L'amour du Vide

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J'ai le vent qui joue avec mes cheveux que j'ai pourtant attachés, mais quelques mèches se sont échappées et volètent doucement autour de mon visage. Ça fait du bien, ce petit vent, ça fait du bien, cette petite pause.

On a roulé un peu plus d'une heure, je ne sais pas si je suis enthousiaste ou si j'ai quand même une petite boule dans le ventre, mais pas de ces petites boules habituelles, non, disons une petite boule d'appréhension, de stress, ce qui serait normal. Pour l'instant rien, non, j'aimerais juste que nos autres amis arrivent, que l'on aille vérifier les papiers, les coordonnées, le poids, qu'on me donne le fameux billet bleu et enfin entrer dans la salle d'attente qui se dandine sur le pont un peu plus loin.

 

Nous voilà sur place, mes amis semblent plus stressés que moi, la plupart ne comprennent pas comment on peut faire ça et s'en sentent incapables.

J'ai déjà fait ça, il y a cinq ans. En ce même lieu. J'avais adoré. J'avoue, j'étais plus stressée, et c'est normal, là, je sais que je vais adorer et qu'il n'y a pas à avoir peur. Mais il y a cinq ans... j'avoue que j'étais pas très bien.

Je suis un peu frustrée de le conseiller à mes amis et ne jamais parvenir à convaincre. Je suis un peu frustrée que toutes les personnes auxquelles je déclare que c'est à faire ne se sentent capables de franchir le pas. J'aimerais tant qu'ils ressentent ça, la tête qui se vide de tout, le vertige amoureux qui palpite dans le cœur, la plongée qui semble sans fin.

 

Un café ? Non, merci. Plutôt après. Et soudain si, je la sens. Une petite boule se développe doucement et me chatouille. Ça devient réel, avec les cris qui résonnent en échos à chaque saut.

Ils vendent de la bière, non ? Dommage, je souris. Au fond de moi, je me demande pourquoi la vie, l'extérieur, le monde du travail, les transports en commun et un tas d'autres trucs me font si peur alors que là, je trépigne d'impatience à l'idée de me jeter à corps perdu dans le vide.

 

Nos amis arrivent, j'ai un papier à remplir et sur la petite table de bois je tremble, d'ailleurs le stylo fait des siennes, alors je gribouille le bois avec sa mine et je note les informations demandées, fébrile. Je ne veux pas trembler. Non. Je ne veux pas qu'ils croient que j'ai peur, car c'est faux : je veux juste être là-bas, sur le rebord du pont, regarder en bas et me dire : à nous deux, vide ! J'écris en tremblant pour aller plus vite, ma main vacille parce que je suis impatiente. Je sais qu'il va falloir savourer, c'est si court. Il va falloir que moi, boule de nerfs instable, je sache profiter de ce moment.

 

On vérifie le poids. L'adresse. On me donne mon fameux ticket bleu, et nous rendons enfin sur le pont où le vent fait rage. Celui que j'aime regarde en bas et ça suffit à l'angoisser, je sens quand même une lueur d'admiration dans son regard et ça me fait du bien : pour une fois que je sais faire quelque chose que les autres appréhendent, disons que ça me change. Je regarde aussi en bas, mais moi, ça aurait plus tendance à m'exciter. Tout ce vide. Cette hauteur. Ce gouffre. Je sais que je vais me libérer, je sais que cette journée sera une pause d'entre mes démons et autres dragons qui me bouffent de l'intérieur.

 

C'est long.

C'est long, de peser à nouveau les gens, les harnacher les uns après les autres, les faire sauter, remonter l'élastique,  y accrocher la personne suivante : chacun son tour.

C'est long, soudain je ne sais plus, et si j'y arrivais pas au final ? J'aime cependant cette pointe de stress qui apparait soudain. C'est pas le stress qui me tue d'habitude, non, c'est un stress positif, un stress d'envie, qui brille et pétille comme un bonbon tout rose et sucré.

Plus que deux personnes avant mon tête à tête avec le vide.

 

Une demoiselle prête à sauter recule, elle semble tétanisée. Ils essaient de la rassurer tant bien que mal tandis qu'elle redescend les marches en essayant de reprendre sa respiration. Elle remonte sur le rebord, on sent qu'elle est à deux doigts de pleurer, mais comme on le lui a offert, elle ne veut pas dire non chuchote-t-elle. Ses amis sont là et attendent. Je me mords la lèvre, on a envie d'aller la voir et lui dire ça va aller, t'en fais pas. Tu peux être fière de toi demoiselle au final, car tu as sauté quand même, malgré tes hurlements désespérés qui ont résonné si fort dans toute la vallée et qui en ont terrifié plus d'un dans la file d'attente.

 

Quand mon tour arrive, mon cœur fait un bond agréable.

Je me laisse faire, j'enfile le baudrier, je regarde les attaches à mes pieds, je discute avec le staff qui me demande si c'est ma première fois. Non, la seconde, et vous étiez déjà là il y a cinq ans. L'homme rigole, puis me dit que je suis déterminée, et ça me fait sourire, ça apaise la petite boule qui s'était formée tandis que l'on m'accrochait à l'élastique. Il est l'heure de grimper les marches. C'est difficile, à cause de l'équipement, mes jambes pèsent une tonne. Pas après pas, j'atteins enfin le rebord, et c'est plus fort que moi quand je regarde en bas. « Oh, putain » Parce que, quand même. Quand même, le vide. Mes pieds, là, à côté du gouffre. A quelques centimètres à peine. Te voilà, te voilà enfin, vide interminable. L'espace d'une seconde, réaliser : tu vas devoir sauter. Si, si. Te jeter dans ce vide sans nom. Ces cent-trois mètres de chute. T'es pas bien dans ta tête. Tu vas devoir sauter de toi-même dans ce gouffre. Tu vas devoir donner l'impulsion, personne ne va te pousser. T'es folle, complètement folle.

 

Petite blague avec le staff. Je me sens bien. J'écarte les bras, j'écoute le compte à rebours et sans réfléchir - parce que si on réfléchit, on réalise que c'est un peu contre nature et qu'on est bien mieux sur la terre ferme - je m'élance tel un aigle droit devant moi.

Ça dure une seconde, cet envol, c'est magique, une telle liberté.

Et puis soudain, la gravité, on chute et je crie tout ce que je peux, et je sens que tout me quitte : les angoisses, les rendez-vous chez mes psys, les pilules que je dois prendre, les crises de panique, les doutes, les incertitudes, les nuits trop courtes, la fatigue, les obligations, la peur… tout me quitte tandis que je crie en chutant comme une pierre. Je rebondis et éclate de rire entre deux rebonds tant je me sens bien en cet instant précis, j'écarte mes bras tel un oiseau tandis que je ralentis doucement. Déjà fini ? Non. Non, laissez-moi voler, chuter, voler encore, dégringoler… laissez-moi me balancer, les yeux grands ouverts autant que le sourire.

 

On me descend jusqu'en bas, je galère à attraper la corde pour me redresser afin que le type en bas me récupère et me place sur ce petit matelas bleu qui était si minuscule vu d'un haut. Je me sens comme la Reine des Neiges : libérée, délivrée…

 

Il me donne un petit certificat, je le mettrai avec l'autre. Et avec les prochains, parce que je reviendrai, ça, c'est certain.

Le plus dur est désormais de remonter. Un chemin raide, ardu, avec des marches hautes et des cordes. Fumeuse certifiée, je dois faire des pauses, je galère, je ne sens plus mes jambes, je grimpe et vingt minutes plus tard, retrouve mes amis en haut. Je ne peux m'empêcher de leur vanter le saut, leur dire vous devriez essayer, ça vide de tout, ça vide la tête et le corps, je m'emballe, encore sous le coup de l'adrénaline, je fais de grands gestes, mais je ne convainc personne, comme toujours. J'aimerais tant que vous ressentiez ça, quand même, les amis.

 

On me félicite alors que je ne vois pas pourquoi des félicitations, j'ai rien fait d'exceptionnel. C'est exactement plus de peur que de mal, que de sauter à l'élastique.

 

C'est fou, il murmure, celui que j'aime.

C'est fou, tu sautes dans le vide comme tu ferais tes courses, mais t'as peur de tout le reste du temps.

 

Je hausse les épaules : j'en sais rien, moi. Ou si, je sais.

Je sais juste que je voudrais retourner chercher un billet bleu et faire la queue et à nouveau, affronter le vide et me montrer plus forte que lui...

 

Toi qui m'a lue, si tu veux me voir sauter, tu peux, je te laisse le lien en dessous.

Et surtout, tu peux t'inscrire pour faire de même, petit lecteur, je t'assure que si tu veux vider ta tête de tout ce qui gangrène et fait mal, c'est un moyen fabuleux…

 

Depuis le pont :

https://www.youtube.com/watch?v=JbM3aPVvvzE




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