Le drame sublime

Fanny Chouette

La nuit : gravement au soleil.

L'ombre est le théâtre de nombre d'entre eux, qui consument leurs nuits comme le Céleste l'exige : à la merci des secondes élastiques, rien n'existe au dehors du monde qu'ils battissent. Devant eux se dresse un jardin parallèle aux émotions violentes. Un Monde. Qu'ils ruineront sur papier pour que d'autres les portent en génies visionnaires. C'est entendu, lisons entre les lignes.
Pour qu'au matin suivant l'esquisse en soit nouvelle, ils interviennent sur le réel quand plus personne ne veut savoir.

S'opère alors le drame sublime.
Les plus belles phrases se doivent d'être lues la nuit. Elle seule livre cette atmosphère, pareille à l'Ailleurs, au tout de suite, à l'urgence face au vent. Elle seule sait les poètes tout à fait fous. L'Univers au creux de la main, elle souffle sur les braises, incendie le moment, coupable souriante. 
S'opère alors le drame sublime. Le jour courant, ont-ils seulement conscience d'abattre des heures, parfois plus longues que la normale ? La trotteuse caoutchouc s'amuse de leur attente. Les mots suffoquent dans un carnet, trépignent, se voudraient dictateurs. Ils échafaudent des plans sans échelle, suspendus au vide qu'ils subliment d'adverbes, cajolent de virgules magistrales et d'impératifs majestueux. Ils mêlent au drame la beauté de l'instable ; petits poucets des nuits de feu, ils y sèment des rimes, qui bientôt s'en vont ricocher. Déjà, ils sont pareils à des étoffes d'hémoglobine secouées de frissons. Le palpitant n'est plus seul maître à bord, une toute autre folie prend le relais, discrète.

S'opère alors le drame sublime.
D'aucun diront que "l'audace a du génie, du pouvoir et de la magie". Un tiercé dans l'ordre dont personne n'est témoin, un pacte avec l'éphémère que personne ne soupçonne. Là est l'essence même de ce qui berce leurs viscères. Livrés en pâture aux petites heures, ils inventent des images qui rendent fous. Les frissons reprennent, parfois les yeux se ferment pour n'en perdre une miette. L'instant d'après ils dézinguent l'attendu pour se nicher au creux du Beau. Les voilà tout à fait vivants. Ils se font poètes, chaque fois comme la toute première. Dans cette bulle rien n'est magique puisque tout y est violemment réel. Une parallèle vertigineuse et fragile, qui fera loucher les déjà bigleux, jaser les envieux et douter les cartésiens sur la réserve. Ils ne font qu'ouvrir le Monde, disséquer l'infime, chamailler les courants d'air. Ils frappent aux portes closes de l'intérieur ; laissent s'en évader une nuance visible à l'âme nue, quand la lorgnette philosophe dans sa robe du soir. Le paradoxe en bandoulière, ils renversent bien des tiroirs à malices. Ils hécatombent. Puisque tout est là, rien n'est suffisant.

S'opère alors le drame sublime.
Car ils osent jusqu'à l'ivresse, appartenir à ces nuits. Puissiez-vous en vivre quelques unes, appréhender leur pleine gravité. C'est une mélodie qui n'appelle aucun accord, elle tisse ce qu'elle voit. Chaque détail en étoffe diabolique, la nuit tout est majuscule. Vous savez, maintenant.
S'opère alors le drame sublime. Ils agacent le vide d'un regard magnifique, différent, assassinent le silence, proposent à Morphée leur lecture du paysage. Le fait est là, la nuit a besoin d'eux. Sinon quoi ? Dormir ? Il sera bien temps. L'aube aura demain des crampes, quand l'heure est ici, aux absences orchestrées. L'esprit acéré, ils vagabondent maintenant ; gardent secret l'instant où la nuit est urgente de confidences. Feutrée, elle insiste alors pour que la musique soit belle, et assiste doucement à la merveille provocante.

Le drame, sublime.


(c) 2016
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