L'amour parfait existe-t-il ?

veroniquethery

   Clara savait très bien que l'amour parfait n'existait pas. Même pas dans les contes de fées. Si on y réfléchit bien, le loup mange le Petit Chaperon rouge après s'être farci la Grand-Mère. Le Prince charmant est tellement barbant que la Belle s'est endormie. Et pas qu'un peu ! Le coma, direct ! Alors qu'à l'époque, on ne savait même pas que cela existait ! Du reste, elle a eu bien de la chance qu'on ne l'enterre pas vivante, cette pauvre fille qui se piquait au fuseau pour s'injecter Perrault seul sait quelle drogue ! Quant au mec de Cendrillon, il était obsédé uniquement par ses pieds ! Ce bouffon avait fait la bringue une nuit complète avec elle, mais il n'était pas fichu de dire quelle tête elle avait ! Tout ce qu'il avait retenu, c'était la taille de ses panards ! Tu parles d'un romantisme !


   Bref, l'amour parfait n'existait pas. Clara le savait depuis l'enfance et elle ne comprenait toujours pas que ses amies se soient jetées dans le mariage ou le PACS avec la frénésie d'un poisson rouge apercevant un bocal après avoir failli terminer dans la gamelle de Minouchet ! Sauf que, pour elles, Minouchet s'appelait célibat et que le bocal d'eau, c'était une union archivée à la mairie. Clara avait donc assisté à toutes ces cérémonies, savourant avec délice sa sagesse de femme libre. Non pas qu'elle ne soit pas attirée par les hommes. C'était même l'inverse et l'idée de se contenter d'un seul, durant des décennies, l'attirait autant qu'un vieux Lille, un lendemain de cuite.


   Mais, tout avait changé en rencontrant Emilio. Au premier regard, elle l'avait trouvé quelconque. Mince, plutôt petit, pas très souriant. En même temps, bosser, un samedi soir, dans une brasserie pleine à craquer de goinfres affamés et de soiffards déshydratés aurait sans doute pu rendre dépressif n'importe quel serveur. Lui, en revanche, semblait s'animer au contact des clients, devançant les demandes, satisfaisant les clients avant même qu'ils n'aient levé la main pour l'appeler. Du passe-partout porte-plats, il devenait un danseur virevoltant entre les tables. Elle devait bien se l'avouer. Plus les heures passaient, plus Clara le trouvait fascinant. Elle se débarrassa donc avec promptitude de son cavalier du soir et sirota, café sur café, en attendant avec impatience le moment où elle pourrait l'aborder.


   La nuit lui avait semblé éternelle. Des gouffres d'amour, des puits de langueur, des falaises de plaisirs. C'était comme si Emilio savait ce qu'elle désirait depuis toujours. Comme s'il lui donnait la vie. A quarante ans, Clara renaissait. Mieux que cela. Elle sortait d'une mort éveillée, telle l'Aurore émergeant après cent ans de sommeil. Et, pour la première fois, Clara eut peur. Peur de perdre cet amant, ce père, ce frère, celui qui était devenu son Tout. Mais, les mois s'écoulèrent et ses craintes s'envolèrent. Emilio la comblait, la possédait et elle éprouvait, pour lui, une adoration païenne, primitive.


   Ainsi, l'amour parfait existait et les princesses des contes étaient de fieffées menteuses de nous faire croire le contraire. Son bonheur était parfait, à une ombre près. Un filigrane d'obscurité dans son océan de lumières. Emilio avait un secret. Un objet qu'il contemplait parfois, quand il ne se croyait pas observé. Qu'il caressait du doigt avec une volupté amoureuse qui faisait trembler d'effroi Clara. Parce qu'il représentait l'Ailleurs. Là où il emmenait ses mots loin d'elle, là où il emmenait sa voix loin de sa présence fidèle. Un objet qu'elle haïssait, chaque jour davantage. Un objet qu'il lui avait interdit de toucher. Son téléphone portable.


  Clara n'avait jamais fouillé les affaires de ses amants. Elle n'y aurait même jamais pensé. Mais, désormais, cette idée la hantait. Dès qu'elle fermait les yeux, elle songeait aux messages enfiévrés qu'il avait pu envoyer à d'autres. Elle imaginait leurs voix tentatrices à l'autre bout du fil. Elle pouvait, durant ses nuits d'insomnie, dessiner leurs visages, leurs corps qui étaient les trophées qu'il devait conserver, comme dans un écrin secret.


   Un dimanche, épuisée par une nouvelle nuit sans sommeil, elle se glissa vers l'objet de ses convoitises. Il était allumé. Une minuscule lueur l'appelait, comme un morceau de ciel qui apparaîtrait au détour d'une forêt obscurcie par la magie d'un mauvais génie. Aucun code ne protégeait son intimité. Elle se souvint de la répugnance avec laquelle il lui avait parlé de Lucie, son ex compagne, qui avait osé enfreindre cette unique interdiction. Elle se souvint qu'elle lui avait juré que, jamais, elle n'oserait violer sa confiance. Mais, aussitôt, les voix des Autres résonnèrent. Il y en avait tant qui tentaient de le voler à elle.


   Ses doigts avaient à peine effleuré le portable qu'un éclair jaillit. Clara entendit, autour d'elle, les cris d'effroi de toutes celles qui l'avaient précédée. Mais, il était trop tard. Elle le comprit aussitôt qu'elle le vit. Il était là, à l'observer, en souriant, de l'autre côté de l'écran...

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