Arrêt pensées

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Arrêt pensées

Il était 20 heures sur les multiples horloges de l'appartement de Joana. Elle se disait que dix ans auparavant, elle aurait été en retard et n'aurait pas pu profiter de ce magnifique lundi hivernal. Elle aurait aussi eu moins de temps pour peaufiner le discours qu'elle devait prononcer le soir même au gala annuel réunissant les meilleurs "peintres du futur" comme les avaient qualifiés les organisateurs. D'ailleurs, cette appellation ne plaisait pas trop à Joana. Ayant connu et regrettant les cartes postales, elle préférait se voir comme une artiste d'un nouveau genre. Ce genre, elle l'appelait "l'écreinture", contraction d'écriture et peinture. Cela l'amusait d'inventer des mots, et d'inventer tout court d'ailleurs. Joana avait découvert "l'écreinture" neuf ans plus tôt, alors qu'elle fêtait son vingtième anniversaire...le plus beau de sa vie. Ecrivant depuis toute petite poèmes et nouvelles, elle avait voulu retranscrire ce moment, les sentiments qu'il avait provoqué en elle au point de lui tirer quelques larmes discrètes, elle qui s'était toujours obstinée à garder ces émotions secrètes.

Elle avait décrit ce moment dans ses moindres détails, de la couleur du ciel au nombre exact de nuages en passant pas l'odeur que dégageait le mystérieux plat préparé par sa mère pour l'occasion. Cette dernière n'avait jamais su cuisiner mais Joana appréciait les attentions de la seule personne à qui elle se confiait, et avait toujours mangé ses horribles mets avec un sourire radieux bien que forcé. C'est après avoir apposé le point final que Joana découvrit l'existence de "la peinture par la pensée".

Depuis, elle s'était prise de passion pour ce nouvel art qu'elle considérait d'ores et déjà comme le premier, reléguant la magnificence du cinéma à la huitième position dans son esprit. Cette forme d'expression était apparue grâce à un homme: André Pession. Né d'un père dyslexique et d'une mère au sens de l'humour développé mais discutable, le choix de son prénom fut le fruit de la combinaison de ces deux...qualités... Un soir, alors que Laure et Jean Pession prenaient leur repas, le second lâcha: "Tiens, mon assistante est en drépession paraît-il!". Inutile de vous raconter la suite. En tout cas, il s'en était plutôt bien sorti, André, puisqu'à la sueur de son front et après des années de réflexion, il avait réussi à développer un outil révolutionnaire: un logiciel informatique permettant d'interpréter des textes et de les retranscrire en peinture. Au départ, le logiciel était assez simple et comportait peu de fonctionnalités mais il avait inspiré de nombreuses personnes et offrait désormais à l'utilisateur le choix du type de peinture, de pinceau, le style ainsi que moult autres choses, permettant ainsi à chaque utilisateur de rendre son oeuvre très personnelle.

Il était maintenant vingt-deux heures trente et Joana s'était encore débrouillée pour être en retard. Elle prit son sac et quitta précipitamment l'appartement. Etourdie comme elle l'avait toujours été, elle avait complètement oublié avoir programmé ses fenêtres numériques sur le mode été alors que dehors, l'hiver sévissait. C'est donc dans un froid glacial et durant sept longues secondes que Joana attendit son taxi. Contrairement à de nombreuses compagnies de taxis, Taxi Sgond Dattente avait préféré ne pas remplacer ses chauffeurs par des robots, et c'est justement pour cela que Joana, comme beaucoup d'autres, avait décidé de faire appel à ses services, elle qui était pourtant à la pointe de la technologie, de crainte de causer la disparition des contacts humains.

"-Excusez-moi pour le retard Mme Padlimit! Il y avait des problèmes de circulation sur le couloir aérien CA6!", s'excusa le chauffeur.

Elle arriva au téléport à vingt heures quarante, soit dix minutes avant le départ de son télévol pour Pékin. Durant le voyage, elle fut soudain plongée dans le noir complet.

"...bug informatique [...]" C'est au son de la radio de sa chambre d'hôpital que Joana rouvrit les yeux et comprit ce qui s'était passé. Un bug informatique avait engendré le lancement de deux téléportations au même moment, une entre Pékin et Paris, l'autre entre Paris et Pékin. La collision avait fait plusieurs victimes mais, par chance, Joana s'en était sortie avec deux heures d'inconscience. Elle n'avait jamais eu totalement confiance en quelque moyen de transport que ce fût, et cet accident lui donnait raison.

Joana sortit de l'hôpital le lendemain. Elle était fatiguée et décida de prendre quelques jours de repos. Ayant toujours rêvé de voir une finale de coupe du monde de football, elle prit la direction du Stade de France à la date du 12 juillet 1998 avant d'enchaîner avec le Japon et l'Allemagne. Son tour (des coupes) du monde prit fin au Brésil en 2014 où elle fondit pour un beau carioca. C'est d'ailleurs à Rio que sa plus belle peinture fut écrite, en une simple phrase: "Le soleil couchant illumina leurs visages emplis de joie jusqu'au dernier rayon".

FIN

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