Le monologue des trois morues (au marché par un dimanche ensoleillé)

Giorgio Buitoni

Toutes les trois sont assises au soleil à une terrasse de café en bordure de la place du marché. Ray-Ban sur le pif. Attablées devant une bourriche d'huîtres et une bouteille de Muscadet, elles observent les marchands remballer leur stand, abandonner tomates et laitues amochées dans des cageots.

— Qu'est-ce qu'ils croient, les mecs, bordel ? On n'est pas les sœurs de nos grand-mères, dit la première ; une grande sauterelle peroxydée qui ressemble à Jane Fonda en 1970.

La seconde opine. Elle ronge la cuticule de son pouce, genoux remontés sous le menton comme une fillette boudeuse. Robe blanche et sandalettes. Ongles de pied cerise.

La troisième est vêtue d'un sarouel mauve. Ses poignets et ses phalanges sont alourdis de bracelets et de dorures. Une béquille est appuyée à l'accoudoir de son siège. Elle dit :

— Il est gonflé, le Max quand même, la Colombie, c'est...

— Attends, ça fait combien de temps que vous aviez réservé pour le ski avec ses vieux et son môme et tout ? Te laisse pas f...

— Il nous accompagne pas au ski à cause de son boulot, précise la boudeuse. C'est pour un reportage en Colombie, il y peut rien...

— Mon cul. Il t'avait pas fait le même coup à Noël ? Te laisser toute seule avec SES vieux et SON gosse devant la bûche de belle-maman pendant que Môssieur Max était en reportage ch'ais pas où, là-bas, au cul des vaches ? Tu dev...

— Tu comprends pas, coupe la boudeuse.

Elle tourne ses lunettes noires vers Jane Fonda.

— Je voudrais bien un gosse avec Max, tu piges ? Un à MOI avec lui. Alors si je refuse de partir toute seule au ski avec son gosse et ses vieux pendant qu'il est en reportage en Colombie, ça va pt'être le bloquer...

— Ne pas se faire prendre pour une chienne, ça avance la ménopause ?

— Putain...

— Laisse-la parler, dit celle au sarouel, le nez dans une coquille d'huître, on a un truc qui ressemble à de l'amour là, un genre d'engagement. Ça nous change de tes mecs foireux à répétition.

Jane Fonda tend son majeur.

— Franck était pas foireux, il était dépressif. Il avait une ordonnance.

La boudeuse soupire.

— Ce que je veux dire... Enfin, si je refuse le truc du ski... Tu vois, genre si j'arrive pas à gérer ses vieux et m'occuper de son fils quand il n'est pas là, il pourrait penser : pourquoi qu'on en ferait un autre ensemb...

— Réflexion typique de bobonne soumise, coupe Jane Fonda en sortant un paquet de Camel de son sac à main. Simone Veil doit se poil...

— Ta gueule.

— Matez le mec.

Les trois abaissent leurs lunettes et inclinent le menton. Un type passe devant leur table. Un grand maigre, à grosse pomme d'Adam, velu des bras.

— Trop maigre, dit Jane Fonda.

— Les maigres ont des grosses queues.

— Comme mon frère, ajoute celle au sarouel.

Elles pouffent.

Jane fonda se ressert du vin, puis incline la bouteille vide à hauteur de ses lunettes noires.

— Merde, on a déjà sifflé la première...

— Vous croyez qu'elles font caca dans leur coquille les huîtres ? demande la boudeuse.

Elle avance le visage entre ses genoux groupés et détaille une coquille d'huître dans la bourriche sur la table, sourcils froncés.

— Moi je le ferai toute seule, mon gosse, continue Jane Fonda en reposant la bouteille de vin vide sur la table, c'est ça l'avenir.

— Ouais, ben n'attends pas trop, dit celle au sarouel. Tu ne rajeunis pas, ma vieille. Souviens-toi de ma mère, quand elle s'est cassée le col du fémur. Après pour la levrette, c'était mort.

— L'ostéoporose, j'en suis pas là quand même... dit Jane Fonda, pensive, en tâtant le dessous de ses bras blancs et maigres.

Les deux autres se donnent un coup de coude et gloussent.

— Supplémente-toi en laitage, on ne sait jamais.

— Bordel, mon fromage blanc à la faisselle bio !

Jane fonda enfouit les mains dans le panier d'osier à ses pieds.

— Ah, non, c'est bon, j'ai pas oublié de l'acheter...

— Ce fromage blanc, c'est une tuerie.

— Un orgasme avec des grumeaux.

— N'importe quoi... Ça sent meilleur.

Jane fonda referme le panier d'osier. Son mollet balance au sommet de sa rotule. La boudeuse boit une gorgée de blanc. Celle au sarouel crante ses Ray-Ban dans sa chevelure et approche son visage d'une coquille d'huître vide sur la table.

— Et pour répondre à ta question, selon moi, elles ont pas de trou du cul, les huîtres.

— Ça change rien. Avec Max, j'en mange tous les jours de la merde... soupire la boudeuse.

Silence, puis elle reprend :

— Je devrais pt'être lui envoyer un texto en mode vénère, non ?

— Surtout pas ! dit celle au sarouel. Les textos en période de conflit indiquent ton degré de soumission, ma fille.

— Autant lui tendre ton string sous le nez et te pencher en avant, renchérit Jane Fonda.

Elle incline à nouveau la bouteille de vin vide sur la table.

— On s'en reprend une ?

Celle au sarouel consulte sa montre Cartier.

— Je sais pas... Je vais être bourrée. Henri va gueuler si je crame encore la bouffe.

— T'as pas dit qu'il te restait des blancs de dinde froids dans le frigo ?

— Ah si, t'as raison. On peut se murger.

— Moi, je peux picoler, je risque pas de voir Max après notre engueulade sur la Colombie, alors...

Jane Fonda siffle entre ses doigts à l'intention du serveur.

— Putain, soupire celle au sarouel, tu peux pas dire s'il vous plaît, comme tout le monde ?

— Ça veut dire s'il vous plaît en italien.

Le serveur se pointe à la table ; elles commandent une nouvelle bouteille de vin blanc.

— Bien fraîche, hein ?

— On peut avoir du pain pour éponger ?

— Il est sans gluten votre pain ?

— C'est du pain.

Le serveur s'éloigne vers l'intérieur du café.

— Connard...

— T'as vu comme il matait mes cuisses ? dit la boudeuse, toujours assise comme une petite fille contrariée, genoux groupés sous le menton.

— Non.

— Réflexe psychiatrique de transfert, persifle Jane Fonda. Quand t'es triste, tu crois que tout le monde est dingue de toi, on appelle ça de l'érotomanie. Ça me rappelle mon ex.

— Frank ?

— Nan, Antoine.

— Le fumeur de joint ?

— Transfert, mon cul. Il a maté mes cuisses...

Jane Fonda siffle la fin de son verre et compulse l'écran de son portable.

— Ouais, le fumeur de joint.

— Pourquoi y'a pas « célibataire énervée » comme choix de statut Facebook ? dit la boudeuse qui manipule à son tour l'écran de son portable et soupire.

— T'es pas énervée, tu es FERME. Culpabilise pas.

— Et t'es pas célibataire, juste, comment disait ma psy... en désaccord conjugal.

— Sérieux, tu te vois au ski toute seule avec SON gosse et SES parents pendant que Môssieur Max est en Colombie ?

— C'est l'angoisse... dit celle au sarouel en suçant le rebord de son verre.

— Ouais, pendant que Môssieur se paye des putes pré-pubères à Bogota.

— C'est pour un reportage, vous êtes graves...

— Une expédition spéléologique, ouais.

Celle au sarouel pouffe et dit :

— Moi, Henri, je l'oblige à faire un test HIV après tous ses voyages d'affaires.

— Ribeiri aussi était souvent en reportage avec Zahia après les matchs.

Jane Fonda et celle au sarouel s'en tapent cinq. La boudeuse ôte ses Ray-Ban et roule des yeux.

— Putain, vous êtes graves...

Elle pose ses lunettes sur la table et termine son verre de blanc. Dans le verre teinté de ses solaires, ça fait comme l'ondulation de l'eau à la surface d'une piscine. Ou le reflet de son cerveau. Jane Fonda rejette la tête en arrière et boit la dernière goutte de la bouteille de blanc vide au goulot.

— Il le presse aux pieds dans l'arrière-cour, le pinard, ou quoi ? dit-elle. Cinq minutes qu'on a commandée la petite sœur.

— C'est ton histoire de gluten, ça l'a bloqué. C'est le genre à manger des abats.

— Pas des moules en tout cas. T'as vu son nez ? On pourrait y caser un T2 en location rien que dans la narine droite.

Le serveur tousse dans leur dos, pose une bouteille de vin blanc pleine sur la table et une bannette de pain, puis retourne à l'intérieur.

— Merde, tu crois qu'il a entendu ? chuchote la boudeuse, la tête rentrée dans les épaules.

Les deux autres ricanent.

— On s'en branle. Pas mon problème s'il a un nez comme un télésiège, lance Jane Fonda en allumant une Camel.

— Moi, je m'en branle pas, murmure la boudeuse. Les moches sont souvent sensibles... comme Max.

Jane Fonda souffle la fumée et fait une grimace pleureuse :

— Oh, le pauvre petit laideron sensible gna gna gna.

— N'empêche, c'est vrai...

Jane Fonda regroupe ses cheveux blonds en queue de cheval sur sa nuque blanche et les attache d'un élastique. Elle s'avachit sur son siège, renverse la tête en arrière, visage offert au soleil et fume. Comme pour elle-même, elle ajoute :

— La sensibilité sans le physique, c'est comme les frites sans le ketchup, ça sert à rien et ça fait pas envie. Autant se faire une purée.

— Tiens je vais p'têtre faire ça avec mes blancs de dinde... dit celle au sarouel, pensive. Henri ad...

Sa béquille glisse de l'accoudoir et chute sur le sol ; elle grogne. Elle ramasse l'accessoire médical ; ses bracelets tintent à ses poignets.

— Putain, encore un mois à me coltiner ce truc. Une entorse du genou avec de la gym suédoise, ça arrive qu'à moi...

— Tu fais chier, je vais devoir y aller toute seule, aux cours, soupire la boudeuse en retirant une peluche d'une mèche de ses cheveux blonds.

— Parles-en à mes ligaments croisés.

Jane Fonda coince la cigarette entre ses lèvres rose candy et relève le menton pour préserver ses yeux de la fumée.

— Tu vas encore prendre du cul pour l'été, ma belle.

Elle remplit de vin blanc les trois verres vides sur la table.

— Au moins, t'as une excuse pour pas baiser avec Henri. Ça te changera de la migraine.

— Pi ça t'évite de t'épiler...

La boudeuse remonte le volant de sa robe blanche et caresse sa cuisse lisse et musclée. Son regard se perd sur les derniers maraîchers remballant leur cargaison invendue dans leur camion, sous le soleil.

— C'est pt'être un paysan qu'il me faudrait... Tu sais, un genre rougeaud aux mains calleuses, rude, mais bon cœur.

— Ça, c'est le paysan de la pub Chavrou. Aujourd'hui, les paysans pilotent leur arrosage sur Twitter.

— Et ils traient leurs poules sur Facebook, glousse celle au sarouel.

— Fous-toi de ma gueule, dit Jane Fonda en décrivant des cercles avec sa cigarette. Ce que je veux dire, c'est que les nouveaux paysans enfoncent plus le doigt dans le cul des vaches pour renifler si elles sont fécondées.

— On dit pleines, corrige la boudeuse.

— Et c'est pas démodé le doigt dans le cul. Moi, je le fais avec Henri, il adore ça.

Jane Fonda manque de s'étouffer avec une gorgée de vin blanc.

— Me faites pas rire quand je picole, bordel, je vais m'étouffer !

Elle tousse. Une lampée de vin dégouline sur son T-shirt.

— Merde ! Il neuf ce truc...

— Ce que je veux dire, reprend la boudeuse, c'est que les intellos comme Max, ils t'entortillent la tête. Même quand t'as raison, c'est TOI qui finis par culpabiliser quand ils t'expliquent qu'ils pissent dans le lavabo parce que c'est plus écolo.

— Ou quand il se barre en Colombie et t'abandonne au pied du téléphérique avec SON môme, beau papa ET belle Maman en combis fluo... dit Jane Fonda en train de frotter son T-shirt avec un Kleenex, clope au bec.

— Ok ! Je fais quoi, alors ? Hein ? J'annule pour le ski toute seule avec son gamin et ses parents ? Et s'il veut plus faire de gosse avec moi après son reportage en Colombie ?

— Adopte un labrador, répond Jane Fonda en fourrant le kleenex dans la poche de son jean troué.

La boudeuse déplie ses genoux, mains en appui sur les accoudoirs, elle semble vouloir se lever mais reste les fesses en suspend au-dessus du siège.

— Je suis sérieuse !

— Moi aussi, Cendrillon : les chiens sont fidèles.

— On se calme... Moi, je lui enverrais d'abord un texto en mode l'air de rien, suggère celle au sarouel. Tu vois ? Genre : « comment ça va ? T'as passé une bonne journée et tout ? » Je fais ça avec Henri. Après un petit message mignon, même si tu lui annonces ensuite que t'as chopée une MST avec ton coach sportif, ça passe crème. L'important, c'est de lui laisser l'impression de te dominer alors que c'est toi qui prend les décisions.

— Tu couches avec le prof de gym suédoise ? Demande la boudeuse, les sourcils hauts sur son front pâle.

—  T'es con... C'est un exemple.

— C'est ça et cuisine-lui une blanquette en rentrant au Max, caquette Jane Fonda.

— On peut pas être sérieuse avec toi.

— Sois FERME ! T'iras pas skier avec SON gosse et SES parents pendant que Môssieur le journaliste batifole en Colombie avec des mineures arrachées à leurs parents par des maquereaux russes.

— Arrête avec ça...

La fille au sarouel saisit son verre et fait tournoyer le vin à l'intérieur d'un mouvement du poignet.

— J'ai lu un article sur les bienfaits du savoir dire non. Mais j'ai pas compris à quel moment fallait le dire.

— Quand on s'est rencontrés, j'ai cru que c'était l'homme de ma vie, Max. Sans rire, il était si imprévisible, si...

— Tous les mecs sont charmants... au début. Regarde avec Frank, je vou...

La boudeuse tourne son visage vers Jane Fonda, en attente de la suite.

— Mais leur queue à un décompte, conclue celle au sarouel. Et quand le compteur arrive à zéro, il te baise moins et il commence à t'offrir des bijoux et des fleurs pour compenser.

— Comme si t'allais t'enfoncer une rose dans le con.

— Je le veux ce môme avec Max...

— Demande-lui de te ramener une petite colombienne séropositive, glousse Jane Fonda le nez sur l'écran de son portable.

— Arrête ! dit celle au sarouel en fronçant les sourcils. Elle tourne la tête vers la boudeuse et lui caresse les cheveux.

— Pourquoi tu le veux tellement, ce gosse ?

— Ch'ais pas... j'ai envie de l'aider à faire son cartable, à se coiffer, tous ses trucs de maman, ça a toujours été mon rêve... La maison, la balançoire... (elle tourne le visage vers celle au sarouel) tu crois que je suis féministe quand même ?

— Mais oui...

— J'ai envie d'appeler Frank, lance Jane Fonda. Je commence à être bourrée, les meufs...

— On s'en fout de ton fumeur de joint ! dit celle au sarouel en tournant brièvement la tête. Tu vois pas qu'elle souffre ?

— Nan, je parle du dépressif...

Jane Fonda pointe la boudeuse du doigt sans lever le nez de son portable.

— Et ELLE, elle souffre pas, elle se victimise – nuance.

La boudeuse replie à nouveau les genoux sous son menton, les enlace de ses bras nus et se met à sangloter.

— Et voilà, c'est malin !

— Hé, merde... soupire Jane Fonda en approchant son siège.

— Allez, ça s'arrange toujours avec les mecs, ma poulette. Regarde moi avec Henri, j'ai pas cédé et maintenant, il arrête pas de m'appe...

— Vous comprenez pas ! crie la boudeuse.

— Mais si, on te...

— Nan ! Une semaine sur deux, quand Max a son gosse à la maison, c'est comme si son ex dînait avec nous !

— Arrête, c'est dans...

— Si ! Putain de si ! Ces semaines-là, je me sens comme un plan cul abandonné sur une banquette arrière de Twingo, dans la glace je vois même plus mon reflet ! Et quand je regarde ma plaquette de pilule, c'est comme s'il y avait son prénom à ELLE écrit dessus, avec sa tronche en photo qui sourit !

Elle sanglote plus fort. Les deux autres l'observent comme des badauds autour d'un blessé d'un accident de la route. Celle au sarouel lui caresse les cheveux.

— C'est pas si grave. Vas-y au ski avec son gosse et ses parents, après vous parlerez d'un autre gosse ensemble. Joue-la en deux temps, par la bande, moi avec Henri, je f...

— J'ai arrêté y'a un mois... tranche la boudeuse.

—  Quoi ?

— La pilule.

— Oh, putain... dit Jane Fonda. On est en plein délire

Elle se frotte le front.

— Tu devrais pas f...

— Si je dois ! Vous me faites chier avec vos conseils de vieux singes ! éructe la boudeuse en levant la tête de ses genoux.

Elle tourne ses yeux noirs brouillés de larmes et dégoulinant de maquillage vers les deux autres figées dans une expression d'effroi.

— Sans rire, quand est-ce que vous avez arrêté d'y croire ? Hein ? Je veux dire, c'est quand la dernière fois que vous vous êtes émerveillées sans l'avoir noté dans un agenda avant ? Fais ci, fais ça ! Tout est si facile avec vous ! On dirait du gazon anglais, vos putains de vies si parfaites, mais y'a pas d'amour dedans !

Celle au sarouel ôte ses lunettes noires et claque des doigts à l'intention de Jane Fonda.

— Ok, passe moi une clope.

— T'avais pas arrêté ?

— Passe moi cette putain de clope !

Jane Fonda tend une cigarette et un briquet. Celle au sarouel la coince entre ses lèvres et l'allume. Elle souffle la fumée et plaque le briquet contre la table. Sa main à cigarette couvre son front. Elle dit :

— Henri a une maîtresse...

Les deux autres clignent des paupières comme s'il s'agissait d'un numéro de trapèze sans filet.

— Hein ?

— La voilà ma putain de vie parfaite.

La boudeuse essuie ses yeux cerclés de coulure de rimmel noir, pareils à des coquards de boxeur.

— Comment tu sais qu'il... je veux dire comment...

Celle au sarouel écarte une mèche de cheveux brun et montre ses boucles d'oreilles.

— C'est un vrai diamant ? demande Jane Fonda.

— Ouais, c'est un vrai diamant.

— Ça prouve qu'il t'aime, Henri... dit la boudeuse, les joues tissées de rimmel dégoulinant.

— Ça prouve que je suis cocue ! Ça prouve qu'aimer comme dans les années cinquante, avec le dîner du traiteur qui attend d'être réchauffé et mon petit sourire de conne vissé au visage quand il rentre tard d'un rencard d'avec sa pute, c'est pas du gazon anglais.

Elle fait tinter ses bracelets d'argent et soulève le collier de perles de son décolleté.

— Je porte SA chatte partout sur moi.

— Ce sont ses bijoux à elle ? demande la boudeuse, candide.

— Nan, c'est sa culpabilité à LUI. Plus il la baise, plus je m'alourdis. Tous ces bijoux offerts en dédommagement, ça masque pas le goût de sa chatte sur sa bouche. Ni ses longs cheveux blonds de pute peroxydés oubliés sur la banquette arrière.

— Oh, non, tu vas pas t'y mettre, toi aussi... soupire Jane Fonda en allumant une Camel.

Ses doigts tremblent.

— Ouais, pleure pas, dit la boudeuse.

Celle au sarouel tire sur sa cigarette, le regard embué, figé sur la place du marché déserte où traînent quelques tomates et feuilles de laitues abandonnées au soleil.

— Cette place vide, on dirait ma vie...

— Si ça peut élever le débat, j'ai avorté de Frank y'a six mois... murmure Jane Fonda.

Les deux autres tournent la tête, tels deux suricates à l'affût. Jane Fonda frotte quelque chose du doigt entre son œil et le verre de ses lunettes de soleil.

— Fantasmez pas, c'est juste une poussière... Même pas en rêve, vous verrez mes larmes, les pouffes. Je chiale tous les jours, mais dans l'intimité. J'ai de la dignité, moi.

— Frank, c'était le dépressif ? demande la boudeuse le menton en appui sur ses genoux.

Elle louche nerveusement sur l'écran de son portable dans l'écartement de ses genoux.

— Il est pas dépressif d'origine, c'est mon avortement qui l'a foutu en dépression.

— Nan ?

— Si... En plus, ce con est allergique au Lexomil.

— C'est moche... y'a pas un générique ?

Jane Fonda s'agrippe aux accoudoirs de son siège.

— Nan, c'est pas moche ! T'imagines pas quand il a su que j'étais enceinte. Dans son regard y'avait déjà des noëls sous le sapin et des files d'attente à Ikéa le samedi après-midi. J'ai cru que ça allait me suturer le vagin, toute cette émotion de papa poule.

Elle tourne la tête vers ses deux copines effarées.

— Quoi ? J'ai paniqué, Ok ? Je sentais déjà les varices sur mon ventre et mes cuisses. Rien que dire le mot « Maman », j'avais des crises de claustrophobie, je pouvais plus prendre l'ascenseur et tout ! 

— Si tu le fais toute seule, ton gosse, t'auras aussi des varices... fait remarquer la boudeuse en essuyant les coulées de maquillage de ses joues avec un kleenex.

— La ferme, Cendrillon ! J'ai fait un malaise vagal au rayon p'tit pot, c'est pas n'importe quoi !

— J'ai besoin d'un verre... dit celle au sarouel.

Elle se ressert du vin.

— Verse, dit Jane Fonda en tendant son verre.

La boudeuse se prend la tête dans les mains. Les doigts crantés dans sa chevelure blonde, elle murmure :

— J'ai trois semaines de retard...

— Quoi ?

— Ouais.

— Oh, putain... soupire Jane Fonda. De mieux en mieux. Catastrophe internationale. Cendrillon est enceinte.

Celle au sarouel fixe les légumes abandonnés au soleil sur la place du marché en tripotant ses boucles d'oreilles en diamant. Elle dit :

— Je vais divorcer.

— Hein ? Vous êtes dingos toutes les deux, dit Jane Fonda, sans Henri tu saurais plus où pisser.

— Mieux vaut divorcer que me changer en sapin de Noël chaque fois qu'il tire sa pute.

Un téléphone vibre sur la table ; les trois sursautent et se penchent vers leur portable.

— C'est Max ! crie la boudeuse. Je fais quoi ? Je fais quoi ?

— Merde, je croyais que c'était Frank... Décroche pas, fais le mariner.

— Dis-lui que tu l'aimes, conseille celle au sarouel.

Le regard dans le vague, deux doigts clipsés à son diamant d'oreille, elle ajoute :

— Enfin, si tu l'aimes...

Jane Fonda lève les yeux au ciel et écrase sa cigarette. La boudeuse bondit de son siège, téléphone à l'oreille :

— Allô, Max ?

Elle s'éloigne de quelques pas sous le soleil.

— Hé, merde... soupire Jane Fonda.

— Ça fait mal ? demande celle au Sarouel sans détourner le regard de la place vide.

— Quoi ?

— Un avortement.

— Colle-toi un aspirateur Dyson dans le con, tu verras...

— Je suis désolé.

— C'est pas un fœtus que tu perds en avortant, c'est tes illusions.

Jane Fonda point du doigt la boudeuse au téléphone. Elle chasse une nouvelle poussière de son œil derrière le verre de ses solaires. Celle au sarouel lui attrape la main sur l'accoudoir. À l'écart, la boudeuse tourne sur elle-même portable à l'oreille. Elle fixe ses pieds comme si quelque chose dans le vernissage cerise de ses orteils lui déplaisait.

— Ouais, je t'assure... non annule pas pour moi, je... Oui, moi aussi, mais tu sais comme je... Non, j'ai pas pleuré ! Bien sûr que j'aime le ski...

— Elle s'en sort bien Cendrillon. Tu crois que je devrais appeler Frank ?

— Je sais pas. J'ai lu un truc comme quoi...

— Non, c'est moi... j'aurais pas dû... dit la boudeuse au téléphone .

— Enfin, je crois que c'est un truc d'Aristote, poursuit celle au sarouel. Il dit que dans des temps immémoriaux, les être humains étaient androgynes.

Elle tourne la tête vers Jane Fonda indifférente qui fait défiler du pouce les numéros du répertoire téléphonique de son portable.

— Enfin, Aristote dit que l'homme et la femme étaient réunis dans un seul corps à l'origine, et ensuite ils ont été séparés en deux êtres distincts... d'où l'expression chercher sa moitié... et la sensation d'être à moitié heureux quand t'es célibat...

— Ça devait être plus pratique pour baiser, dit Jane Fonda, le téléphone plaqué à l'oreille.

Celle au Sarouel arrache les solaires de son nez.

— Attends, t'appelles pas Frank, là ? 

— Chut ! Ça sonne...

Jane Fonda plaque une main en cache sur le haut-parleur du téléphone.

— Merde ! C'est le répondeur ! Je fais quoi ? 

— Raccroche, putain ! Raccroche !

Jane Fonda raccroche, puis colle le téléphone contre son front. Elle louche de côté vers sa copine.

— Bordel, j'ai l'air de quoi maintenant ?

— D'une meuf bourrée qui téléphone sur un coup de tête à son ex et qui oublie qu'elle l'a foutue en dépression en avortant, sans anticiper que l'ex en question va la foutre sur répond...

— Ouais, ouais, ça va. C'est un échec.

Elle allume une autre Camel et se ressert du vin. Celle au sarouel tend son verre.

— Je suis bourrée...

— Je vais m'inscrire sur Tinder...

Toutes les deux boivent et louchent sur la boudeuse qui revient vers la table en sautillant dans sa robe blanche, sourire aux lèvres.

— Y'en a au moins une qui va baiser...

— Alors ? demande celle au sarouel.

— Il m'aime et...

— Et ?

La boudeuse lève les bras au ciel et fait tourner le volant de sa robe blanche d'un tour sur elle-même.

— Accouche ! 

— Il a annulé son reportage en Colombie !

La boudeuse tortille son popotin sous le nez des deux autres et fait :

— Poo poo poo pidoo !

— Amour 1, cynisme 0... dit celle au sarouel en tapotant la main de Jane Fonda.

— Et pour le gosse ?

La boudeuse tortille ses doigts à hauteur de son ventre.

— C'était pas le moment d'en discuter...

— Putain...

— Bravo, ma fille... dit celle au sarouel en soupirant.

La boudeuse ramasse son panier de commission et son sac à main au pied de son siège.

— Tu te barres ?

— Faut que j'y aille, Max m'attend.

Elle sourit comme une petite fille fière de sa dentition trouée.

— Surtout, te... commence Jane Fonda.

Mais la boudeuse s'éloigne à reculons et souffle un baiser dans sa main, avant de disparaître au coin de la rue.

Celle au sarouel lève les yeux de sa collection de bracelets en argent et demande :

— Tu viendras à mon divorce ?

— Arrête, tu vas pas divorcer, tu vas continuer à...

— Faire semblant ?

— Ouais. Et à cramer la bouffe.

Elles pouffent et sifflent la fin de leur verre, d'un geste parfaitement synchrone.

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