Le Manoir des Dagorn

wmarcel

Synopsis

La famille Kerry: Charlotte, William, Louise et Peter

Monsieur Huguenot, notaire à mèche grasse, livreur d'héritage.

Un manoir au bout d'un chemin avorté dans les bois.

Un relais routier tenu par une famille plutôt hostile.

Un commissaire Loubert curieux et solitaire.

Une none aux pratiques peu orthodoxes.

Une malédiction, des disparitions classées sans suite, des doutes.

Un temps sombre, humide et orageux.

C'est tout ce dont vous avez besoin pour le moment.

Bienvenu au Manoir des Dagorn

ARTICULATION 

Chapitre 1

Ce chapitre débute par un épilogue, treize ans après les événements de 2009. Louise, la fille aînée, revient sur les lieux avec Paul son fiancé et quelques amis, pour fêter le Nouvel An. Un mystère plane sur le manoir.

Retour le 23 juillet 2009. On y retrouve la famille Kerry, composée de Charlotte (la mère), William (le père), Louise adolescente, et son petit frère Peter, 5 ans. 

Ils sont en route vers le manoir dont vient d'hériter Charlotte, à la suite du décès de sa mère biologique inconnue. Alors que la famille s'arrête dans un relais, où ils doivent récupérer une enveloppe, contenant le plan d'accès au manoir et les clés, le père et le petit frère disparaissent.

Chapitre 2

23 juillet - Début de soirée. Le commissaire Loubert est sur place et vient de définir un périmètre pour commencer les recherches avec son équipe.

Celui-ci conseille à la mère et sa fille d'aller se reposer au manoir, en attendant des nouvelles de l'enquête. À contrecoeur elles acceptent, et découvrent donc les lieux. Elles se sentent mal à l'aise dans cette demeure froide et inconnue. Elles préfèrent ne pas se séparer et décident de s'installer dans le salon. À 3h12 cette nuit-là, Charlotte reçoit un appel du commissaire: William a été retrouvé inconscient. À son réveil, celui-ci dit avoir vu une vieille dame avant de s'être évanoui. Il ignore les raisons de cette perte de connaissance. Qui est-elle ?

Chapitre 3

12 décembre 2008 - On assiste à l'enterrement de la mère biologique de Charlotte. La tension entre les membres de la famille est intense. Certaines personnes du village, ainsi que la famille Frimontier, propriétaire du relais, sont là. L'atmosphère est très étrange. Tout le monde semble se disputer l'acquisition du manoir. On découvre que Laura, la soeur biologique de Charlotte, est enragée d'apprendre que Mme Dagorn, leur mère, lègue le manoir à Charlotte qui ne fait plus partie de la famille depuis ses 3 ans. 

Retour au 24 juillet 2009 - La famille Kerry se sent mal à l'aise au manoir. Le père ne se souvient toujours pas de ce qui lui est arrivé. Louise découvre au hasard d'une promenade dans la demeure, un trousseau de clés, dans un bureau à l'étage, dont l'une est flanquée du prénom Charlotte.

Chapitre 4

27 juillet - Jour anniversaire des 6 ans de Peter. Les recherches n'ont rien donné. Les Kerry décident de s'établir au manoir pour une durée indéterminée. Louise installe son ordinateur dans le bureau, et aperçoit par la fenêtre son frère debout dans le jardin, qui la regarde. Elle appelle aussitôt son père, et partent ensemble le chercher. En vain. 

Plus tard, toujours curieuse, Louise trouve dans une chambre à l'étage un journal intime. Elle comprend que celui-ci appartenait à Julia Dagorn, sa grand-mère biologique. Elle y découvre certaines choses plutôt inquiétantes, et décide de le donner à sa mère. Laquelle trouvera glissée à l'intérieur, une photo prise devant le relais où son fils a été enlevé: "Ludivine et Maxime Frimontier - juin 1963"

Chapitre 5

28 juillet - Cet épisode nous en apprend davantage sur le commissaire Loubert et son passé. Notamment qu'il ait succédé à son père devenu muet soudainement il y a quelques années. Il vit aujourd'hui dans une maison de retraite. Suite à la découverte de cette photo et d'autres éléments, Monsieur et Madame Kerry se rendent chez le commissaire. Alors que Louise est restée seule au manoir, elle reçoit un appel urgent du notaire Mr Huguenot, ainsi que plus tard, la visite d'un certain Émile, l'ancien jardinier du manoir.

Cette nuit-là, la famille a du mal à dormir. Comme il fait froid et très humide, le père décide d'aller chercher du bois pour faire un feu, mais lorsqu'il monte dans le bureau chercher les clés, celui est étrangement verrouillé. Au même moment, Charlotte et Louise croient voir quelqu'un dans le jardin, et la panique s'installe. Plus tard, le bureau ouvert découvre le corps d'un homme sans vie. Le commissaire Loubert arrive sur place à 3h du matin.

Chapitre 6

11 avril 1964 - On découvre Mme Dagorn, la grand-mère de Charlotte, très en colère. Elles se disputent violemment avec sa soeur, et Ludivine, la tante de Charlotte. Les deux femmes lui disent qu'elles ne peuvent plus faire ça, que c'est devenu trop dur, qu'il faut arrêter. On en apprend davantage sur cette partie de la famille, ces trois femmes qui se cachent derrière la malédiction de la famille Dagorn. Un homme tente de s'interposer, mais se fait frapper par la grand-mère. Le chapitre se termine par: "c'est la dernière fois que je vous demande de faire ça."

Chapitre 7

29 juillet - Commissaire Loubert vient examiner le corps dans le bureau, et informe les Kerry qu'il a trouvé dans les dossiers de son père des cas de disparitions similaires, survenues plusieurs années auparavant. Ceux-ci ont été classés sans suite. Ainsi qu'une lettre du grand-père Dagorn, confiant que sa famille porte un lourd secret qu'il ne peut plus supporter et qu'il préfère se donner la mort. 

C'est une immense déception qui pousse le commissaire Loubert à rendre visite à son père pour le faire parler, convaincu qu'il a étouffé beaucoup de choses. Son père lui donne une clé accompagnée d'un code de casier. Loubert fait ses adieux à son père qu'il ne veut plus revoir.

Chapitre 8

1er janvier 1942 - Mr et Mme Dagorn sont dévastés par la mort de Stefen, leur petit garçon de 6 ans. Mme Dagorn exige qu'on enterre leur fils dans le jardin du manoir. Absolument détruite par cet événement, elle reporte toute son affection sur sa fille cadette Julia, la mère biologique de Charlotte. On prend conscience de la folie qui l'habite: elle fait croire à tout le monde que sa fille est en réalité un garçon. 

Retour en 2009 - Dans la tête de Charlotte, on lit un passage du journal intime qui révèle entre autres, les raisons qui ont poussé sa mère à l'abandonner à l'Orphelinat Sainte Justine à l'âge de trois ans.

Chapitre 9

- 30 juillet - Ce chapitre est le début de la reconstitution de toute l'histoire de la malédiction qui pèse principalement sur le manoir de la famille Dagorn, mais également sur la famille Frimontier, le village, et l'enlèvement de ces petits garçons avant Peter, entre 1949 et 1975. On va découvrir qui est la vieille dame que William Kerry a cru voir avant de s'évanouir, et que la soeur de Mme Dagorn était none, utilisée comme parfaite couverture pour ses atrocités.

Dans le même temps, le commissaire Loubert perquisitionne la station-service des Frimontier. Les squelettes de plusieurs enfants sont découverts dans le sous-sol. L'espoir de retrouver Peter s'intensifie, pourtant, il demeure introuvable. Aucune trace ne prouve son passage dans le sous-sol du relais.

Plus tard ce soir-là, Louise, sortie fumer une cigarette en cachette, aperçoit une nouvelle fois son frère. Elle décide de le suivre, malgré sa peur. Elle s'enfonce dans la forêt du parc du manoir, et arrive devant une énorme pierre tombale, sur laquelle est inscrite Stefen Dagorn 1936-1942. Elle retrouve son frère étendu sans vie sur la tombe. 

Chapitre 10

4 août - Le chapitre commence par l'enterrement de Peter à Paris. Le commissaire est venu avec sa femme. Après les funérailles il informe Mr et Mme Kerry des événements survenus après leur départ. Plusieurs personnes ont été arrêtées. Le relais familial a été fermé. Une none qui s'était suicidée peu après l'enlèvement de Peter, faisant la première page des journaux, n'était autre que la soeur de Mme Dagorn, que tout le monde pensait morte depuis longtemps.

Les Kerry ne veulent plus revenir au manoir, mais décident de le mettre en location, car Charlotte refuse de se séparer de cet endroit.

Ce chapitre se termine par un épilogue treize ans plus tard. On retourne au début de l'histoire avec Louise adulte, son fiancé Paul et leurs amis. 

Elle leur annonce qu'elle est la nouvelle propriétaire du manoir, qu'elle est enceinte, et que c'est un garçon.

CHAPITRE 1

Il faisait une température assez douce pour un 31 décembre. La pluie, qui n'avait cessé de tomber depuis leur arrivée, hier après-midi, en était sûrement à l'origine. Le thermomètre affichait 8°, une température acceptable pour la Bretagne, en cette période de l'année. Louise et Paul étaient arrivés les premiers dans l'immense demeure, qu'ils s'amusaient à surnommer Le Manoir du Marais, en référence à la vétuste maison hantée du livre de Susan Hill.

Paul, ingénieur en agroalimentaire, était un jeune homme de 32 ans cartésien, travailleur et très calme. Son look très chic et soigné, ses cheveux bruns, coupés courts au style des dandys d'après-guerre, lui donnaient des allures de vieilles photos. 

Louise, la chevelure châtain clair, et la mine pétillante, renvoyait cette image douce qu'on se fait des jeunes muses d'Hamilton, dont les joues roses et fraîches procurent à leur visage un air rassurant. À eux deux, ils formaient un couple parfaitement équilibré depuis cinq ans, ce qui suscitait bien souvent l'envie de ceux qui les connaissaient.

Ils avaient quitté Paris, dans la matinée du 30 décembre, pour se rendre dans un petit village normand, dont la réputation des produits fromagers locaux le précédait. Ensuite, ils s'étaient arrêtés dans un vignoble pour acheter du bon vin, qui accompagnerait le dîner de la Saint Sylvestre comme il se doit. 

Louise avait fini ses études plus tard que les jeunes de son année. Certains problèmes familiaux, survenus peu avant son bac, l'avaient plongée dans une dépression dont deux années de guérison avaient suffi à la rendre pleinement confiante envers l'avenir. Comme son père, elle était devenue journaliste, et avait commencé, l'année dernière, la rédaction de son premier roman. Elle venait d'avoir 30 ans.

D'une nature solitaire, son entourage cherchait toujours à la faire sortir de chez elle, ce qui avait don, par moment, de franchement l'agacer. Elle espérait secrètement qu'un jour ils lui foutent la paix. Elle pouvait se montrer particulièrement sociable, voire excentrique parfois, mais s'enfermer chez elle des jours durant, sans raison dramatique. Elle était de ces personnes absolument attachées à leur solitude.

En somme, elle ne se sentait pas plus étrange que les cycles saisonniers !

Par chance, Paul la comprenait, bien qu'il soit très différent. Ses allers et retours entre fantaisies, extravagance, solitude, et introspection, suscitaient en lui un profond respect envers cette fiancée, qu'il ne voulait pour rien au monde qu'on lui remplace.

La vie à ses côtés n'était pas un ennui, et il adorait qu'il en soit ainsi. Lui qui était toujours si prévisible, voire ennuyeux ! Un trait de caractère par ailleurs, que Louise avait aimé chez lui dès les premiers instants.

Ils se garèrent sur le bord d'une route déserte, bordée de larges prés, peuplés de vaches solitaires. Paul sortit libérer une vessie prisonnière depuis déjà une heure. Il était 14 h 17.

Les rayons de soleil peinaient à percer les nuages lourds et gris. La brume s'était renforcée à mesure qu'ils montaient vers le nord. Louise regardait ce paysage sincère et brut. Cette atmosphère froide et isolée l'apaisait. Elle s'estimait heureuse d'avoir emporté avec elle son manuscrit, malheureusement dans le dos de Paul, soucieux de la voir se mettre trop à l'écart de leurs amis durant ces quelques jours. Bien qu'elle s'en voulait en repensant à cette forme de trahison, elle savait combien ce serait reposant et inspirant  

Elle se voyait déjà déambuler près de l'étang, gardien de ses souvenirs d'enfance, couvert d'une brume matinale nostalgique. 

Paul reprit sa place de conducteur en frottant vigoureusement ses mains gelées, lorsqu'il s'étonna de ne pas voir le GPS se rallumer en démarrant le moteur. Il reprit la route, pendant que Louise essayait de comprendre ce qui n'allait pas, avant de se rendre compte rapidement que celui-ci venait de les lâcher. Elle montra le GPS à Paul, accompagné d'un air boudeur. 

"Ne t'en fais pas, nous ne sommes plus très loin, je vais me souvenir de la route," réconforta Louise.

En effet, elle avait pour habitude de se reposer loin de la ville, seule dans la maison familiale, vide durant l'année. Elle y passait du temps à dormir, se promener, faire la cuisine, écouter de la musique et écrire. Son seul contact humain était quelques mots échangés avec les commerçants du village, lorsqu'il lui arrivait d'aller y faire des provisions.

Il leur restait environ trente kilomètres à parcourir jusqu'à la maison. Tous deux légèrement fatigués, le silence s'était installé dans la voiture depuis qu'ils avaient quitté leur stationnement. Une pluie fine commençait à tomber, et Louise somnolait depuis un moment. Elle entendait son coeur battre, nourrie par l'écho des rires de son frère, aux allures de vieux songes profonds. Les grincements de la balançoire. Le ballon rouge avec lequel ils jouaient. L'odeur de la tarte aux myrtilles de sa mère... Lorsque Paul la réveilla pour lui dire qu'ils étaient probablement arrivés, mais qu'il ignorait lequel de ces deux chemins emprunter, elle mit un moment à reprendre ses esprits. Elle lui indiqua la droite, puis ils s'engagèrent dans une longue allée ombragée, laquelle se fermait par un magnifique portail en fer forgé noir. Alors qu'elle cherchait le boîtier électrique, elle sentit en Paul une tension.

"Quelque chose ne va pas chéri ?

- Non non tout va bien. Je suis surpris c'est tout. Je l'avais vu sur des photos... Mais wow, il est énorme ce manoir !

- Je t’avais prévenu !

- Ouai, je sais. En tous cas, je comprends maintenant pourquoi tu t'es mise à faire des blagues paranormales à son propos. Tu sais bien que j'ai les pieds sur terre, mais ça me fouterait presque la chair de poule cet endroit !

- Attend alors de voir l'intérieur...

- Hmmm rassurant.

- Et il y a un même un étang derrière. Avec le brouillard, là, tu pourras dire que t'as les boules !!"

Ils rirent puis s'embrassèrent tendrement, alors que le portail s'ouvrait.

Ici, le temps semblait s'être assombri brusquement, bien que l'horloge ne l'expliquait pas. Il était 15 h 01. 

Le rythme de la pluie s'intensifiait de minute en minute, alors qu'ils s'avançaient dans la longue allée recouverte d'arbres centenaires. 

Seuls les éclairs posaient une touche de lumière sur ce sombre tableau de maison hantée. Devant la porte d'entrée, l'orage avait violemment éclaté à plusieurs reprises, et le vent semblait tout à coup être de la partie. Le parc qui entourait la demeure était sombre et effrayant. Les rafales faisaient virevolter les branches nues, créant par instant, des formes étranges, qui s'allongeaient lorsque les éclats lumineux du ciel les traversaient. Blanche-Neige et sa peau de porcelaine n'auraient pas été dépaysées par cette atmosphère.

Louise était partie en courant jusqu'à la porte, les bras chargés de paquets, pendant que Paul ramassait leurs valises, avant d'aller rejoindre sa fiancée à l'intérieur. Le coffre se referma dans un gros clac! étouffé.

Un décor intemporel jaillit alors sous ses yeux. Jamais il n'était entré dans une demeure si vaste, si belle, ailleurs que dans les visites virtuelles que l'on trouve sur certains sites de promotion immobilière, sans toutefois l'aspect très baroque de sa décoration. Il demeurait là, sur le tapis de l'entrée. Dégoulinant de toute part. Stupéfait. Louise se moqua de lui, le priant de bien vouloir retirer ses chaussures s'il voulait se familiariser avec les lieux.

En arrivant à l'étage, après avoir emprunté le majestueux escalier, qui lui fit aussitôt penser à celui du film Shining, ils se retrouvèrent au bout d'un long corridor sombre, parsemé d'éclats de foudre violente et lumineuse.

Absorbé par sa pure contemplation passive, il n'avait pas remarqué l'absence de Louise à ses côtés. Il l'appela à trois reprises, mais seul l'orage lui répondait. Il avançait à tâtons, laissant glisser ses doigts sur la tapisserie ancienne à reliefs, et cherchait en vain l'interrupteur salvateur de cette angoisse qui s'installait en lui peu à peu. Une courte trêve sonore lui permit d'entendre les accords d'une musique familière, s'élever d'une porte entrouverte au fond à droite. Dans l'entrebâillement, il aperçut Louise, assise sur un lit à baldaquin, le regard perdu dans le vide. Les volets clos, la pièce était plongée dans le noir. Devant elle, un vieux tourne-disque jouait un morceau de Nina Simone, dont Paul ne retrouvait plus le titre.

  "Ça va ma chérie ?

- Oui, et toi ?

- Ouai, mais tu sais, pas besoin de voir la brume sur l'étang. J'ai déjà eu les boules en te cherchant dans ce couloir ! Qu'est-ce que tu fais ?

- Rien... Il adorait cette chanson, ça l'aidait à dormir, dit-elle avec un sourire mélancolique.

- T'es sûre que tout va bien ?

- Oui, je vais bien ne t'en fais pas... C'est juste que... chaque fois, ça me fait bizarre de revenir ici... Il s'est passé tellement de choses dans cette maison..."

Le lendemain, ils devaient préparer l'arrivée de leurs amis. Louise s'occupait des chambres, pendant que Paul dressait la table et le bar, puis allait chercher le bois pour la cheminée. Vers 17 h, ils branchaient la sono pour mettre un vieux CD de Beck, en fond sonore de leurs ébats culinaires, lorsque les premières voitures arrivèrent. Dans les heures suivantes, les invités se succédaient les uns aux autres. 

À 19 h, tout le monde était là. La fête pouvait commencer. 

Certains, originaires des environs, racontaient leurs souvenirs d'enfance. D'autres, par des mimes très explicites, racontaient leur crise de nerfs après s'être perdus plusieurs fois en se rendant jusqu'ici. Les derniers étaient fascinés par la beauté du manoir, et remerciaient sans cesse Louise de les y avoir invités.

Après un apéro prolongé jusqu'à 23 h, un dîner à plusieurs services, le dessert, et quelques bouteilles vides après une Bonne Année! enjoué, ils s'installèrent au salon. Enfoncé dans le cuir velouté des canapés près du feu, devenus populaires à cette heure tardive, chacun se laissait hypnotiser par les flammes rougeoyantes du foyer incandescent.

Il était 4 h 26. 

Deux bouteilles de champagne restaient encore à sabrer. Nous étions le 1er janvier. Dehors, l'orage et la pluie se conjuguaient parfaitement au moment de redescente festive. Les maux de tête coincée dans un étau seraient la fâcheuse récompense de cette belle soirée de Nouvel An.

Paul partit dans la cuisine chercher les dernières bulles de la soirée. Louise, ordonnée comme sa mère, au beau milieu de la vaisselle et des torchons,  avait déjà presque fini le rangement intégral de leur soirée. Un des amis, de toute évidence le plus éméché d'entre eux, proposa comme divertissement final, le traditionnel conte d'histoires à frissons. 

Lorsque Paul et Louise revinrent dans le salon, la coutume battait son plein, et on pouvait y entendre de tout. 

La dame blanche. Les formes spectrales — ou feux follets — dans le cimetière. La cabane hantée au fond des bois, toutefois moins excitante que la version de Joss Whedon. Les revenants de l'ancienne émission Mystère. Les bruits de pas dans le grenier ou la télé qui s'allume toute seule. Même le Projet Blair Witch fut mentionné comme référence. Lorsque vint le tour de Louise, Paul la regarda. Anxieux. Un silence s'installa. 

"C'est gentil, mais moi je passe mon tour les amis ! Je n'ai rien à raconter.

- Non non non Louise, c'est la règle ! À ton tour de nous faire peur, t'as pas le choix ma vieille ! Si tu n'en as pas, invente-la.

- Je t'assure, je ne suis pas vraiment douée pour inventer ce genre de choses !"

Elle se resservit une coupe de champagne, qu'elle ne but pas. Elle regardait les bulles remontaient s'écraser les unes après les autres le long des parois de cristal. Un léger malaise s'était invité soudainement. Le son d'une bûche craquante anticipa une flamme plus forte dans le foyer avant de se rompre. 

Paul lui prit la main en signe de soutien. Il la regarda une nouvelle fois pour la mettre en confiance, et la rassurer davantage. Il savait combien elle n'aimait pas plaisanter de ces choses-là.

Gênée d'avoir freiné l'ambiance générale, elle se décida finalement à parler. Étonnés par sa réaction, ses amis n'étaient que plus attentifs à ce qu'elle s'apprêtait à raconter. Elle commença alors par une pointe d'humour: "Bon bah sans le vouloir, j'ai créé un sacré suspens, non ?!" 

Presque aussitôt, l'atmosphère reprit sa forme précédente. Le cliquetis des verres trinquant raisonna dans la demeure presque éteinte. 

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23 juillet 2009 - 15 h 11

Après avoir passé une nouvelle station Esso, Charlotte pensa qu'elle jouait légèrement avec le feu. Elle riait intérieurement, en repensant à cette publicité dans laquelle des oisillons s'égosillaient Eessoooo!

La prochaine station-service n'était pas indiquée, mais elle était certaine de tenir jusqu'au relais. 

Elle vérifiait machinalement dans son rétroviseur pour s'assurer que ses enfants étaient bien là. Ils dormaient tous les deux paisiblement. "Évidemment qu'ils sont là, où auraient-ils pu aller ? Voilà 400 km que je roule, sans avoir fait un seul arrêt !" Se moquant d'elle-même. 

Son mari aussi était profondément assoupi. Sa tête posée contre la vitre passagère. Sa main dans la sienne.

Elle songea alors que cette récente nouvelle devait être la cause de son anxiété. 

Orpheline à l'âge de trois ans, elle n'avait que très peu de souvenirs de ses parents biologiques. 

Ses parents adoptifs, quant à eux, étaient venus la sortir de cet établissement, au sein duquel elle avait été accueillie quelques semaines plus tôt. 

Elle savait qu'elle était chanceuse, car certains des amis qu'elle s'était faits là-bas y avaient passé plusieurs années avant d'être adoptés.  

Sa mère adoptive, Victoria, ne pouvait pas avoir d'enfant. À la suite de plusieurs fausses couches, elle en avait conclu un signe du destin: il lui fallait trouver une autre alternative. Et jamais elle n'avait regretté son choix d'élever un enfant étranger à son sang. Sa rencontre avec Charlotte avait changé sa vie. Quelle merveilleuse fille elle avait été ! 

Victoria et son mari, Allen, n'en savaient que très peu sur la famille de leur fille adoptive. Ils s'étaient, par ailleurs, inquiétés très tôt de ce qu'ils allaient bien pouvoir lui dire, lorsqu'elle poserait des questions. Par chance, là encore, c'est Charlotte qui à l'âge de 16 ans, leur dit qu'elle n'avait pas besoin d'en connaître davantage à propos de sa famille biologique. C'était EUX, sa vraie famille.

Pourtant, il y a cinq mois, lorsque le père de Charlotte l'appela pour lui apprendre la nouvelle, elle s'empressa de le rejoindre aux alentours de 13 h.

Dans ce café où ils avaient l'habitude de déjeuner le midi, entre deux rendez-vous professionnels, Allen lisait le journal en attendant sa fille unique. 

Il lui avait dit que sa "mère" venait de décéder, et qu'un notaire souhaitait la rencontrer. En effet, son nom était mentionné dans le testament familial, précisant qu'un héritage lui était attribué. 

Ce qui avait surtout étonné Charlotte, c'est l'absence de nouvelles concernant la mort de sa mère. Pas un mot, ni même une invitation aux funérailles. "La faute aux Irlandais, ou à la poste ?" S'interrogea-t-elle, sarcastique.  

Qu'on pense à elle pour un héritage l'avait, voyez-vous, réellement surprise. Elle prit contact avec Mr Huguenot, chargé du dossier de cette famille inconnue. 

Celui-ci expliqua à la jeune femme, dans une ligne générale, ce qu'il en était. Il lui dit qu'ils devaient se rencontrer pour signer les papiers si, bien sûr, elle acceptait l'héritage. Auquel cas, une partie serait offerte en donation à l'Orphelinat Sainte Justine, auquel elle avait été confiée à l'âge de trois ans. L'autre moitié irait dans un organisme de charité.

Curieuse, et chargée de revanche, elle se dit qu'elle devait le rencontrer pour en savoir plus. Elle prendrait ensuite sa décision. 

Après une heure passée à discuter dans un bureau humide aux odeurs d'antimites de marque Baygon, dont le flacon était probablement aussi pourri que la tapisserie orangée, elle signa les papiers d'une main ferme. Il restait toutefois un dernier point à régler. Mr Huguenot n'avait pas les clés du manoir. "Je vous contacterai dans la semaine." C'est tout ce qu'il avait dit.

Puis les jours se sont mis en file indienne derrière ce rendez-vous qui ne connut pas de rappel, comme convenu. Finalement, lui et Charlotte s'organiseraient autrement. Elle les récupérerait le jour où elle se rendrait à Vaugalec, petit village breton auquel était rattaché cet héritage. Ce serait plus simple. 

Un peu pressés par différents événements survenus au cours de cette année, Charlotte et son mari n'avaient pas eu le temps de planifier leurs vacances comme chaque année. Se retrouver propriétaire d'un grand manoir en Bretagne tombait alors plutôt bien. Elle lui proposa d'y partir pour trois semaines, où elle joindrait l'utile à l'agréable.

Mr Huguenot avait dit de prendre la sortie 42 pour rejoindre l'A666. Cette autoroute se transformait, bizarrement, en départementale environ trente kilomètres après l'avoir empruntée. 

Elle regardait le compteur kilométrique assez souvent, pour savoir qu'ils n'étaient plus très loin à présent. 

"Sur cette route, vous verrez une station-service d'époque." Avait-il précisé. "Vous demanderez au comptoir une enveloppe, que j'ai laissée à votre nom, avant hier. À l'intérieur, vous y trouverez les clés ainsi qu'un plan d'accès à votre héritage. Ne perdez pas ce plan. Cette demeure a été construite il y a très longtemps. Isolée au fond de la forêt, à une vingtaine de minutes du village. Elle n'apparaît ni sur le GPS, ni sur une carte. Vous constaterez d'ailleurs pas vous-même que le chemin pour s'y rendre est illustré d'une fine ligne avortant dans les bois. Il est donc important de ne pas perdre cet itinéraire."

Charlotte trouvait cette démarche peu ordinaire, et aurait préféré qu'il soit là pour l'accueillir, mais Mr Huguenot l'avait justifiée en précisant qu'il ne serait pas là durant la première semaine de leur séjour, et que le pompiste était un ami de la famille. Elle se contenta de ces informations sans creuser davantage.

Charlotte culpabilisa au moment où le voyant s'alluma, indiquant un niveau d'essence à l'agonie. Comme pour accentuer ce sentiment, William, son mari, se réveilla, sans tarder à le lui reprocher.

"Il faut toujours que tu attendes la dernière minute. Toi alors...

- Je sais, je sais, désolée. Mais selon mes calculs, nous ne devrions plus être très loin, je te le jure ! Et si nous tombons en panne, je pousserais la voiture. Sans ton aide !

- Ah oui ? 

- Je suis bien plus forte que tu ne le crois, tu sais..., dit-elle en lui montrant ses muscles.

- Je n'en doute pas mon ange... 

- Tu as bien dormi ? 

- Pas vraiment reposé, mais je sais que nous sommes proches d’arriver, n'est-ce pas ?

- Oui justement, regarde je crois que nous y sommes." 

Un panneau indiquait: "À 500 m - Station-service - Épicerie - Chambres". 

Il était 15h44.

"Bon, tant mieux. Je vais réveiller les enfants. Ça va leur faire du bien de se dégourdir les jambes. On a tous besoin de prendre l'air, je crois," soupira William.

Quelques mètres plus loin, se trouver sur leur droite, une station-service, comme on peut les voir seulement dans les films de Genêt. C'est comme si soudainement un filtre jaunâtre s'était posé sur l'image.

D'époque, oui. Mr Huguenot n'avait que trop bien choisi ses mots. Deux pompes à essence un peu rouillées. Un chien couché devant l'entrée, près d'une chaise sur laquelle dormait un vieil homme, le visage caché par un chapeau de paille usé. La boutique était en fait, une partie au rez-de-chaussée d'une maison familiale bien entretenue. Au premier abord, en tous cas.

"Hé, tu ne trouves pas qu'on se croirait un peu dans un film d'horreur, dans lequel des adolescents américains vont se faire zigouiller ? dit le mari de Charlotte amusé.

- Chuut, les enfants risquent de t'entendre, tu vas leur faire peur !

- Ouai je trouve que papa a raison !, répondit Louise en bâillant.

- Ah t'es réveillée toi ! Bien dormit ma chérie ?

- Mouai, comme on dort dans une voiture quand on n'a plus cinq ans. J'ai mal partout. Regarde Peter, ce n'est pas son cas. Il dort comme un ange !

- Oui, mais malheureusement nous allons devoir l'extirper de son sommeil. Réveille-le en douceur pour une fois, tu veux bien ? demanda William à sa fille.

- Tu me connais...

- Justement, Louise. Justement."

Charlotte était déjà dans le coffre à farfouiller au milieu des bagages dans l'espoir d'y trouver son sac. Elle regardait autour d'elle, et se sentait vraiment dépaysée. "C'est vrai que ça fait décor de film d'horreur".

Elle sursauta au même moment, lorsque son fils de cinq ans se précipita dans ses jambes, se plaignant de sa grande soeur.

"Peter ! Tu m'as fait peur... Ça va mon bébé ?

- Oui j'ai faim, et envie de faire pipi.

- Oui oui on y va, on va chercher ça. Maman prend son sac."

Elle referma le coffre, et prit tendrement l'enfant dans ses bras.

"Will, tu t'occupes de l'essence ? Je vais aux toilettes avec Peter. Louise, t'as faim ?"

Mais Louise était déjà trop occupée à actualiser son statut Facebook.

Charlotte entra dans la boutique, et salua un jeune homme d'une vingtaine d'années assis derrière le comptoir. Il était très grand, maigre, le cheveu mi-long, brun, et gras. Sa mine était celle d'un garçon en mauvaise santé, dont le foie peu en forme justifiait le teint jaune de son visage. Elle lui demanda où se trouvaient les toilettes. Sans un mot, il lui indiqua d'un geste, une porte en bois au fond à droite, près d'une étagère qui n'avait pas connu de ménage depuis longtemps. 

Alors que Louise se dirigeait vers la boutique pour s'acheter un ou deux magazines, William ouvrait le réservoir de la voiture. Il décrocha le pistolet, et laissa couler le plein d'essence. 

William regardait vaguement les environs. Il se disait que la route ne devait pas être beaucoup fréquentée. Aucune voiture n'était passée depuis leur stationnement. Il trouvait ça étrange que l'A666 devienne une départementale sur une courte distance, avant de redevenir une autoroute. 

Il imaginait qu'une famille avait construit ici sa maison, dans un temps où seule une route de campagne les reliait à la ville. Puis, pour quelles que raisons que ce soient, celle-ci avait du se débrouiller avec le conseil général de la région, pour conserver sa propriété en dépit de la création de l'A666. "Cette famille-là devait être sacrément coriace, pour ne pas capituler sous une déferlante de goudron," pensa-t-il, intrigué.

Il était 15h57.

Louise feuilletait quelques vieux pamphlets et magazines expirés, quand son regard tomba sur une collection d'objets anciens que renfermait la pièce arrière de la boutique. "Wow, trop cool ! Il me faut quelques-uns de ces trucs vintage. Mes potes en seront fous." 

Il est important de savoir qu’en 2009, les 60's vécurent comme le Christ, une forme de résurrection. Ceux qui possédaient des pièces anciennes, dites "rétro" devenaient une espèce rare de coolitude suprême, que l'on pouvait voir déambuler dans les rues du Marais à Paris.

Bien loin de ce type de considération recherchée, Peter et sa mère rencontraient des difficultés à défaire cette foutue braguette. Quand l'angoisse du zip fut soulagée, Charlotte sortit pour laisser un peu d'intimité à son fils de cinq ans, le temps d'une petite commission fort méritée.

"Je t'attends juste-là mon coeur. Je vais me laver les mains. Tu m'appelles quand tu as fini. D'accord ?, demanda Charlotte avec douceur.

- Oui maman."

Elle ferma la porte à moitié, au cas où quelqu'un arriverait. 

Elle se regardait dans le miroir. Elle pensait que pour 43 ans, la vie avait été assez clémente avec les signes du temps sur son visage, malgré ces quelques nouvelles rides sur le front, que la lumière forte de ces WC glauques ne pouvait dissimuler. 

"Ah ma vieille, tu n'as plus 20 ans ! Vivement ces vacances que tu refasses des grasses mat' comme au temps de l'université."

Elle ouvrit le robinet pour se laver les mains, avant de retoucher son maquillage épuisé. Pas de savon. "Et merde", pensa-t-elle. 

Presque aussitôt, elle se souvint de l'échantillon de shampooing donné par sa mère, qui traînait là depuis des mois. Elle s'accroupit pour chercher dans le fond de son sac posé par terre. Son estomac se serra au moment où, comme avec le rétroviseur précédemment, elle lâcha instinctivement un coup d'oeil vers la porte des toilettes. 

Elle regarda une seconde fois, mais les mini pieds de Schtroumpfs siglés Converse avaient disparu. Charlotte poussa la porte-compartiment, qui, dans un grincement, heurta la paroi du wc de droite. Peter n'était plus là.

Paniquée, elle ramassa son sac sans prendre le temps de fermer le robinet, et sortit précipitamment. Sa soudaine sortie devait être fracassante, à en juger l'air ahuri qu'avaient William, Louise et le jeune homme dans la vingtaine assis derrière le comptoir. Un court instant, elle se sentit profondément stupide. "Tu es une femme rationnelle. Tu es une homéopathe réputée, une mère et une épouse stable. Il ne peut pas avoir échappé à ton attention. Merde Charlotte, ressaisis-toi !" 

"Chérie, ça va ?

- Oui, enfin je ne sais pas. Peter est avec toi ? Parce qu'il était là y'a une minute, aux toilettes avec moi. J'étais en train de me laver les mains, enfin non je n'ai même pas eu le temps de le faire, enfin bref, il n'est plus là.

- Comment ça il n'est plus là ? Non, depuis que tu es partie avec lui, je ne l'ai pas vu. Louise, tu as vu ton frère ?

- Non. Quand je suis entrée dans la boutique, maman était déjà dans la salle de bain.

- Oh mon Dieu, Will...

- Ne panique pas, OK ? Il ne doit pas être bien loin. Il est peut-être sorti sans que tu t'en rendes compte. Il a pu se faufiler jusqu'à la voiture. Comme il était avec toi, Louise et moi n'y avons pas prêté attention. Tiens, prends ma carte, va payer ce qu'on doit, et récupère l'enveloppe. Nous, on va le chercher dehors. Ne t'en fais pas, peut-être qu'il se cache pour nous faire une blague.

- Oui d'accord tu as raison.

- Je t'aime. Calme-toi ma chérie.

- Oui, OK..."

Deux heures plus tard, le commissaire Loubert était toujours sur les lieux. Il passa un coup de fil pendant que Mélanie, son assistante, recueillait les propos de Charlotte. 

"Bonjour, ici le commissaire Loubert. Pouvez-vous envoyer des hommes à la station-service des Frimontier. Nous avons un cas de disparition signalé. Un enfant de 5 ans, qui répond au prénom de Peter. William son père, 48 ans a également disparu. Merci."

Il était 18h11, ce jeudi 23 juillet 2009.



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