Le Panier de Cupidon

idem

Une histoire d'amour tragique sur fond de guerre insurrectionnelle. Une société du futur qui sépare les populations en deux camps. Des drones qui surveillent et qui tuent.

         De bon matin, Tilak se brossait les dents, fixant son reflet dans le miroir pour mieux se réveiller. La générosité de sa bouche charnue venait contredire de petits yeux vifs que d'épais sourcils obscurcissaient. Il était en train de se gargariser, lorsqu'un bruit sourd lui fit soudainement tourner la tête en direction de la fenêtre où il aperçut le drone de six heures qui s'était accidenté sur le rebord et dessinait sa silhouette à travers la vitre embuée. Précautionneusement, il ouvrit la fenêtre et observa l'aéronef qui répétait obstinément son mouvement, coincé dans l'angle du mur, comme s'il luttait désespérément pour le traverser. 

         Le drone de garde, ou DDG, formait une sphère grise parcourue d'une bande dissimulant des caméras qui offraient une vision horizontale dans les quatre directions ; six moyeux distribués aux pôles soutenaient des pales dont la grande vitesse de rotation permettait une parfaite stabilité. Ce drone de surveillance était muni de multiples capteurs : micro, caméra, GPS, mais aussi détecteurs d'odeurs. Le pilotage était automatique, du décollage à l'atterrissage, le trajet programmé de façon invariable ; chaque division avait son quartier. Les DDG passaient toutes les heures, de jour comme de nuit, et rythmaient le quotidien des habitants. Ils formaient une colonne qui capturait les images de l'intérieur des foyers, à chaque étage. Les informations étaient transmises au système Panotès, lequel récoltait l'ensemble des données numériques existantes pour opérer une data fusion qui déclenchait l'alerte dès lors qu'une anomalie se manifestait dans les habitudes de vie.  

         Outre que le spécimen échoué sur le rebord de la fenêtre avait été partiellement endommagé par le choc, Tilak observa que le signal radio de connexion avec la tour de contrôle ne diffusait plus son rayon bleu. Aussi s'empressa-t-il de saisir l'objet avec la jubilation d'un enfant qui désobéit à l'autorité parentale sans en mesurer les conséquences. Depuis la Grande Insurrection, une interdiction formelle avait été faite aux civils de posséder des drones. Jouets, appareils ménagers et d'assistance à la personne avaient été méthodiquement confisqués, à l'exception de précieuses antiquités des années vingt dont l'achat ne nécessitait pas alors de plaque d'immatriculation, et qui étaient jalousement conservées dans le secret des planchers. Tilak disposait d'une heure, avant le prochain passage des DDG, pour ouvrir la carcasse et recueillir les données que contenait la boîte noire. L'enregistrement lui révéla que le drone s'était déconnecté près du Parc des Fonderies, lieu qui fut le théâtre des plus violents affrontements et qui se trouvait à quelques centaines mètres de là. Dès lors, il savait qu'il était impossible pour la tour de contrôle de le localiser. 

         Tilak n'était pas à proprement parler un rebelle. Il n'avait pas participé à l'insurrection et n'avait pas rejoint la résistance. Il était tout au plus quelqu'un de fantasque. Et s'il avait refusé de porter une micro-puce, la principale raison en avait été que ce choix qu'on lui laissait - en accepter ou non l'implantation - avait un goût de privilège. Certes, il payait durement ce tribut par toute sorte de privation. Pour autant, il n'enviait pas les Implantés qui bénéficiaient, eux, des avantages technologiques que leur offrait la civilisation postmoderne même si, finalement, ils étaient sans doute plus libres que lui, leurs déplacements étant moins contraints. La crainte d'avoir des ennuis fit envisager à Tilak l'idée de reposer le drone accidenté à sa place, ce qui permettrait aux DDG de sept heures de le repérer. Mais la perspective de voir débarquer chez lui les équipes de secours l'en dissuada. Il préféra laisser son imagination édifier des projets bien plus palpitants.

***

         Tandis que la nuit tombait, Milena discutait en visiophonie avec sa soeur, laquelle lui servait la propagande de la Ville Neuve avec un enthousiasme toujours plus convaincu :
« Fais-toi implanter ! S'exclamait-elle. Tu verras, ici, tes moindres besoins seront comblés. Le gouvernement sait exactement ce que tu aimes, ce que tu n'aimes pas, ce que tu veux, parfois même avant que tu ne le saches ! Tout est parfaitement orchestré. C'est reposant, tu n'imagines pas à quel point ! 
         Milena était recroquevillée sur sa chaise, les genoux pliés à hauteur de son nez, ne dévoilant que le bleu-vert de ses yeux sous une épaisse chevelure rousse qui formait comme une couverture autour de ses bras. Elle répondit lentement : 
« Je sais pas, Astrid…
- Tu finiras par venir, tu verras… N'attends pas d'être malade. Si tu savais le nombre de personnes qui se font implanter juste pour bénéficier de la techno-médecine. Et, crois-moi, ils regrettent pas une seule seconde. C'est miraculeux, vraiment. Enfin, tout ici est miraculeux. 
- Question santé, j'ai pas trop à me plaindre, glissa Milena. 
Astrid poursuivit sur un ton agacé : 
- Mais, réveille-toi, Milena ! Tu comprends pas ? L'âge d'or est là !
- C'est pas tout-à-fait comme ça que je l'imaginais… maugréa Milena.
- Et puis tu reverrais papa et maman… Tu crois que tu leur manques pas ? Tu crois qu'ils sont pas inquiets de te savoir dans les zones hostiles ? »
Milena souleva son menton pointu et, se penchant sur l'écran, fit remarquer à sa soeur :
« De toute façon, tout ce qui n'est pas la Ville Neuve est considéré comme une zone hostile.
- Si tu n'as rien à cacher, tu n'as rien à te reprocher. Là où tu vis c'est délabré, et c'est dangereux.
- T'exagères...
- Et pollué. Franchement, qu'est-ce qui te retient ? T'as un mec ? Non. T'as des amis ? Non.
- Ben, si, j'ai des amis ! Se défendit Milena, se redressant à l'aide de ses coudes.
- Ouais… Tu les vois souvent en dehors de ton écran ?
- Le problème, c'est qu'il faut remplir des demandes d'autorisation, des formulaires à n'en plus finir. Dire où tu es, avec qui, ce que tu vas faire, pourquoi tu le fais... ça peut prendre des mois !
- … je sais, je les remplis, moi, pour venir te voir. T'en connais beaucoup qui le font ? Sans compter le couvre-feu à vingt-deux heures. A ton âge, on a envie d'autres choses ! Faut que tu sortes de ce trou, ma chérie. Oh, et puis, ces drones qui passent, ça fait un bruit ! On l'entend jusqu'ici. 
- Oui : c'est plus fort que d'habitude. Il doit avoir un problème de moteur celui-là… »
         Milena se tourna légèrement sur sa chaise et fixa d'un regard interrogatif le DDG qui marquait une pause à ses fenêtres, scrutant son intimité. Après qu'il eut tourné l'angle de son immeuble, Milena, pourtant, percevait encore le bourdonnement de l'appareil, mais plus faiblement, comme s'il était suspendu plus bas sous ses fenêtres, tandis que sa soeur poursuivait son babillage : 
« Chez nous, les drones, ils chassent que les voyous. Et crois-moi, il n'y en a pas beaucoup ! Ils nous livrent aussi. Même les viennoiseries le matin, tu te rends compte ? On est gâté, vraiment… Mais qu'est-ce que tu regardes ? Le drone ? Il est toujours là ? Je l'entends plus…
- Attend ! »
         Milena se leva brusquement de sa chaise, cherchant à localiser l'origine du bruit pourtant si familier mais qui, placé dans un contexte inhabituel, taquinait sa curiosité. Elle chancelait en marchant vers la double fenêtre.
« Mais tu vas où ? Demanda Astrid.
- Je reviens tout de suite ! »
         Milena saisit les poignées des fenêtres et, déployant ses bras pour les ouvrir, eut un mouvement de recul en découvrant un drone monter jusqu'à elle. Le souffle coupé, les yeux écarquillés et se tassant sur elle-même à mesure que le drone arrivait à sa hauteur, elle observait l'étrange apparition. L'aéronef était grimé de lettres roses qui le baptisaient CUPIDON. Il tirait péniblement une nacelle dans laquelle avait été déposée une enveloppe sur un frémissant bouquet de fleurs des champs. Milena précipita un signe de la main, invitant l'audacieux messager à entrer. Alors que Cupidon voletait dans la pièce à la recherche d'une porte de sortie qui le mettrait à l'abri des regards indiscrets, elle entendit sa soeur s'essouffler d'inquiétude :
« Qu'est-ce que tu fais ? … Mais réponds-moi ! »
Milena se rua vers l'écran, le visage empourpré :
« Je te vois tout à l'heure !
- OK, dis-moi d'abord ce qu'il se passe !
- Ma machine à laver a un gros problème. C'est ça qui faisait tellement de bruit ! J'ai réussi à l'éteindre mais j'ai peur d'avoir une inondation. 
- Une inondation ?
- On sait jamais avec ces vieilles machines...
- Oui, oui, tu as raison ! Bon, bipe-moi quand tu as fini.
-  A tout à l'heure ! »
         Milena ouvrit l'enveloppe avec précipitation. Elle n'avait pas lu de lettres manuscrites depuis son enfance, du temps où sa mère lui laissait de petits mots doux sur la table de la cuisine, laissant un peu de sa présence dans le froid matinal.

« Milena,
Salut c'est Tilak ! Tu te souviens de moi, j'espère ? En même temps, le contraire m'étonnerait… On était ensemble au collège. Un hiver, je t'ai plongé la tête dans la neige histoire d'entrer en contact. 404 File not found. Tu m'as insulté en criant, t'as jeté mes affaires dans une grosse flaque d'eau et après ça tu m'as plus jamais parlé. Je t'ai trouvé très belle ce jour là. Coup de foudre. Alors je me suis rapproché de Gybold avec qui tu traînais tout le temps et je sais que tu lui parlais souvent de moi en négatif mais quand même je me disais que t'étais pas tout à fait froide. C'est vrai que j'étais pas cool avec toi. A côté de ça je te regardais tout le temps en cours. Je sais que tu le voyais parce qu'à chaque fois tu gonflais les lèvres et tu te passais ta main dans les cheveux en te caressant le cou au passage. Je trouvais ça très sensuel. Le soir dans mon lit j'imaginais des scénarios de fou ! Genre une attaque terroriste au collège et moi je t'aurais pris la main on aurait couru dans les escaliers et je t'aurais emmenée dans un passage secret que moi seul connaissais et que j'aurais découvert un jour par hasard. On se serait alors tenu l'un contre l'autre assis par terre contre un mur tu te serais serrée contre moi on se serait regardé et là la vérité aurait jaillit : tu me plais je te plais. Puis on se serait embrassé dans la magie du moment etc etc… je te passe la suite. Quand t'es sortie avec Malius j'étais super triste j'ai détesté ce mec ! Tu te souviens du jour où il a traversé la ville nu comme un singe parce que ses vêtements avait disparu ? Ben c'était moi… Mais je t'aimais tellement Milena j'aurais fait n'importe quoi pour revenir en arrière pour que tu largues ce gros con. Depuis il s'est passé beaucoup de choses. Et maintenant on fait avec.  Alors dans cette vie de merde Milena le fait que tu sois ma voisine c'est juste giga ! J'habite là en face de toi un petit peu au-dessus. Comme ça je vais enfin pouvoir savoir : tu transférais quand même un peu sur moi non ? Le jour où j'ai dragué Kitta je me rappelle que t'avais l'air plus fâchée que d'habitude. Un signe qui trompe pas !
Je dois attendre les prochains DDG pour ramener Cupidon si tu veux bien ouvrir la fenêtre avant leur passage ce serait top ! Par contre si tu veux te venger des années collège tu sonnes l'alerte et je te dis adieu. Je joke. J'attends ta réponse dans le panier de Cupidon (qui est sourd comme les anges).
J'ai le cerveau grillé et le cœur en feu.
Tilak
 ».

***

         D'un pas théâtral, le lieutenant Peritte marchait le long de la coursive qui conduisait au bureau du Commandant des affaires civiles, exagérant sa démarche fonceuse, comme s'il fendait un sillon dans une foule. Son visage rectangulaire n'offrait jamais autant sa beauté que lorsqu'il ébauchait un sentiment de fierté. Les yeux rivés sur sa tablette, il visionnait les dernières images de Milena en connexion avec sa soeur. « Hors écran pendant vingt-sept secondes, revient tout excitée, l'oeil pétillant … J'aime pas ça », se disait-il, lèvres serrées. Il arriva au bureau de son supérieur et ralentit le pas en approchant de la porte qu'il franchit presque timidement.
« Mon commandant ! »
         Le commandant, homme peu patient, jeta sur Peritte un regard irrité. Ce dernier continua son rapport : 
« Panoptès a repéré un comportement suspect constituant une menace. Région B16, quartier jaune clair. A 21h12, Milena Norvi, vingt-deux ans, télé-opératrice en soutien scolaire, interrompt trop tôt la discussion avec sa soeur sous un motif fallacieux. La visio a habituellement lieu tous les mardis entre 20h30 et 22h00, pendant cinquante quatre minutes, estimation semestrielle. Habitude stable depuis trois ans et deux mois... »
         Comme pour signifier son agacement, le commandant agita la main sous le nez de Peritte, lui adjoignant d'aller à l'essentiel. Celui-ci observa un silence respectueux avant de poursuivre :
« Le bruit d'un drone a été localisé dans l'appartement. Il semblerait qu'elle lui ait ouvert la fenêtre. 
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?! », s'étonna le commandant.
         Peritte savoura un bref instant l'effet de son annonce sur son commandant et tendit son buste comme le ferait un chasseur de la corde de son arc.
« La scène s'est produite pendant un tour de garde. Côté cour.
- Et on a pas d'images d'un drone civil qui circule ?
- Négatif. La fenêtre a été ouverte pendant que les DDG étaient dans l'angle mort. Rien n'a été détecté de ce côté là. 
- Qui est sa soeur ?
- Astrid Garnier, trente-et-un ans. Vit dans la Ville Neuve depuis douze ans. Une pionnière. »
Le commandant semblait manifestement gêné. 
« On va éviter les scandales avec les familles des pionniers…
- On ne fait pas d'intervention chez elle ?
- Non, on enquête, Peritte, on enquête ! Répondit-il en se levant. Envoyez-y quelque chose de discret...
- Un robot-bug ?
- C'est fragile un robot-bug !  Vous avez consulté les prévisions météo ? Il y aura des orages ce soir… Un oiseau hybride fera parfaitement l'affaire. Rompez ! »

***

         Tilak avait eu bien du mal à trouver un stylo, et encore plus à écrire. Le tout numérique avait pénétré l'éducation nationale depuis déjà plusieurs générations. Aussi, peu de personnes savaient-elles encore écrire « à la main ». Lorsqu'il était enfant, et à l'instar de ses camarades, Tilak se rendait à l'école comme dans un parc d'attraction : l'enseignement de l'histoire, des mathématiques et des langues devenaient ludiques sur la tablette. Les enseignants, dont le principal rôle consistait à coacher, adaptaient les séquences pédagogiques au niveau de concentration de l'élève, ou de son humeur, laissant facilement celui-ci passer d'un sujet à l'autre. Si bien que, habitué dès le plus jeune âge à zapper, et conforté dans cette pratique, l'élève n'était guère en mesure de fournir d'efforts, ni de construire une pensée soutenue.
         Au début, la main malhabile de Tilak peinait à dessiner les rondeurs et les pointes des lettres qu'il écrivait en majuscule. Mais, progressivement, à force de patience et d'exercice, l'index guidait plus fermement l'outil et Tilak parvenait à avoir une écriture lisible. Ses efforts avaient payé. Sa récompense était cette lettre qu'il tenait entre ses doigts, l'écriture de Milena tout en minuscule, fine et élancée, qu'il admirait comme s'il s'agissait d'une relique précieuse. « C'est vrai qu'elle avait pris option calligraphie », s'extasia-t-il. Et il sondait chacun de ses mots pour les relire, encore et encore.  

« Tilak, Tilak, Tilak
Tu veux la vérité? Oui,
Tilak, tu me faisais flotter, et très haut… Et là, j'ai qu'une envie, c'est de discuter en visio avec toi. De voir à quoi tu ressembles depuis le collège. Bon, je suis sûre que t'es toujours aussi beau gosse… J'ai encore du mal à croire que c'est vrai ce qui nous arrive ! Je pensais pas que t'aurais été capable de ça, d'une chose aussi incroyable ! Je trouve que c'est très chevalier… Mais je voudrais pour rien au monde qu'il t'arrive quelque chose. Je t'attends en visio, moi c'est Jiv5cK52
Milena
»

         Dans un transport de joie, Tilak sautilla une jambe après l'autre : « Whou hou !! Mais il m'arrivera rien, ma chérie, t'inquiète pas ! C'est con un DDG... C'est prévisible comme les robots d'usine, ça suit un bête plan de route. Je vais t'en offrir, moi, du chevalier, de l'aventure ! ». Et il reprit son stylo pour lui répondre en se disant, avec délectation, que Gybold deviendrait dingue s'il voyait ça.

***

         Envoyé par les services de sécurité, Dark Wind, l'oiseau hybride, était posté sur les branches d'un tilleul situé à l'embranchement du T que formait la cour, face à l'appartement de Milena, à dix mètres de distance. C'était une corneille noire, équipée d'un micro système électro-mécanique permettant de contrôler le vol de l'oiseau à distance, ainsi que ses réactions. Un casque greffé sous sa calotte bouclait deux caméras placées de chaque côté. Son maître-pilote faisait partie des équipes spéciales sélectionnées à l'issue de rudes examens que peu d'élèves réussissaient. Il avait apprivoisé Dark Wind dès le nid, avait appris à le dresser, et ensuite seulement à le commander à distance. Confortablement installé dans un cockpit, il faisait connaissance avec l'opérateur qui allait l'assister.

« Et du coup t'as jamais été en zone rouge ? Demanda l'opérateur.
- Non. Le maximum qu'on ait fait c'est orange mandarine. L'oiseau est trop stressé dans les zones d'insurrection. Et même si Dark Wind est pas très farouche, dès qu'il y a une explosion, t'as beau balancer les voltages, il s'envole.
- Ah oui, d'accord.
- Et toi, t'étais où avant ?
- En zone rouge pourpre.
- Ah, bon ? Et comment t'as atterri en zone jaune ?
- Ben, en fait, on s'est fait pirater un drone, et je m'en suis pas rendu compte tout de suite, alors que j'aurais dû… Il y a eu des pertes au sol, du coup ils m'ont mis là… Mais c'est cool d'espionner les civils, j'aime bien.
- Ouais, ouais, c'est marrant. On voit de ces trucs ! »

         La nuit était tombée dans la cour quand le bataillon des DDG de vingt-et-une heures émergea dans un morne vrombissement, synchronisé en une rangée de cinq, un pour chaque étage. Ils ajustaient leur position verticale à la hauteur des fenêtres comme le ferait un accordéon qui s'étire puis revient à sa position initiale.

         Allongé dans son lit, Tilak eut un sourire pour Cupidon qu'il gardait dissimulé derrière un tas de tee-shirt mis en vrac sur le bureau jouxtant la fenêtre de son petit studio. Il jeta un regard furtif sur l'heure. « 26… 27… 28… », continua-t-il jusqu'à ce qu'il fut 20:05:11. Sans cesser de compter, il enfila alors ses lunettes virtuelles et sélectionna, dans la section « Aventure », le nouveau programme « Exploration des grands fonds marins ». Puis, il saisit la commande qui  servait à manœuvrer Cupidon. Trente-deux secondes plus tard, le DDG de son étage était arrivé devant chez lui. De la fenêtre ouverte, il entendait son bourdonnement.

L'opérateur s'écria :
« Hé ! C'est quoi ça ?! »
Cupidon avait surgit du bas de la fenêtre et vint se placer sous le DDG, au moment où celui-ci était en train d'explorer l'intérieur. 
« Il sort d'où celui- là ? Renchérit le pilote.
- Il transporte quelque chose, remarqua l'opérateur ».
Ils entendirent la voix du coordinateur dans leurs casques : « On me signale la disparition récente d'un DDG à 400 mètres d'ici ».

         Les DDG avaient repris leur tour de garde, glissant vers les fenêtres suivantes. Cupidon était arrimé à eux, pénétrant masqué les colonnes de l'ennemi pour délivrer un message à sa belle : « La première fois qu'on se reverra je veux que ce soit en chair et en os. Alors, je te prendrai dans mes bras et soulèverai ton petit corps de reine ».

« Tu me donnes les images que le DDG a pris dans l'appartement d'où est sorti le bidule ? Demanda l'opérateur.
- C'est fait, répondit le coordinateur. Le type est supposé être en immersion virtuelle. Habitude stable à cette heure-ci. Mais bon… il a le dos tourné contre sa tête de lit.
- Putain de terroriste de merde ! Ça veut faire croire que c'est conforme, inoffensif, et en fait c'est sournois, ça manigance à chaque heure du jour et de la nuit, dit l'opérateur.
- On va le laisser faire le tour. Je reste en position, dit le pilote.
- Il va chez la fille au comportement suspect…, répondit le coordinateur. »

Cupidon avait passé le coude du couloir de la cour et se présentait à présent  face à Dark Wind.

« Y' a écrit quoi sur son engin ? Dit le pilote. Tu peux zoomer dessus, mec ?
- CUPIDON. C'est quoi cette merde ? On le connait celui-là ? Demanda l'opérateur. » 

Après quelques instants, le coordinateur répondit :
« Non, pas de Cupidon dans les données.
- Ils se foutent de notre gueule ! S'énerva l'opérateur. Cupidon, putain. 'Nous prennent vraiment pour des cons. Et la fille au comportement suspect qui a l'air tout à fait normale, encore plus parce que c'est une fille… Je me demande ce qu'il transporte comme merde.
- On va vite le savoir… », dit le pilote.

         Il déclencha des impulsions via les électrodes piquées dans les muscles pectoraux et supracoracoïdes de Dark Wind qui déploya ses ailes et s'envola. Il commanda ainsi sa trajectoire jusqu'à la lucarne contiguë à la fenêtre de Milena où il le fit se poser. L'endroit paraissait idéal pour visualiser le contenu de la nacelle de Cupidon au moment où celui-ci remontrait le mur.

         Milena attendait la venue des DDG dans une anxiété qu'elle dissimulait tant bien que mal sous un visage souriant à un film comique du siècle dernier. Elle respirait à pleines narines la fraîcheur qu'apportait un vent tournant dans la cour, à travers les fenêtres qu'elle avait laissées grandes ouvertes. « Mais c'est la dernière fois. Deux nuits que ça dure. C'est trop de risques. Pour lui, comme pour moi. On se verra en visio en attendant d'avoir les autorisations pour se voir en vrai… Cette fois, je cède pas », se raisonnait-elle.

         A l'approche des DDG, Milena s'efforça de prendre un air dégagé en se concentrant sur les répliques légères du film, et de feindre d'ignorer la présence de Cupidon dissimulé parmi eux. Le plus naturellement possible, elle engouffra dans sa bouche une poignée d'insectes apéritifs au moment où le DDG de son étage s'arrêta pour l'observer de son oeil électrique.

« OK, on va faire un putain de cliché sur son transport. T'es prêt ? Demanda le pilote à l'opérateur.
- Prêt ! ».

         En stimulant une zone du cortex moteur de Dark Wind, le pilote contraignit celui-ci à tourner son bec à l'horizontal. Il parvint ainsi à obtenir une vue en contre plongée sur le contenu de la nacelle que Cupidon remontait, à l'abri du regard du DDG qui opérait juste au-dessus de lui.

« On dirait une enveloppe, dit l'opérateur d'une voix forte. 
- Correspondance clandestine, conclua le pilote.
-  Ce que je comprends pas c'est pourquoi il sort en même temps que les DDG ...
-  Pour pas se faire repérer, en fait. Si les voisins entendaient un DDG tourner en dehors des horaires, ils regarderaient pour savoir ce que c'est. Et comme il y a beaucoup de délation… Ça y est ! Il est entré chez la fille. En passant juste sous le DDG. Hors champs. 
- Reste à savoir comment il va récupérer son Cupidon à la con …
- Les DDG vont refaire le trajet, mais dans le sens inverse, répondit le pilote. »

         Tilak s'impatientait du retour des drones de garde. Il les observait reprendre à rebours le couloir perpendiculaire de la cour. Bientôt, ils entreraient dans la zone de l'angle mort, puis ils tourneraient le coin de l'immeuble de Milena. C'est à ce moment là que Tilak aperçut la corneille perchée sur le rebord de la lucarne. « Jamais vu un oiseau pareil… C'est quoi qu'il a sur la tête ? », se demanda-t-il en observant ce qu'il croyait être une excroissance de la calotte. « Il va s'envoler vite fait quand les DDG vont passer devant lui… »

         A son grand étonnement, quand les drones passèrent devant l'oiseau, celui-ci resta immobile. Mais il n'y avait plus de temps à perdre, les DDG atteignaient la fenêtre de Milena, et Tilak devait ramener Cupidon.

« Il ressort ! Hurla l'opérateur. 
- La nacelle déborde de messages ! Exulta le pilote. »

Tilak peinait à la manoeuvre. Manifestement, Milena avait alourdi Cupidon et la navigation était difficile, d'autant plus que le vent se levait en courtes rafales. 

« Il galère ! Évidemment, c'est pas des drones conçus pour porter des charges...  se moquait le pilote.
- OK, mission terminée. On laisse le terrain à l'équipe d'intervention qui sera là d'un moment à l'autre. Bon boulot, les gars ! », félicita le coordinateur.

***

         Quand Tilak eut récupéré Cupidon, il découvrit, dépité, que Milena avait retourné toutes les lettres qu'il lui avaient écrites, accompagnées de ce petit mot : « C'est fini, plus comme ça. Retrouve-moi en visio ».

         Il jeta un coup d'oeil rapide aux fenêtres de Milena et vit que l'oiseau était parti. Le grondement du tonnerre lui fit lever le regard vers le ciel où il aperçut un minuscule point gris passer sous un nuage d'orage. Il sentit alors son cœur frapper violemment dans sa poitrine, jusque dans sa gorge qui se serrait plus fortement à mesure qu'il s'éloignait de la fenêtre. Un malaise indicible le jeta dans son fauteuil. Son esprit confus cherchait à comprendre. Que lui arrivait-il ? Il ne lui semblait pas que ce fût à cause de la réponse de Milena. Il s'y était un peu préparé, il allait arranger ça. Mais c'était comme si ses sens lui signalaient un danger qui échappait à sa conscience. Parfaitement immobile, Tilak se tenait en état d'alerte. Quand le chien de la voisine du dessous aboya comme à son habitude lorsque quelqu'un passait devant le palier, un frisson de peur lui traversa l'échine. Il se précipita dans le couloir, vers les toilettes qui se trouvaient à l'extrémité opposée de la porte d'entrée de son studio, et s'y enferma à double tour. Très vite, il monta sur la cuvette et, tournant le dos à la fenêtre pour passer la tête à l'extérieur, parvint à s'asseoir sur le bord. Puis il se faufila dehors, accrochant ses mains à la gouttière jusqu'à ce qu'il put se maintenir debout sur la traverse basse. Une pluie torrentielle s'abattait à présent sur lui et faisait glisser la prise sous ses doigts. Le fracas qu'il entendit à l'entrée provoqua dans son corps un sursaut et le fit bondir sur le toit, déployant une agilité dans les bras et une vigueur dans les jambes qu'il ne connaissait pas.

         C'est avec beaucoup de déception que l'équipe d'intervention, qui avait forcé la porte des toilettes, constata la fuite du terroriste par les toits. L'officier Peritte offrit à ses troupes un sourire cynique en leur disant : « Vous en faites pas les gars. Y'a un Virtuose qui le prend en chasse à l'instant même. Il a aucune chance de s'en tirer. Nous, pendant ce temps, on va tranquillement lire sa correspondance ». Puis, pivotant élégamment sur lui-même, il déclama d'une voix forte : « Alors, il est où ce Cupidon ? »

***

         Le Virtuose N419 tenait Tilak au coeur de son viseur. Ce drone haut de gamme résumait tous les aboutissements de la technologie moderne et faisait l'orgueil de l'armée : une vue synoptique munie d'une kyrielle de micro-caméras et un réseau de neurones artificiels reliés à une massive base de données lui tenait lieu de cerveau. Le Virtuose était capable de comprendre les instructions données par la voix de l'opérateur, de les exécuter, et de dialoguer avec lui en suggérant des propositions stratégiques. Tilak courait en zigzag sur le toit de l'immeuble constitué d'une terrasse en plateforme découverte, espérant ainsi échapper aux tirs de son assaillant qui ne manqueraient pas de tomber. Il sentait le bitume élastomère gonflé d'eau s'enfoncer sous ses pas, ralentissant sa course, tandis que l'orage grondait. 

« Je vais crever ! », hurlait-il intérieurement. Et son corps mué par l'instinct de survie redoublait d'ardeur quand il obliqua devant une antenne accolée à une cheminée, tandis que la pluie ruisselait sur son visage.

« La cible court à 11,8 km/heure. Trajectoire analysée. Objectif de la cible : escaliers de secours Nord, atteint dans 16 secondes, dit le Virtuose de sa douce voix électronique.
- 4.5.9. Pousse à 5 mètres. Protocole de tir lancé, dit l'opérateur d'une voix froide.  Anticipe les mouvements.
- Mouvements anticipés. Prêt à tirer. Impact dans 6 secondes…
- 5… 4… 3… »

         Subitement aveuglé par une lumière vive, Tilak fut propulsé au sol sous une forte déflagration. Ses tympans éclatèrent sous le coup de tonnerre. Le Virtuose qui passait entre l'antenne du toit et le cumulonimbus fut instantanément grillé par la foudre.

         L'équipe d'intervention épluchait les lettres avec beaucoup d'amusement. « Je suis fou de toi, Milena. Rien que ta silhouette me fait fantasmer », lisait à haute voix l'un d'entre eux. « Oh, oui, Milena ! Oui ! », singeait un autre en frottant le bassin contre son camarade, le bras roulé autour de son cou. « Ça suffit ! », cria le lieutenant Peritte, les yeux rivés sur sa tablette, on a un problème ». Il balaya ses hommes du regard : « La cible s'est envolée, volatilisée. Les sentinelles de sol sont sur le coup… Et merde ! » Tous le regardaient d'un air stupide. Habitués qu'ils étaient aux succès de leurs opérations, la nouvelle les figea dans un silence gêné. S'avançant à pas comptés vers Cupidon, négligemment posé sur le lit défait, Peritte le saisit et, grasseyant comme pour lui-même, dit : « On va lui envoyer une dernière lettre à sa dulcinée… »

***

         Voilà trois mois que Milena s'était faite transplanter. Si elle appréciait le cocon que la Ville Nouvelle tissait autour d'elle, il ne suffisait cependant pas à combler le vide qui se creusait chaque jour plus profondément. Elle avait consulté toutes les archives pour savoir où était Tilak, engagé toutes les recherches, mais en vain. Et refusait de croire qu'il s'était moqué d'elle. « Enfin, s'il te fallait ça pour nous rejoindre, c'est tant mieux, appuyait sa soeur avec une satisfaction affichée. Maintenant, il faut passer à autre chose ! ». Mais Milena continuait de traîner sa mélancolie lugubre. Alertée par les services, l'Institution des Affaires Sentimentales s'était finalement saisie de l'affaire. Milena fut dans un premier temps analysée dans son environnement, à l'aide de la puce greffée dans son cerveau. La lecture qu'elle faisait souvent de la lettre que Tilak - croyait-elle - lui avait écrite, constituait un puissant stimulus qui déchaînait l'activité neurologique entre les différentes zones du striatum : 

« Je pars demain dès l'aube pour la Ville Nouvelle. C'est la seule et unique solution. Là nous pourrons être heureux et libres de nous aimer. Rejoins-moi je t'attendrai. Et nous serons ensemble pour toujours mon amour »

         Les experts étaient formels : on était en présence d'un amour passionnel. Le problème devait pouvoir se contrôler chimiquement.

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