire un verre, seule, quand tu es arrivé avec tous tes amis, j'ai entendu le sujet de ces festivités alors… Félicitations !


-Qui es-tu ?


-Je m'appelle Calypso.


A ces mots, elle sortit de l'ombre. Ce que Bastien vit en premier furent ses longs cheveux bruns et ondulés. Elle fit un autre pas en avant, dévoilant son visage. Elle avait une bouche fine qui souriait candidement, un nez aquilin et des yeux bleus comme la mer. Pendant quelques instants, Bastien s'y perdit. Un clignement le fit sortir de son état second.


-Ah… Eh bien, merci Calypso !


A son tour, elle vint à la rambarde et s'y accouda, Il la suivit des yeux en silence. Elle était vêtue d'un simple jean noir et d'un débardeur blanc surmonté d'un gilet en laine trop grand pour elle qui lui donnait un air enfantin. Elle plongea son regard mystérieusement dans les ténèbres, comme si elle semblait y voir une personne, un ancien ennemi. Silencieusement, Bastien regarda dans la même direction qu'elle. Après un court moment, Calypso prit la parole :


-Tu es donc astrologue ?


-C'est ça ! Les étoiles c'est ma passion !


Toujours le regard dans le sombre abime, elle ne sourcillait pas. Comme si elle voulait gagner le défi du regard contre cet indiscernable ennemi.


-Depuis quand c'est ta passion ?


-Depuis que je suis tout petit.


Cette phrase avait déclenché un petit rire cristallin chez elle qui sembla éclairer toute la ville.


-Tu es en train de me dire que depuis tout petit ta passion c'est d'étudier la composition de boules de gaz dans le ciel ?


Ses yeux brillaient espièglement, Bastien sourit.


-Quand j'étais petit, on me racontait des histoires sur les étoiles, sur leur passé et sur la raison pour laquelle elles étaient au ciel. D'ailleurs, est-ce que tu connais l'histoire du soleil…


-Amoureux de la lune ? C'est mon histoire préférée !


-Oui, et tu vois… Un peu plus tard, je me suis rendu compte que tout cela, c'était des mensonges. Les étoiles, comme tu dis, ne sont que des boules de gaz : Rien à voir avec ces belles histoires d'enfants.


-Parce que ce sont des boules de gaz, ces histoires sont fausses ?


-Tu comprends ce que je veux dire.


Elle hocha la tête :


-Non.


Bastien prit une inspiration. 


-Ce sont des histoires que l'on raconte aux enfants pour leur faire croire que le monde est beau, que tout est possible, que nos absents deviennent des étoiles dans le ciel. En réalité ces rêves d'enfant il faut savoir s'en séparer et accepter la vie réelle.


-« La vie réelle » ?


Calypso eut un faible soupir et tourna la tête pour plonger ses yeux dans ceux de Bastien et reprit.


-Dis-moi. Est-ce que tu connais un seul enfant qui n'a jamais cru aux fées, aux dragons ? Tous ces enfants qui croient en la vie spirituelle, qui affirment avoir vu des êtres paranormaux… En grandissant on leur apprendra que le monde est tel que nous le voyons, ni plus, ni moins, et que leurs croyances, parce qu'elles n'ont jamais pu être vérifiées par des « adultes » sont fausses. Mais tu ne t'es jamais demandé pourquoi tous les enfants, sans aucune exception ont ces croyances ? Peut-être que, l'Homme a été créé pour ce monde spirituel, pour posséder cette clairvoyance. Dans leur recherche de sens, les Hommes n'ont jamais trouvé le but de l'existence humaine mais peut-être qu'ils l'ont perdu à la fin de leur enfance.


-Tu voudrais dire que le but de la vie serait de croire à tous ces… Enfantillages ?


-Non, le but de la vie serait de croire en ce que l'Univers nous a donné. Quand nous étions enfant, nous pensions que tout était possible, même ce qu'il y avait au fond de nous. En grandissant, nous avons étouffé tous nos rêves.


Bastien fronça les sourcils involontairement.


-La vie m'a enseigné des tas de choses rationnelles qui contestaient toute mon imagination.


Elle s'écarta de la rambarde pour se rapprocher de la porte.


-Je sais, tu es un scientifique. Moi, je ne comprendrais jamais cet engouement pour trouver une explication « rationnelle » à des choses irrationnelles.


Lorsqu'elle eut la main sur la poignée, elle se retourna :


-Tu sais pourquoi je t'ai dit ça ? Parce qu'au moment où je t'ai vu, j'ai senti quelque chose au fond de toi. Tu viens de décrocher ton poste d'astrologue, c'est génial mais quelque chose ne tourne pas rond et tu le sais bien.


Après avoir prononcé ces quelques mots, elle ouvrit la porte et disparu dans la foule, ses derniers mots restés en suspens s'évaporant dans le bourdonnement du bar. Laissant Bastien seul sur ce balcon, le vent venait de se lever et rafraichit ses idées. Avant de partir il eu cette pensée qu'il murmura, comme une confidence à la lune.


-Quelle femme spirituelle ! Mais je suis un scientifique… Cela n'aurait jamais marché. 


 « Cela n'aurait jamais marché. » Bastien eut un rictus qui trahit la suite de cette histoire. En effet, jour pour jour, deux ans après, ils se trouvèrent sur l'autel de l'église à se jurer les serments sacrés. Ceux qui ne semblaient indéniablement pas faits pour être ensemble usèrent de leurs caractères aux antipodes pour s'aimer. C'est ainsi que peu de temps après, de cette union naquit un trésor, une petite Rose. Elle avait les yeux de sa mère : Bleu océan. En grandissant, les traits de son visage s'étaient affinés. Et sa ressemblance avec Calypso devenait indéniablement frappante malgré ses cheveux blonds qu'elle tenait de son père. Quant à ses idées, elles divergeaient totalement. Ni scientifique pure, ni spirituelle pure, elle était épicurienne. Voulant vivre l'instant présent sans curiosité, sans se soucier de toute idée. C'était le petit bijou de nos deux amants. Bastien ne cessait de l'admirer, il se plaisait à la regarder jouer dans la terre, rire des oiseaux ou s'émerveiller d'un papillon. Mais ce qui plaisait encore plus à Bastien de regarder c'était les moments où Calypso méditait. Dans ces instants, quelques mèches tombaient devant ses yeux fermés mais cela n'avait pour elle aucune importance : Elle était partie. Elle voyageait dans un autre monde. Bastien essayait d'imaginer son âme comme un filet de fumée ondulant et dansant dans l'air au-dessus de toute chose. A l'inverse, Calypso aimait écouter Bastien parler du monde tel qu'il le concevait : Un ensemble d'équations mathématiques qui expliquait chaque chose. Cela amusait Calypso qui ne comprenait pas cette ferveur pour la rationalité tout comme Bastien ne comprenait pas ce rejet du rationnel pour privilégier le constant questionnement du monde.


De nombreux débats passionnés avaient lieu où chacun apprenait sans cesse à connaître l'autre et son univers de pensée. Il arrivait cependant qu'un désaccord entrainant une dispute voit le jour entre eux mais il ne durait pas et leur amour prenait le dessus. C'était un couple de ceux que l'on voit rarement. Leurs différences faisaient leur force.


En se remémorant ces souvenirs, Bastien avait fermé les yeux, se laissant bercer par l'arrivée et le repli des vagues. A l'instant où il les rouvrit, le soleil avait perdu de son éclat, déjà disparaissant derrière l'horizon. En remarquant cela, il se hâta de se lever et prit le chemin inverse à la mer. Il apercevait maintenant, dos au soleil, les couleurs rougeoyantes des derniers rayons du soleil qui éclairaient la dune. A cet instant, Bastien fit un geste brusque de la main pour tenter de chasser le souvenir qui lui vint... En vain. La dure remembrance de cette nuit-là, il y a 6 mois, resurgit.


Après une dure journée de travail pour chacun d'eux, ils avaient décidé de passer leur soirée au bord de la mer, en famille. En descendant de la dune qui menait à la mer, Calypso avait couru sur la plage, ses cheveux s'envolant au rythme de ses pas. Gracieusement après elle, se trouvait Rose : entamant quelques pas de danse, elle faisait virevolter sa robe rose pâle. Derrière elles le soleil, presque couchant, semblait leur envoyer ses plus beaux rayons. Cette plage de sable fin qui s'étendait à perte de vue leur appartenait. Bastien ne put s'empêcher de sourire. Ils s'installèrent près de l'eau montante, l'un dans les bras de l'autre tandis que Rose jouait dans le sable fin. Ils restèrent là, à parler. Autour d'eux, aucun bruit humain. Dans cet instant d'éternité, seule la Nature osait parler… Et elle chantait. Elle chantait dans les lagures ovales, dans les pins sur la dune, elle chantait dans les vagues que la mer déposait devant eux, dans le rire de Rose qui essayait d'attraper une puce des sables, elle chantait dans leurs cheveux qui s'entremêlaient, dans leur amour. Ce soir-là, c'était la première fois que Rose assistait à un coucher de soleil. Quand le ciel commençait à dévoiler des teintes pourpres, Calypso lui avait raconté l'histoire du soleil et de la lune. Quand la jeune fille avait demandé à sa maman pourquoi est-ce que tout le monde regarde le soleil quand il fait son deuil, Calypso avait répondu :


-Les gens tristes sont poétiques ma chérie.


 Bastien n'avait jamais rien entendu de plus vrai.  Ce à quoi Rose avait répondu :


-Je ne veux pas voir le soleil s'endeuiller, c'est un moment à lui. 


Bastien et Calypso avaient échangé un sourire et s'étaient embrassés. Et voyant que Rose avait les larmes qui montaient aux yeux, Calypso la prit dans ses bras.


-Ma chérie, non non ne pleure pas. Regarde bien ce moment et grave-le dans ton esprit. Que cette histoire soit vraie ou non, moi non-plus je n'aime pas voir le soleil s'éteindre. Si tu le souhaite nous ne reviendrons pas, mais ce soir, observe-le quand même.


Après un moment de silence dans les bras de sa mère et une faible hésitation, Rose se défit de sa maman pour aller s'assoir plus loin toujours sans bruit. Calypso retourna se blottir contre Bastien. Les yeux fermés, le vent faisant voler leurs cheveux, ce fragment d'éternité n'avait aucune valeur comparable à leurs yeux. Malgré leurs dissemblances, c'était comme si tout l'univers les avait créés différents pour se compléter. Bastien avait rouvert les yeux pour observer chaque détail du visage de son amante. Ses petites fossettes lorsqu'elle souriait, sa tâche de naissance dans le creux de son cou. Elle y voyait un œil quand Bastien ne voyait qu'une forme imprécise. Il l'aimait, il aimait tout d'elle, ils étaient faits l'un pour l'autre il en était persuadé.  Bastien vint à se rappeler de leur rencontre. Deux inconnus sur un balcon. Elle était apparue le soir où tout pour lui avait changé, passant de l'incertitude état de « jeune diplômé » à la « vie active ». Pendant l'espace de quelques heures il s'était senti en sécurité, il s'était senti commencer une vie dont tous les imprévus étaient écartés : Il avait décroché un poste. Et ce soir-là, dans les bras de Calypso, il se rappelait ses premières paroles : « Quelque chose ne tourne pas rond et tu le sais bien. » Il y pensait régulièrement, quand il avait un coup de blues, quand au travail il se perdait dans ses pensées, la tête dans les étoiles. Il lui semblait qu'elle avait vu juste mais il ne lui avait jamais avoué. Pourquoi ? Peut-être bien qu'il ne se l'était jamais avoué à lui-même. Mais il lui semblait que maintenant c'était le moment de lui confesser ce qu'il avait sur le cœur. Ce qu'il avait essayé d'étouffer depuis tant d'années. Il lui semblait que maintenant c'était le moment que Calypso sache ce qu'elle avait toujours deviné. Il prit une courte inspiration… Mais un cri laissa son mouvement en suspens.


-Maman regarde le coquillage !


Bastien tourna la tête tandis que Calypso se releva en ouvrant les yeux. Le temps s'accéléra. Devant eux, Rose était au bord de l'eau, brandissant fièrement un buccin dans sa main. Derrière elle s'élevait une vague presque plus grande qu'elle. Le bruit se brouilla tout autour de Bastien qui se paralysa de frayeur tandis qu'il entendait hurler Calypso à côté de lui. Elle se leva précipitamment et courut vers la mer. Cependant le temps fuyait trop vite et la vague s'éclata contre la petite fille qui se plia sous la force de l'impétueuse mère Nature. Cette dernière la happa en son sein tandis que Calypso toujours hurlant plongea dans la mer. Pendant quelques instants qui semblèrent une éternité le cœur de Bastien s'arrêta, il était statufié et tout autour de lui n'avait plus aucune essence. Les couleurs rouges sang du soleil caressant le paysage frappèrent Bastien au visage.  Les secondes perdirent leur valeurs temporelles jusqu'à ce qu'il  vit poindre de l'eau deux visages. Comme libéré de ses chaînes, il se leva et s'avança jusqu'au bord de l'eau. La houle qui avait promptement avalé sa fille la ramenait désormais dans les bras de Calypso. Les yeux rouges, cette dernière la déposa sur le sable, inconsciente poupée de cire, et sanglota. Bastien s'empressa de défaire les boutons de sa robe. Sur son corps désormais nu, il joignit ses trois doigts entre les deux poumons de la jeune fille. Son teint cyanosé lui fit monter les larmes aux yeux mais il pressa. Une fois, deux fois, trois fois… Trente fois puis lui pencha la tête en arrière, boucha son nez et colla sa bouche à la sienne pour lui insuffler de l'air, puis il reprit le massage. Les minutes passèrent et défilèrent devant ses yeux désormais embués tandis que Calypso ne cessait de sangloter à côté de lui. Dix-sept fois, dix-huit… Un élan de vie transperça tout son être et l'eau jailli pour couler le long de sa joue. Bastien prit sa tête et la releva, son teint commençait déjà à reprendre des couleurs. Lorsqu'il vit ses yeux s'ouvrir, son cœur ne fit qu'un bond, Il souleva sa petite fille et tourna sur lui-même en l'embrassant dans le cou tandis que la petite fille riait encore timidement. L'émotion qui coulait de ses yeux s'était transformée en joie, il riait.


-Ma fille, mon trésor, ma Rose ! Tu es là ! Je t'aime ma Rose ! Regarde Calypso, regarde !


Mais ses paroles restèrent en suspens dans les airs tandis qu'il reposait son enfant à terre. Lorsqu'il tourna sa tête pour embrasser et prendre Calypso dans ses bras, son sourire se figea. Elle était à terre, agenouillée. Un bras à terre, l'autre balayant les airs. Les couleurs habituellement vives de son teint laissèrent place à une tonalité grisâtre. Sa bouche était entrouverte et aucun son n'en sortait. Bastien se jeta à genoux et prit son visage dans les mains. Elle tentait d'expectorer en vain, sa respiration était sifflante et ses yeux ne semblaient pas arriver à se concentrer sur un objectif, roulant de droite à gauche. Bastien criait, hurlait son prénom pendant que derrière lui Rose gémissait :


-Maman ?


-Calypso, non non non qu'est ce qui se passe ? Qu'est ce qui se passe ?


Il pleurait désormais. Calypso tenta de se lever, ses bras étaient à la recherche d'oxygène comme mû par un marionnettiste qui tirait toutes les cordes en même temps. Elle trébucha, désormais elle était allongée de côté, ne bougeant plus, comme si toutes ses forces motrices avaient d'un coup été aspirées. Plus rien ne bougeait, Bastien la secouait toujours pleurant son nom, la vision floue. Seule sa respiration sibilante indiquait un semblant de vie. Ses lèvres remuaient en un mouvement répété s'affaiblissant chaque seconde : « Bastien ». Ses lèvres se posèrent sur celles de Calypso puis il recommença les gestes effectués quelques minutes plus tôt sur son enfant, les minutes passèrent. Au bout de presque une heure un joggeur passa par là et voyant cette scène appela les secours. A leur arrivée, aucun signe de vie n'avait parcouru son corps, lorsque les médecins arrivèrent et prirent en charge le massage, Bastien s'effondra sur le sable, sanglotant. Le soleil avait désormais disparu derrière l'horizon, laissant le monde dans une obscurité quasi totale. Les dernières choses qu'il vit avant de s'évanouir furent les blouses blanches le transportant dans l'ambulance tandis qu'une secouriste tentait de rassurer Rose. 


A son réveil, il était dans un brancard. Une demi-heure s'était écoulée depuis l'accident. Il plissa les yeux et secoua la tête pour tenter de clarifier ses souvenirs. Dans la chambre, deux infirmiers vérifiant l'évolution de sa fréquence cardiaque étaient là. Il demanda quelques précisions sur ce qui s'était passé afin de dénouer l'imbroglio de ses pensées. Cependant, malgré tous les efforts qu'il fit, il ne parvint à prononcer la question qui le taraudait le plus : cette dernière restait coincée en travers de sa gorge. Les infirmiers comprirent instantanément après quelques secondes de silence. Ils échangèrent un regard et celui qui était le plus proche de Bastien prit sa main dans la sienne.


-Monsieur, votre femme… est décédée. De noyade sèche. Un accident qui provient lorsqu'on ingère accidentellement une quantité minime d'eau. Cette dernière reste dans les poumons mais n'obstrue pas les voies respiratoires au début, ce qui permet à la personne de réussir à survivre un peu de temps hors de l'eau. Mais lorsque nous sommes arrivés il était déjà trop tard.

Il n'entendait plus rien, les mots de l'homme en blouse blanche semblaient danser dans les airs avant de fondre en piqué pour percer son cœur et l'emplir d'une douleur incommensurable. Sa vue se brouillait. Le fond carné de ce souvenir de la chambre d'hôpital laissa place à celui bien réel de la plage où Bastien avait dû s'adosser sur une pancarte pour ne pas s'effondrer de tristesse. Rose encore jeune, n'avait jamais réellement compris ce qui se passait, quelques fois il lui arrivait encore de demander si sa maman était bien où elle était désormais.


Ce soir-là, Bastien avait couché Rose avant de prendre sa voiture et de revenir sur le lieu de l'accident, comme mû par une volonté plus grande que la sienne. Mais il avait eu tort de céder. Ses sentiments, depuis le temps étouffés avaient refait surface, le terrassant. Il prit sa tête dans les mains avant de se précipiter dans sa voiture en sanglots. Sur le chemin du retour, sa respiration s'accéléra, tout comme sa vitesse. Au volant il hurlait sa peine, il hurlait sa haine. Arrivé à la maison, il déverrouilla la porte non sans peine car ses yeux embués, sa respiration haletante et ses membres tremblants l'empêchaient de réfléchir correctement. A peine entré, il se jeta sur le canapé, pris un coussin qui trainait pour le serrer contre sa bouche et gémit silencieusement. 


Si elle est heureuse là où elle est désormais ? Bastien ne le savait pas. Il ne faisait qu'imaginer. Peut-être que oui, qu'elle a trouvé cette réalité qu'elle cherchait tant, peut-être qu'en passant le cap du décès, elle a réussi à comprendre toute l'humanité et bien plus encore. Il se le répétait, sans cesse, elle est heureuse là où elle est. Mais une souffrance l'habitait et dépassait tout entendement, le sentiment le pire au monde. Celui qui brûle les gens à petit feu, les enferme dans la dépression : le regret. Bastien regrettait de n'avoir pu lui avouer la chose qui lui tenait le plus à cœur, et à elle aussi il le savait. Son cœur désormais battait plus fort et la tristesse commençait à s'immiscer dans chacune de ses veines, sa respiration devenait de plus en plus forte, il était en proie à une nouvelle crise. Il n'avait cessé d'en avoir depuis ce funeste jour il y a 6 mois. Il se releva et se saisit de la boîte de médicaments qui était dressée sur la table basse à côté de lui, il ne fit même pas attention à la dose qu'il prit : sa seule envie était d'arrêter la souffrance qui l'habitait. Des médicaments calmants, mais potentiellement hallucinatoires et fatals à dose trop élevée.


Il fallut à peine une dizaine de minutes pour que les médicaments commencèrent leurs effets. Son pouls commençait à diminuer mais le regret ne le quittait pas : Il aurait dû lui avouer bien avant. Pendant tout ce temps elle avait eu raison. De ses premières paroles jusqu'à celles qu'ils avaient eues ce soir-là au bord de la mer, elle avait toujours vu juste. « Quelque chose ne tourne pas rond et tu le sais bien. » Effectivement, quelque chose ne tournait pas rond. Il n'avait jamais voulu de ce métier d'astrologue. Il le savait. Il le savait quand il était au travail, il le savait quand il rentrait à la maison, il le savait avant de se coucher mais aussi en se réveillant le matin. Toute sa vie il avait voulu plaire à ses parents, qui avaient voulu le « meilleur pour lui » en le promettant à une vie exemplaire. Au moment où il leur avait annoncé qu'il avait décroché son poste d'astrologue, la flamme qui luisait dans leurs yeux lui avait fait croire que son choix, de les rendre fiers, était le bon. Il avait étouffé ses propres volontés pour vivre celles de ses parents. Cependant, le soir où Calypso était apparu dans sa vie elle avait chamboulé toutes ses fausses convictions, faisant ressortir sa réelle volonté d'entre ses entrailles où elle était enfouie : Il n'avait jamais voulu étudier les étoiles, il voulait les observer, les décrire, imaginer leur histoire, il voulait ressentir tout ce qu'elles avaient à lui confier. Il voulait écrire. Ecrire des histoires, des histoires pour faire rêver les gens, leur partager un monde imaginaire dans lequel il avait toujours rêvé d'être.


Presque imperceptiblement ses paupières s'étaient rapprochées. Il respirait avec flegme, son pouls avait diminué. En grandissant, ses parents lui avaient enseigné à étouffer ses rêves « farfelus » d'écrivain pour vivre une vie « sécurisée » d'astrologue. Il avait courbé l'échine face à ces entités qui étaient son exemple : Il les avait cru. Il s'était tellement répété que c'était le mieux pour lui, qu'il avait fini par le croire, étouffant chaque jour de plus en plus son rêve d'enfant. Toute sa vie il avait laissé les autres lui dicter ce qu'il était ou non capable de faire. Ce soir c'était une évidence : Il avait passé sa vie spectateur. Spectateur quand son père avait déchiré devant ses yeux ses premiers poèmes, spectateur quand sa mère avait dit devant ses professeurs qu'il avait toujours voulu être astrologue… Spectateur il y a 6 mois quand Calypso s'était jeté à l'eau. Jamais il n'avait pris ses droits d'acteurs, jamais il n'avait fait de choix. A présent il avait tout perdu, tout de ce qui peut faire vivre un homme : Ses rêves d'enfants et l'amour de sa vie. Avant de se clore, son regard croisa un autre regard. Des yeux bleus. 

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