Le Repaire des Paumés

raphaeld

Le vide bouillonne à l’intérieur… A grands remous il déborde par les yeux, par la bouche, asperge tout… Creuse, dévore, engloutit les choses, les personnes… Me laisse pantelant dans une obscurité sans fond. Je ne sais même plus si je chute. Seul dans ma fange, j’attends une main, une paire d’yeux pour m’en tirer.

Allongé sur mon lino sale, je tends l’oreille, j’écoute les bruits alentour. Le radiateur qui goutte, le réfrigérateur qui bourdonne… Je suis déjà loin… Des pas dans l’escalier, des rires dans le couloir… Les pigeons battent des ailes et le trafic rumine. J’voudrais bien m’y mettre mais j’ai pas les couilles. Et rien dans le bide, rien à dire du tout. Tout ce que je couche sur le papier c’est du vide ; les pages se noircissent seulement de l’extérieur…

J’en ai des idées pourtant. Et des sentiments aussi, des centaines par jour qui passent et s’en vont. Il suffirait de les attraper et de les plaquer avec mon stylo. Mais ça marche pas comme ça ; je cherche une histoire, des personnages. D’histoires je ne connais que la mienne ; de personnages, seulement ceux qui ont croisé mon chemin. Il est pas assez long celui-là pour en dire grand-chose, peut être une dizaine de pages… Une trentaine en tirant bien sur la corde, avec des petits détours… J’ai plus d’imagination. Je l’ai laissée dans coffre avec mes jouets de gosse.

Alors je vais me balader, j’observe… Je dissèque les gens, j’analyse… Je joue au détective avec leurs mimiques, je les tisse entre elles et dans l’espace-temps, je remonte une suite d’évènements hypothétiques pas à pas… Comme des échecs en sens inverse. Mais c’est fragile comme matériau, ça tient pas les chocs ; un petit coup de vent et ça s’effrite… J’arrive jamais à la sève, l’essence des gens m’échappe toujours. Des cartes mentales j’en ai fait des tas, avec des embranchements logiques et des ramifications, des liens de causalité… J’en ai cramé tout plein aussi, presque toutes d’ailleurs. Ça mène nulle part ces saloperies.

De temps en temps je capitule ; je vais m’oublier au fond d’une cave, devant un écran et une souris que j’agite frénétiquement, entouré de dizaines de personnes. Le cybercafé, le grand oubli. Un purgatoire qui offre aux désireux quelques minutes de répit. C’est mal éclairé, c’est sale et ça sent la sueur, tout comme dehors ; mais on est tranquille, y’a personne pour nous zieuter ou nous polluer les oreilles. Soulagés on se jette dans un précipice numérique sous terre, on se disperse dans les pixels… On ne devient que signaux électriques, bien neutres et sans personne pour nous en vouloir. L’heure avance et les corps suent, l’air devient moite… On s’en fout, on est loin de nos carcasses…

J’y suis devenu un habitué. Il m’arrivait d’y aller tous les jours. Je reconnaissais les visages de mes camarades oublieux. Des boursouflés, des tachetés, des déformés ; écarlates, pâles et foncés… Tous devenaient l’unique visage bleu écarquillé en face de l’écran. La bouche grande ouverte pour pousser des râles, des gémissements… Dans les catacombes de la réalité c’était un autre monde. Une aire de paix où on ne demandait qu’à se jeter dans son trou.

Y’avait un type énorme avec une grosse barbe, aussi sale que les coins du mur. Son truc à lui c’était les jeux de rôles. Un multijoueur massif. Il s’époumonait en injures ou en cris orgasmiques tout en se grattant le cul. Quand des nanas avaient le malheur de passer dans son champ de vision il gueulait toute sa frustration en remarques cochonnes, franches propositions puis insultes penaudes. Ce genre de purgatoire est principalement masculin bien sûr. Des types qui viennent s’oublier mais qui aimeraient bien arracher les ailes des petites fées qui s’égarent dans le coin. Moi y compris, mais je fermais ma gueule. J’avais pas les couilles du mastodonte, je préférais lorgner discrètement. Je me faisais des films. Que si le gros tentait une main, que j’interviendrais héroïquement ; qu’alors on m’applaudirait, on se pâmerait en gémissant mon prénom et je remonterais à la surface avec la belle dans les bras. Le problème c’est que ce type était pas très tactile. Il préférait les mots tout simplement. Alors j’ai jamais eu l’occasion.

Au petit matin je remontais chancelant vers les premières lueurs du jour. Je me fondais dans le brouillard qui me recrachait plus loin dans mon lit. Là, je rêvais de grandes tirades, de chefs-d’œuvre signés de ma main, de toute une société reconnaissante pour ce que je leur avais apporté. La paix, la poésie, la lucidité.

Puis je me réveillais. Le frigo continuait de bourdonner.

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