Le début de la sagesse

desheures

Nous avions presque tout réalisé à temps : la transition énergétique, la mise en commun des savoirs, la participation de chacun à la production commune, mais nous n'avions pas tout prévu...


      Le vent du sud souffle avec une force effrayante. Chaque jour il se charge un peu plus du sable des déserts proches. Depuis des années, les grains de poussière s’insinuent dans tous les mécanismes, tous les circuits. Il n’y a pas si longtemps, nos microparticules polluantes rendaient l’air des villes irrespirable. On pensait en avoir fini avec les masques.  La nature se venge. Même les éoliennes périphériques se bloquent. Elles ne sont plus protégées par leurs champs de forces, perturbés, comme tout le reste, par les persistantes anomalies magnétiques du soleil. Les toits et les façades solaires endommagés peinent à nous pourvoir en énergie. Quelques irresponsables voudraient réactiver les unités de production nucléaire en dormition mais nous n’avons même plus les moyens d’assurer la sécurité du stockage des déchets radioactifs de la zone portuaire du Grand Ouest, qui tombe en ruines.

      Je reviens de l’antique quartier de Cergy dont plus personne ne sait lire la gigantesque horloge. A présent, nous « ressentons » l’heure. Au pied des colonnes de l’Axe Majeur, j’ai assisté à la dernière phase d’assemblage orbital de l’Arche 01, l’immense vaisseau mère qui emporte l’humanité vers son nouveau destin : Proxima Centauri. Il cachait une bonne partie du ciel. Nous n’étions qu’une poignée à le regarder basculer lentement vers l’infini. L’an 1 du Grand Départ, cette année 2063 après J.C, semble être aussi pour nous, les Restants, celui d’une nouvelle solitude, d’une sublime indifférence. Le début de la sagesse ? Dans le crépuscule rouge le vieux smartbus automatique, guidé par la dernière plateforme en activité, nous ramène trop vite au pied de nos tours végétales desséchées. Connecté au réseau d’intelligence collective du cyberespace 7.0, je transmets mes impressions par impulsions mentales. Les dirigeables photovoltaïques sont cloués au sol. Seuls, des drones de surveillance scintillent dans le lointain au dessus des zones « rétives », nos ghettos. Les enseignes luminescentes n’affichent plus que des consignes de sécurité et des données environnementales. Je descends un peu avant mon terminus pour marcher un peu. Je ne croise que des ombres muettes, penchées sur leur écran tactile collé comme une deuxième peau au dos de la main.

      J’habite ici, au 52ème étage de la Tour Hélicoïdale Ibn Battûta, qui domine le Champ de Mars. Comme dans les rues, la lumière froide mais apaisante des diodes s’allume sur mon passage. Personne dans les couloirs, ni aucun bruit. Mon code ADN digital instantané : J’entre chez moi. Le système domestique m’accueille avec le traditionnel « Paix sur vous ! », une voix féminine  plus vraie que nature, choisie par moi. Il enchaîne avec ma chanson préférée : « Moon river ». Je dé-opacifie la baie vitrée en passant la main devant. Je me sers à l’ancienne un verre de ma petite réserve de Romanée-Conti, un chef d’œuvre en péril. Ça vaut une fortune mais j’ai payé à ma façon, comme tout le monde en vérité : c’est automatiquement décompté de mon capital d’énergie vitale, l’ultime trouvaille de l’Ordre marchand. L’unité alimentaire collective de la tour me délivrera sur demande mon repas de synthèse, agrémenté de quelques compléments biologiques. A condition qu’en échange je donne au recyclage mon eau corporelle récupérée par le maillage filaire de mes vêtements. Je contemple Parispolis désormais plongé dans une semi-obscurité fantomatique. Étrange ballet de lucioles éphémères en bas : les derniers smartbus sur leurs rails invisibles et les rares promeneurs enveloppés d’un léger halo bleuté à mesure qu’ils avancent. Je cherche d’un regard nostalgique et vain à apercevoir des oiseaux, des chats errants sur les toits, sans numéro de série, comme ceux que je voyais dans mon enfance…  

      Hier, au bloc sanitaire de quartier, j’ai fait enregistrer mon hologramme mnémonique intégral. Je ne sais pas pour qui... Une jolie archiviste de l’Arche 01 peut-être. Je n’ai que 50 ans, c’est jeune de nos jours, mais un clone humain de la première génération s’use plus vite. Pour l’instant je ne suis pas affecté par les mutations virales, ni par aucune atteinte neurologique. Je n’ai pas subi de corrections génétiques depuis ma naissance. J’ai demandé la déprogrammation progressive aléatoire de mes bio-circuits intégrés, de mes implants de néodyme, de mes transducteurs et de mes patchs de régulation physiologique. C’est paradoxal, et contraire à ce qu’on nous avait promis jadis en nous vendant cette camelote, mais le médecin m’a prévenu que je risquais de mieux percevoir l’invisible qu’auparavant. « Il vous reste encore du temps, le bien le plus précieux dans ce monde… », m’a-t-il lancé avec un petit sourire avant de me quitter.

      Holly doit m’attendre quelque part dans sa robe noire Givenchy. Si ça se trouve à l’étage en dessous… Quand le sommeil viendra, je rêverai encore de l’Arche, là-bas, sous les étoiles. Ceux du Grand Contact sont patients. Nous sommes leurs invités. Loués soient-ils.


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