Les toiles du ciel

Elise T

(quelques vers sans issue)

leurs pales
sillonnent
les rues
en pointillés

vibrantes créatures
de leurs arcs éphémères
elles déchirent les vapeurs
aiguisent les lumières
de la ville ronflante
au petit jour froid


dans leurs griffes
des présents
compulsifs
dissuasifs
dérisoires
semés aux quatre vents
sans sourire ni égard


des yeux rivés
permanents
hagards
sur le danger présumé
de nos vies modernes
de nos excès malhabiles
de cette paix qui ne nous retient guère


et tandis que leurs aînés
lourds albatros enflés d'humanité
grondent gauchement parmi les nuées
menant leur danse sans regard
ne pouvant que planer sans virevolter


les araignées volantes
elles
mécaniques et sourdes
infimes
elles dominent le ciel
elles tissent des toiles amères
et ne se privent plus d'étendre
leurs ongles affermis
par une volonté de faire
ce que l'on ne pouvait oser


briser les oiseaux
anticiper les rêves
dompter la pluie
leurrer l'ennemi
offrir à grandes livrées
l'immédiateté
d'un courroux
d'une impulsion
d'un claquement d'air


elles filent l'avenir
esquissent nos libertés
et les piègent dans leur filets


si petites
pourtant leur ombre grandit sans cesse
leur joug amical
étiole nos plus brefs élans
d'humanité sans tenailles et sans fées
répondent qu'elles sont maîtresses et esclaves


si soudain une main unique
venait cueillir leur force
et tel un marionnettiste 
embobinait les cils de nos âmes
nous ligotait à nos espoirs vaincus
à nos rêves déchus


serions-nous lâches et apeurés
serions-nous insectes sans refuge
serions-nous proies sans foyer
qu'adviendrait-il de nos écueils
serions-nous jamais vrais un jour


et si le sang montait au firmament
écarquillé par des traînées d'ailes
percé de trouées rougeâtres
aux flammes ronflantes aux brisées folâtres
semant la peur et la colère 
sur la moindre de nos terres
sur notre intimité violée
dans cette mise à jour permanente
il n'y aurait plus de nuit qui vaille
plus d'étoile à viser
plus que des lucioles aigries
pour mirer nos présents volés


il n'est de guère qui puisse être évité
quand on joue aux Nornes
et que l'on pense dominer le ciel
en ayant seulement réussi à l'abîmer
à grandes lames emmêlées
à grands fracas déraisonnés


maintenant il est trop tard
il n'y a plus de tache aveugle
plus d'arcane secrète
plus de mystère à élucider
maintenant il est trop tard
les filles d'Arachné ont emboîté le pas
aux folies des exégètes
qui ont écrit sans savoir lire
le présent aveugle des jours anciens


dans la prunelle de nos regrets
s'esquisse le couvercle de notre misère
ce plafond bas qui sourd de nos excès
ce labyrinthe mouvant qui ne nous étonne plus
et qui s'appesantit sur nos paupières


alors on oublie
ce qu'il y a au-delà de ce mur éphémère
de ces ecchymoses brûlantes 
constellées de péripéties absurdes
on ne pense plus
aux nuages qui boursouflaient leurs sourires
aux oiseaux qui couronnaient le soleil
au vent qui émanait de la terre
à la pureté azurée du printemps
à ces visages levés sans craindre
à cet horizon jadis infini


toutes ces vies privées
du silence oublieux
de la tendre pénombre
du voile de l'intimité
désormais flétries
du faisceau froid et implacable
d'une faux labourant nos revers
sans médaille
abrogeant les frontières
brisant la durée
rejetant l'impossible
mais creusant l'écart
entre nos aspirations sincères
entre nos consciences effrayées
entre nos mains pleines de rien


Damoclès dépose ainsi
ses mille couperets endeuillés
toujours là sans se montrer
il crève le plafond de nos songes
tel un tourbillon de feuilles métalliques
de ciseaux cinglants
de leur menace silencieuse
de leurs assauts fulgurants
il matraque nos heures 
d'équations sans réponse
il remugle le passé
et l'anéantit sans retour

dans l'obscurité stridente
d'un futur sans lendemain
je me souviens
avoir tressailli à cette idée
que mon saphir céleste puisse disparaître
grisé et prisé par ces spectres
à l'empire trouble
aux vices volés
car il suffit d'une seule aiguille
pour rayer le charme
d'une nature ténue
empreinte de liberté


hélas je ne m'étais trompé
du fléau de notre orgueil
à assassiner les limites du ciel
il ne restera bientôt que les cendres
de nos excuses malhabiles
s'élevant en panaches
vers un bleu oublié
et qui sait, qui sait alors
ce qui renaîtra, un jour ?

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