La mort d'un prince

Christian Lemoine

Affalé dans un amas de coussins bigarrés, soieries, chaudes tentures sur les murs. Quelque bruit monte de l'extérieur, mais fatigué, écrasé par la chaleur de la ruelle. Le peu de clarté qui entre est chargé de particules de poussière qui dansent dans tous les traits parallèles des rayons découpés par les arabesques du moucharabieh. Affalé dans les coussins, une sorte d'atabeg lisant, plongé dans ses contes des mille-et-une nuits, ou peut-être à demi somnolent ; lui aussi abruti pas la chaleur du plein midi. Le temps lui-même pourrait être aplati au sol, bu par les épais tapis. Rien ne dit qu'il s'écoule heure après heure. Ce pourrait être la même heure, toujours, invariable. Le jeune prince seldjoukide, dans une pièce plus sombre du palais, est en train de mourir. On fait autour de lui silence, et un peu de fraîcheur par des palmes agitées lentement. Sa mort doit être douce, sans effroi, sans cri. Le royaume du prince se meurt avec lui. Finis les combats acharnés, les cohues d'hommes s'étripant dans la fureur des lames entrechoquées, lourdes épées à deux mains contre yatagans félins. Mais la lourdeur devait l'emporter sur la souplesse, quand ce régiment de soudards venus de la Meuse eut réussi à briser la résistance des janissaires les plus aguerris. Tout un pan de la garde ottomane s'effondra alors, livrant le palais à la cote de maille et à l'estramaçon. Après la défaite, l'atabeg encore souvent, seul en ses appartements devenus sa prison, maugrée à blâmer ses soldats vaincus, quand c'est le nombre seul qui finit par les abattre. Il lâche le livre. Il ne somnole pas, il a la tête à présent tenue à deux mains. Il pleure, tandis qu'à l'autre bout du palais, dans sa chambre d'agonie, le jeune prince s'étrangle à ce même moment dans une dernière tentative pour boire encore un peu d'air. Il retombe sur ses draps, les yeux fixés sur le plafond qu'il ne voit plus.

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