Le carré des indigents (2)

gordie-lachance

J’avais honte aussi (et honte d’avoir honte), alors je m’arrangeais pour ne pas rester trop près d’elle. Je lui en voulais d’avoir l’air aussi paumée et d’attirer les regards des hommes, avec ses cheveux blonds dans tous les sens et sa robe collée sur sa poitrine par la pluie. Cette dernière chose était apparemment ce qu’il y avait de mieux chez elle. L’année d’avant, Anthony Brisco l’avait élue « Melle beaux nichons du quartier ». J’avais été mis au courant de ça et j’avais dû lui mettre une raclée.

Même en marchant loin devant elle, je pouvais sentir les regards des hommes frapper son corps comme des éclairs.

Je crois que si j’avais eu la même force que mon père, je les aurais tous cognés. Elle d’abord, et eux ensuite. A bras raccourcis, jusqu’à leur faire rentrer leurs sales yeux dans la tête. Pour qu’ils se taisent et arrêtent de me promettre des choses qui n’arrivaient jamais.

Depuis quelques temps, je refusais que ma mère m’embrasse devant l’école. C’était déjà assez humiliant de ne pas être encore au collège à mon âge -mais j’avais été absent tellement de fois qu’ils n’avaient pas réussi à se débarrasser de moi. Je savais ce que tout le monde pensait d’elle, et ses démonstrations de tendresse me faisaient horreur. Elle ne venait presque plus jamais me chercher, de toute manière.

Ce jour là, ce con de Paul (celui-là je le hais plus que tous les autres réunis) a reniflé la bonne affaire quand il nous a vus rappliquer dans la rue. Il a attrapé une bouteille de vin et il a fermé son épicerie à toute vitesse, soi-disant pour nous raccompagner. Comme si on n’était pas capables de rentrer tout seuls. La vérité, c’est qu’il commençait à connaître ma mère et qu’il pouvait deviner quand elle avait besoin de compagnie. D’un autre côté, il n’avait pas tellement de mérite, vu que c’était le cas presque tous les soirs.

Ils sont vite allés s’enfermer dans le salon et je me suis retrouvé seul. Au bout d’un moment, j’ai entendu des rires et de la musique. Il faut croire qu’elle allait mieux. Je ne comprenais pas ce qu’elle pouvait trouver à des types pareils, mais après tout c’étaient ses affaires. Sa réputation était faite depuis longtemps, alors elle n’était plus à un écart près.

Salope, putain, traînée… des mots que j’avais toujours entendus la concernant. Je suis sûre que je me suis battu plus de fois pour elle qu’elle ne m’a donné le sein.

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