L'amour d'Aziz

hieros

 

Le jour allait chasser la nuit.

 

Le scarabée noir tressauta lorsque le bâton vint se planter devant son nez court. Comme essoufflé dans sa course par son combat laborieux et toujours renouvelé avec le sable malin, il s'immobilisa. Aziz se pencha. Sa paume glissa délicatement sous l'insecte. Il trônait sur la petite pyramide minérale qu'Aziz éleva jusqu'à ses yeux.

- Je suis Aziz. Et toi, qui es-tu ?

Les scarabées sont boudeurs. Carapacé dans son inquiétude, celui-ci resta muet. Aziz sourit et déposa un peu plus loin le trône et son monarque bougon. Il ne fallait pas perdre de temps : dans quelques minutes, le soleil serait tout à fait levé.

Aziz tendit la cordelette attachée au bâton qu'il venait de planter. Il en fit le tour, lentement, en marquant le sol de la pointe de son pied. Lorsque le cercle fût tracé, il mit ses pieds sur son centre et plaça un petit plateau en bois devant lui. Il tourna son regard vers le soleil. Quelques secondes, la lumière éclaira ses yeux noirs d'un reflet ironique et doré. Aziz glissa la main dans la poche de son burnous et en sortit six petits dés en ivoire. D'un geste ample et respectueux, il les jeta sur la planchette.

2 + 4 +1 + 3 + 6 + 2.

Dix-huit, calcula Aziz, donc 180°. Il fit demi-tour, attrapa son sac de cuir et commença à avancer, dos au soleil. 

 

Aziz avait marché toute la journée. Il n'avait pas bu une goutte d'eau depuis son passage dans ce minuscule oasis où un vieillard au sourire édenté lui avait tendu une cruche glacée. Mais, comme toujours depuis qu'il avait quitté la côte et sa fraîcheur, personne n'avait été capable de lui dire si le désert prendrait bientôt fin. Alors il avait ressorti les six dés de Thanata, la vieille guérisseuse du village de Da'wah.

Depuis son départ, c'était eux qui, chaque matin, lui montraient la direction à suivre. Thanata avait été formelle :

- Tu me demandes, Aziz, comment trouver la mère de tes enfants, celle qui te fermera les yeux ? Prends ces dés et suit leurs ordres. Va jusqu'au bout du sable. N'écoute jamais ton cœur. Ne raisonne pas contre les dés. Va et tu trouveras ! 

Certes, certes, avait pensé Aziz en glissant les petits cubes d'ivoire dans sa poche. Dans la pénombre de la cabane où résonnaient gravement les vagues toutes proches, il avait essayé de distinguer les yeux de la femme sans âge pour comprendre. Elle n'avait rien voulu dire de plus. Mais la parole de Thanata était sacrée et les parents d'Aziz ne pourraient pas s'opposer à son voyage. C'était une raison bien suffisante pour partir vers l'horizon inconnu en se fiant au hasard.

Le jour du printemps, il se leva avant que le soleil n'éclaire l'horizon marin de ses premiers rayons. Tout le village était déjà réuni pour guetter le départ d'Aziz : après tout, il y avait une chance sur deux que les dés indiquent l'est et, sans bateau pour s'élancer vers la mer, le voyage d'Aziz pouvait bien tourner court !

Mais non : le 23 était sorti et Aziz devait prendre la direction du nord-ouest, vers le désert inconnu. Il avait serré sa mère dans ses bras. Embrassé Fata, la complice de tous ses jeux d'enfant. Les deux femmes pleuraient sans un bruit. Discrètement, son père lui avait glissé un bon morceau de haschisch odorant dans la main :

- Ne dis rien à ta mère. Mais souviens-toi : ne bois jamais l'alcool du désert qu'on distille dans les oasis. Tu deviendrais fou et perdrais ta route pour toujours.

Aziz s'était élancé, sourire aux lèvres et cœur léger. Il était libre.

 

Douze soleils s'étaient levés depuis le départ d'Aziz. Qu'il puisse rencontrer la plus belle des femmes au milieu de cet océan minéral, immense et monotone, lui paraissait maintenant un rêve idiot. Mais il n'avait jamais tout à fait cru la vieille Thanata. Elle l'avait envoyé découvrir autre chose. De cela, Aziz était assez sûr pour marcher encore.

Dans son sac de cuir, il n'avait emmené qu'un bâton, une cordelette, une couverture tissée et la pipe d'argent, longue et fine, qu'il avait achetée à une marchande du désert. A sa ceinture pendaient un poignard et une gourde en peau de chèvre. Il la saisit et but une longue rasade sans cesser d'avancer. L'eau était chaude.

 

Encore quelques pas et il ferait nuit. Entre les vagues de dunes, la grosse étoile couchante allongeait des ombres bleues. Les pieds caressés par le sable, Aziz s'immobilisa, dos à la lumière fuyante. Et sourit calmement. Vénus était là, il pouvait s'arrêter pour la nuit. C'était une amie. Lorsque même les bergers ne la voyaient pas, Aziz, lui, la distinguait toujours. Elle brillait aussi dans son cœur et il lui suffisait de lever les yeux pour la situer sans erreur.

Il se dirigea vers un vieil arbre accablé à côté duquel trois buissons aux ombres lutines avaient formé un demi-cercle. Aziz serait protégé du vent s'il venait à se lever. Il ramassa quelques branches et alluma un feu dans le sable. La fumée lourde et lente s'éleva et les flammes allumèrent la nuit bleue de leurs soupirs dansants. Aziz s'assit en tailleur et s'enroula dans son burnous blanc. La solitude pesait comme un galet dans son cœur. Il sortit la pipe en argent de son sac et saisit le morceau de haschisch que lui avait donné son père. Il bourra la pipe avec soin. Au contact de la brindille enflammée, la pâte amollie prit la couleur de la braise. Aziz aspira une longue bouffée. Il aimait cette odeur comme il aimait celle des filles. Il sentit la caresse du haschisch couler dans ses jambes comme une eau légère. La faim vint bientôt. Aziz saisit le poisson séché et les galettes dures que lui avait préparés sa mère. Comme son départ lui paraissait déjà bien loin !

- Oh, oh, il y a du hareng dans l'air ou je me trompe ? entendit tout à coup Aziz.

Il releva la tête et vit un renard, tranquillement assis de l'autre côté du feu. Ses yeux riaient dans la nuit. Il avait un museau très long et très fin. Sa petite tête était surmontée de deux grandes oreilles qui lui donnaient un air comique.

- Tu as parlé, renard ? demanda Aziz en fronçant les sourcils.

- J'ai parlé, j'ai parlé : disons que tu m'as entendu et c'est bien l'important si je veux goûter ton hareng ! 

- Tu parles et tu aimes le hareng ? Quel renard es-tu donc ? 

- Questions aux lèvres pour toi, eau à la bouche pour moi : partage, petit homme, avec celui qui connaît les secrets du désert.

Aziz rompit un morceau de hareng et le tendit au renard. L'animal l'attrapa entre ses pattes noires avec une délicatesse qui alluma une lueur surprise dans les yeux du jeune voyageur. Comme le renard, il mastiqua consciencieusement son poisson.

- Mon nom n'a pas d'importance, reprit soudain le renard en se léchant le bout des pattes. Comment avait-il entendu la question que se posait Aziz ?

- Je suis celui qu'on rencontre à la dernière frontière du désert, ajouta le renard en passant la langue sur sa truffe noire et brillante.

- La dernière frontière du désert ? 

- Oui, petit homme. Je sais où vont tes pas. Demain, tu parviendras aux portes du Désert sacré. Marcher n'y  mène à rien. C'est une mer sans fin que le temps n'atteint pas.

- Il est impossible d'aller plus loin ? 

- Tu verras le grand Temple de sable à l'horizon. Dirige-toi vers lui sans détour. Et maintenant, petit homme, assez parlé : un peu de musique ! dit le renard en sortant une flûte de bois, cachée dans sa queue.

- Tu es un renard musicien ? 

- Je joue pour les dunes. C'est mon rôle. Crois-tu donc le vent seul capable d'abolir les angles ? Si ces dunes t'ont souvent fait penser aux seins des femmes, c'est aussi grâce à moi. Les dunes sont généreuses à celui qui les ordonne. Fais comme elle : écoute avec tes yeux.

Le renard approcha la flûte de son museau et joua. Aucun son ne sortit mais une grosse note lumineuse et bleue : une simple croche qui s'échappa dans l'air comme une bulle de savon. Fière et silencieuse, elle passa lentement près d'Aziz et poursuivit son vol vers les dunes. Elle avait souri, Aziz l'aurait juré ! Une autre suivit, jaune cette fois, puis une autre, orange, et d'autres, rouge, violette, verte, blanche. La partition de lumière brillait dans les yeux d'Aziz. Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Une à une, les notes de couleur jaillissaient et s'alignaient, dociles, sur le chemin de la première, petite luciole bleue qu'Aziz distinguait encore à l'horizon.

 

La musique coula longtemps et lorsque le soleil revint, Aziz était endormi en boule devant les braises encore chaudes. Le renard n'était plus là. Avec peine, Aziz se leva en se frottant les reins et s'étira.

Il n'avait pas une seconde à perdre : il lui fallait lancer les dés avant que le soleil ne prenne son envol sur le sable. Les dés ! Plus de dés ! Aziz avait beau retourner les manches de son burnous : les dés avaient disparu. Les larmes aux dents, il s'assit, accablé, sur le sol. Un signe près du feu maintenant éteint accrocha son regard. En s'approchant, Aziz vit une longue flèche : elle avait été tracée par la patte d'un renard. Il leva les yeux dans la direction indiquée. L'horizon n'était que sable blanc et plat à l'infini. Ou plutôt jusqu'à cette bande de brume argentée qui scintillait dans le lointain. Il attrapa son sac et s'avança. Une limite très nette séparait le désert blanc et les dunes de sable. Aziz la franchit, fît encore quelques pas et s'immobilisa : une pyramide de sable se dressait dans la brume. Il se retourna machinalement et arrêta son regard, stupéfait : derrière lui, plus de dunes mais le désert blanc qui s'étendait à perte de vue. Aziz manqua soudain de salive et hésita. Il reprit le chemin de la pyramide.

 

Elle s'élevait maintenant à quelques centaines de mètres devant lui. C'était un cône de sable, immense et pesant dont Aziz ne voyait que la base : la haute pointe semblait cachée par de tout petits nuages.

Aziz n'était plus qu'une minuscule fourmi blanche qui s'approchait du bas de la pyramide. Depuis quelques minutes, il entendait un son curieux, irrégulier dont l'écho sec vibrait sur l'immense paroi de sable. Cela venait d'une forme tassée qu'il distinguait maintenant. Aziz s'approcha et s'arrêta, stupéfait. Un singe habillé d'un gilet rouge et d'un pantalon doré était assis, complètement absorbé par les dés qu'il jetait sur le plateau de bois posé devant lui.

- Qui es-tu, singe, pour jouer ainsi avec ce qui ne t'appartient pas ? lança Aziz qui avait reconnu son plateau et ses dés.

- Aziz, mon ami, lui répondit le singe en se levant et en s'époussetant. Je ne t'avais pas entendu arriver, excuse-moi. Je t'attendais pourtant. Mais tu sais ce que c'est : la mémoire est un gaz qui s'évapore vite. Suis-moi.

Aziz mit ses pas dans ceux du singe volubile sans même y prendre garde. Comment connaissait-il son nom ? Arrivé près d'une hutte en roseau qui semblait être sa demeure, le singe s'assit sur ses talons et invita Aziz à faire de même. Sur des braises qui brillaient dans le sable, il posa un pot de fer qui contenait une liqueur épaisse et mordorée.

- Quelle est cette sorte de thé ? interrogea Aziz.

- Non, Aziz, non. Ce n'est pas ainsi que doivent aller les choses. Tu auras le droit de poser une question, une seule, si tu me donnes d'abord une bonne réponse, une seule.

- Question ? Réponse ? Mais qui es-tu, le singe, pour me parler ainsi après m'avoir volé ?

- Tout doux, Aziz. Tu me cherchais, tu m'as trouvé : réjouis-toi ! lança le singe dont la taille s'étira soudain jusqu'à ce que son corps ait pris la forme d'une femme. C'était Thanata, la vieille guérisseuse !

- Et bien, Aziz, tu as mangé ta langue ?

-  Thanata ? Mais quel est ce prodige ? demanda Aziz d'une voix mal assurée.

- Non, Aziz, je suis le gardien du Temple. Un simple gardien.

- Es-tu un singe, une femme ou un démon ?

- Singe, femme ou serpent : la forme importe peu. Seule la Question reste la même. Veux-tu l'entendre ?

- Soit. Je t'écoute. Mais je trouverai la réponse et tu devras bien me répondre, toi aussi.

- Ouvre l'oreille. Ma tête est un instant où coule des grains de sable : ils tombent comme des secondes sur la première seconde. Ils chutent, imprévisibles et, toujours, donnent la même forme à mon corps. Qui suis-je ?

Aziz resta muet et réfléchit. Un bruit sourd et lointain lui fît relever la tête. Là-haut, une petite avalanche dévalait la pente de la pyramide. Elle s'immobilisa bientôt comme si rien ne s'était passé.

Aziz sourit et répondit :

- La vie ! Seule la vie est assez vieille pour rester indifférente au hasard !

- Bien, Aziz, bien. Je te savais malin, je ne t'imaginais pas rapide. Tu vas donc pouvoir me poser la question pour laquelle tu as entamé ton long voyage. Mais auparavant, nous partagerons ceci, ajouta la vieille femme en versant la liqueur fumante dans deux verres.

- Puis-je maintenant savoir ce que c'est ? osa Aziz.

- Un alcool du désert que je prépare moi-même. Rien à voir avec le jus acide qu'on boit dans les oasis : goûte un peu ! répondit-elle en levant le verre à ses lèvres.

Aziz hésita une seconde et but une gorgée. La liqueur était douce comme du caramel frais. Il releva les yeux et tout lui sembla soudain enveloppé d'une vapeur qui épaississait rapidement.

- Et ma question ?" s'inquiéta-t-il

- Tu auras ta réponse ! entendit-il dans un écho lointain tandis que son âme plongeait dans une nuit profonde.

 

Tout était silencieux. Ce n'était pas la nuit. Ce n'était pas le noir. Il n'y avait tout simplement rien, Aziz le sentait dans sa chair comme il se sentait flotter dans cet océan vide. Soudain, un bruit sec retentit et Aziz vit un point s'allumer dans le néant : il brillait d'une lumière plus intense que celle du soleil. Une sphère de clarté s'était formée autour de lui et grandissait rapidement. Dans quelques secondes, elle emporterait Aziz. Il n'avait aucune crainte. Son cœur était lisse comme un nouveau-né. La lueur fulgurante approchait et approchait encore. Elle était là : sans un bruit, une immense explosion blanche illumina le cerveau d'Aziz.

 

Lorsqu'il s'éveilla, il était allongé au milieu de son village. Deux yeux doux comme les dunes étaient penchés sur lui. Une femme très belle tendait vers lui des lèvres plus légères que des ailes de papillon. Il reconnut le parfum vanillé. C'était celui de Fata, son amie d'enfance.

Il avait sa réponse, immense et évidente comme le Temple de sable. La mère de ses enfants, celle qui lui fermerait les yeux, elle n'était pas au bout du monde mais là, depuis toujours, avec lui.

Il serra Fata dans ses bras et posa ses lèvres sur les siennes.

 

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