La volonté du pantin

evagreen

« Je suis mort. Je ne sais depuis quand exactement mais tout a commencé avec cette rencontre....Je ne sais rien d'elle,pas même son prénom. Je me souviens juste l'avoir rencontrée au détour d'une de ces ruelles glauques aux murs maussades,elle était là,comme un rêve.... La beauté qui vous est crachée au visage dans cet atmosphère pourri,comme une lumière d'amour qui vous éclaire soudain et vous aveugle. La naissance d'une passion rimant étrangement avec destruction...

Depuis on se voit chaque soir dans cet appartement lugubre qui renferme toute la mélancolie du monde. On s'aime intensément dans ce silence d'église qui vous asphyxie et vous courbe malgré vous. Alors j' oublie toute ma misère,toutes mes peines,j'ai besoin d'elle. Avec elle je ne suis plus le même,je sens mon esprit...divaguer....voler...je pars dans un autre monde...Mais après elle part sans jamais dire un mot et me laisse seul,étendu dans mon vomi de chagrin. Je ne suis plus alors qu'un pantin de chair,une autre ombre qui danse dans l'obscurité...

Chaque soir c'est la même histoire cruelle. Chaque soir elle me plonge un peu plus en enfer,elle me posséde un peu plus et m'extirpe mon âme. Ça ne peut plus durer ainsi,je vais mourir. A moins que ce ne soit déjà le cas...Je ne sais pas,je ne ressens plus rien...

Le seul moyen de sauver mon âme de l'enfer c'est la quitter,ne plus jamais la revoir. Alors du jour au lendemain j'ai pris la décision de ne plus la voir. Ai-je vraiment le choix..?

C'est le premier soir depuis...je ne sais pas très bien,des mois,des années peut-être...Que je ne l'ai pas vue...

J'ai retiré ce poignard planté dans mon cœur mais maintenant mon sang coule à flot. Une fontaine écarlate aux reflets désespérés. Je crois que je souffre plus de son absence que de sa présence. C'est incroyable comme je suis accroc à elle....

Enfermé dans ce taudis où flottent ces souvenirs qui se posent comme du sel incandescent sur une plaie béante, j'essaye de l'oublier. J'y parviens..si difficilement.... Ce n'est que le début d'une lutte qui,quoi qu'il arrive, me mènera au tombeau si je ne la mène pas.

Comme si je marchais dans un désert et que je voyais ce liquide rouge s'échapper comme des larmes qu'on essayerait tant bien que mal de contenir. Et je me sens mourir sur cette route. Son visage,un soleil de plomb qui m'oppresse et m'étouffe mais contre lequel je me bats. Je l'aime et pourtant je dois l'oublier,j'aurai besoin de toute la volonté enfouie en moi.......

Je n'ai plus dormi depuis....Peu importe,je sais juste que j'ai réussi à l'oublier pendant quelques secondes,la plus grande des victoires....

Je suis comme un drogué qui lutte pour ne pas replonger dans l'abîme de ses yeux. Je sens que je perds le contrôle. Mes mains sont trouées et j'essaye de retenir le précieux nectar en leurs creux,alors je vois tout ça lentement glisser et m'échapper... Je m'agrippe sur ce mince rebord escarpé de toutes mes forces pour ne pas tomber,mes doigts se coupent et la peau s'arrache et je tremble ! Je suis à bout mais je m'accroche... Je continue ma traversée du désert et refoule toutes mes souffrances,je peux y arriver !

C'est un peu comme si je perdais une partie de moi même chaque matin en me levant,je me sens plus léger mais je sens ce trou se creuser. Je n'avais jamais ressenti cela auparavant. Je me ronge les ongles au sang pour me retenir de l'appeler et je me cogne la tête contre les murs pour ne plus penser a elle...

Je sens la tête me tourner. Je transpire. Tout mon corps est pris de spasmes. J'ai froid. Je respire difficilement. Ma vue se trouble. Je ne sens plus mes membres. Un silence religieux envahit la pièce. Un rideau noir se dresse. Je suffoque. Je soupire une dernière fois puis..Je meurs....

Un affreux rire joyeux m'arrache de mes songes et me balance la tête la première dans la poussière et la boue...Où suis je ? Je regarde à travers le carreau trouble comme on regarde dans son passé et y distingue ces silhouettes .... toute ces couleurs qui s'animent devant moi comme un livre dont les pages tournent follement... Comme une illumination.... Le théâtre de la vie se joue sous mes yeux ébahis. Tel le nouveau-né qui pousse son premier cri, je viens à la vie...

Combien de temps suis je resté ainsi enfermé ? Combien de temps ai-je ainsi marché sans lumière ? Je décide de sortir donc et la lumière me brûle la rétine,je manque de tomber et fais quelque pas dans ce jardin devant l'immeuble. Elle m'attend dehors,cette femme,est-ce un rêve ? Tout semble si irréel....Je m'avance et elle me dit qu'elle ne reviendra plus jamais me revoir,qu'elle quitte ma vie et mes pensées à tout jamais...En partant elle me murmure son prénom à l'oreille,comme une promesse,comme un murmure: HEROINE. C'est alors que la volonté du pantin que j'ai été se réveille enfin et se remet à vivre.»

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