Le leurre a sonné

Bastien Bachet

Garagiste dans un village isolé, je ne vois passer guère de monde. Pour tricher un peu, il m'arrive de poser un cerf empaillé à la sortie du village, dans une courbe à l'orée de la forêt. C'est une imposante bête roux cendré qui devait faire ses quatre-vingt kilos, et avec des bois dressés comme des étendards, les conducteurs mordent à l'hameçon neuf fois sur dix et atterrissent dans le champ de pommes de terre en face. Alors je n'ai plus qu'à rentrer au garage en attendant que mon téléphone portable se manifeste.

 Au début je ne faisais ça qu'aux touristes ou aux gens de passage. Mais de fil en aiguille j'ai commencé à pratiquer sur le tout venant. Tant pis pour les connaissances, je leur fais un prix à l'arrivée.

Le jour où le Land Rover des chasseurs a filé droit dans le champ, j'ai capté les quatre paires d'yeux hallucinés des gars en vert qui lorgnaient libideusement vers la bestiole sur le bas-côté. À quarante centimètres du sol, ils avaient l'air interloqués mais contents. Avant que l'engin s'écrase au ralenti dans les patates, je me figurais déjà qu'ils allaient tout tenter pour choper le cerf. Alors en accélérant le pas, j'ai repris la bête empaillée sous le bras et je me suis dit qu'il valait mieux courir vite, pour traverser la forêt jusqu'à ma camionnette.

C'était loin d'être évident.

Quand la sueur m'a brûlé les yeux à force de déborder au dessus de mes sourcils, j'ai trébuché en m'empêtrant dans des branches, j'ai réalisé qu'il valait mieux se rendre plutôt que de risquer une rafale de 7 mm dans le postérieur. Mais je me voyais mal expliquer au maire, au boulanger ou au garde-champêtre, que j'avais manigancé leurs sorties de routes avec un cerf empaillé. Et que penserait le facteur ?  Alors j'ai continué.

Quand un point de côté épais comme une langue de veau est venu se planté sur mon flanc gauche, mon élan se coupa tout net et je décidais d'abandonner le rembourré sur place pour sauver ma peau, et ma réputation. Alors j'installais le cerf au milieu du bois pour donner un os à ronger à mes poursuivants et je reprenais ma course en haletant. Mais je n'allais pas loin.

 Je m'écroulais derrière un bosquet pour me cacher, les nerfs en compote, l'abdomen en feu, les jambes vrillées et je voyais les quatre chasseurs qui déboulaient comme un seul homme sur la clairière. Ils se figèrent devant la bête immobile. Une alouette toussa, le cerf ne bougea pas, les chasseurs se rapprochèrent.

Le moment de grâce eut lieu mais pour d'autres raisons, car au moment où je croyais avoir fait le plus dur et qu'ils rebroussaient chemin l'animal sous le bras, interloqués mais contents, le chauffeur du lot tira son portable de sa poche en pensant qu'il serait judicieux d'appeler maintenant le garagiste.

Recroquevillé contre le talus mon téléphone sonna en tranchant la forêt de sa mélodie inutile, et les chasseurs firent volte face. En un instant ils furent sur moi, interloqués mais contents.

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