Le vent des innocents

marie-alster

Synopsis

26 décembre 1999 – alors que le monde s'apprête à célébrer le passage à l'an 2000, un jeune homme est assassiné aux abords du quartier historique. Un crime gratuit qui semble bien être le signe avant-coureur de la fureur à venir, celle que le vent va déchainer sur la ville. Alors que le garçon rend son dernier souffle, la tempête Lothar est en train de se former au large des côtes atlantiques. Le lendemain matin pourtant, le bulletin météo du journal local se contente d'annoncer un « vent d'ouest assez fort devenant fort à violent le soir » et ce n'est qu'au courant de la journée qu'un appel à la prudence est lancé. Dès 20h30, le vent souffle avec force, atteignant son paroxysme à 22h45. A 2h du matin cette nuit là, une nouvelle poussée des vents a lieu. C'est peut-être l'une de ces ultimes rafales qui a arraché les arbres du jardin et fait s'abattre sur les tombes plusieurs dizaines d'autres, centenaires.

Quand le jour se lève enfin sur la ville dévastée, un petit squelette est retrouvé sous les racines d'un arbre japonais, au cœur du jardin municipal. Un peu plus au sud, dans le cimetière où les cèdres en tombant ont éventré les tombes, on compte dans un caveau un cadavre de trop, de petite taille aussi, posé sur un cercueil.

Nous sommes le 28 décembre 1999. Le siècle n'en a plus pour très longtemps. Nous fêtons aujourd'hui les Saints Innocents.

Le vent des innocents

Ses pas ne faisaient aucun bruit sur les pavés, il avait une démarche tranquille et souple en traversant la ville, et au milieu de la nuit, emmitouflé dans ses vêtements sombres, on ne le voyait guère plus qu'on ne l'entendait. Le garçon avait un peu moins de vingt ans. Il étudiait la géologie à l'université; il voulait devenir vulcanologue. Petit, il imaginait le réveil des volcans d'Auvergne, se rêvait en Haroun Tazieff. Il venait de quitter des amis après le cinéma, avait décliné leur invitation à prendre un verre dans un bar du centre: il ne devait pas trop tarder, demain il devrait aider son père au restaurant. Les préparatifs du réveillon s'annonçaient plus difficiles cette année, ce seraient les premiers qu'ils feraient tous les deux. Ils allaient devoir mettre les bouchées doubles, s'assurer des dernières commandes, prévoir les livraisons, décorer les murs et les plafonds, prendre quelques réservations de dernière minute. Cette fois là, ils ouvriraient une salle supplémentaire, celle qu'ils réservaient d'habitude à la période estivale. Ce ne serait pas une fête comme les autres: cette fois, on ne ferait pas qu'enterrer les douze mois passés, manger et boire en espérant que les temps à venir seraient meilleurs. On était à quelques jours de l'an 2000, une perspective porteuse de beaucoup d'excitation et d'une vague inquiétude.

Le soir de Noël, l'ouragan Lothar avait balayé le nord de la France, laissant derrière lui un paysage de désolation.

Il avait pris un raccourci à travers les ruelles des vieux quartiers, longeait les façades de pierre noire si sombres dans la nuit. Puis il avait débouché sur la place où se dressait la fontaine. Il aimait bien passer par là, s'arrêter un moment pour entendre les jets d'eau couler dans la quiétude du soir, et descendre de l'autre côté de la ville par les escaliers qui plongeaient sur le boulevard circulaire.

C'est en tout cas ce que les enquêteurs s'imagineraient ensuite quand ils penseraient à lui, quand l'un d'eux se pencherait sur son cadavre en se demandant ce qui l'avait amené là. Mais l'autopsie de son corps ne leur révèlerait rien des réflexions qu'il s'était faites en marchant dans les rues. Le médecin légiste qui l'examinerait le lendemain ne pourrait que dénombrer les coups de couteau qui l'avaient traversé, 29 en tout, tous dans le dos, entre la partie charnue des fesses et la zone douce et fragile du cou. Il différencierait ceux qui l'avaient atteint en premier de ceux qui l'avaient tué. Il saurait que les autres avaient été donnés ensuite, une fois le jeune homme tombé, les yeux encore ouverts, la lame s'enfonçant pour rien dans la chaire morte.

La fontaine avait continué de couler alors qu'il mourait. Sans doute y avait-il eu aussi quelque part dans la nuit une moto qui avait démarré un peu trop vite, des rires ou des cris derrière une fenêtre qu'on entrouvre quelques minutes malgré le froid, le temps d'évacuer la fumée des cigarettes; et au creux de son oreille, le ronron du chauffage qui montait du parking souterrain, juste en dessous. L'avait-il entendu? Les bruits de sa mort - la lame qui déchire l'étoffe du blouson, du pull, qui ouvre la chair, le sang qui dans la gorge fait un gargouillis – s'étaient mêlés à ceux de la vie des autres, de la ville.

Et ce n'était pas fini, ça allait revenir. Le vent attendait encore, tapi au large des côtes.

Ils ne sauraient jamais d'où avait surgi l'assassin, ils ne trouveraient aucun témoin pour le leur raconter. Le tueur non plus ne leur serait d'aucun secours: une fois le dernier coup donné, il avait plongé par dessus le parapet qui séparait la petite place du boulevard, douze mètres plus bas. Son corps s'était écrasé sur le trottoir, le choc lui avait brisé les os et les dents, fait éclater les organes internes et libéré un œil de son orbite. L'homme qui l'avait trouvé là s'en souviendrait longtemps; il était sorti prendre l'air parce qu'il n'arrivait pas à trouver le sommeil et s'était dit qu'un peu de marche dans la nuit froide lui ferait plus de bien qu'un somnifère. Il n'était pas prêt de s'endormir tranquille, pas sans revoir le visage fracassé de celui qu'il avait trouvé par terre, son sang s'étalant en flaque autour de lui, sombre mais scintillant presque sous la lumière des réverbères, et fumant un peu au contact de l'air. Il avait regardé le sang couler, s'était dit que cela allait plus vite qu'il ne l'aurait imaginé. Il avait pensé à la marée montante, rapide comme un cheval au galop; puis il avait chassé cette idée saugrenue et avait appelé les secours.

Le lendemain vers 16 heures, l'ouragan Martin entrerait sur les terres françaises par la porte sud de la Bretagne et gagnerait en force en avançant dans les terres.

Rien ne relierait jamais le tueur au jeune homme silencieux qui aimait les volcans. C'était un crime gratuit, un geste de folie, de sauvagerie pure. Est-ce que ça aurait du les alerter? Est-ce que les tempêtes, comme les orages, modifient l'atmosphère avant de se déchainer?

- - -

Je suis rentrée chez moi vers sept heures. Les autopsies avaient pris un bon moment, celle du jeune garçon d'abord, en début d'après-midi, de son meurtrier ensuite, alors que la nuit était presque tombée. J'ai assisté aux deux, Saran, ma coéquipière, était avec moi. Sainte-Marie s'en était donné à cœur joie. Ce n'était pas tous les jours qu'il avait droit à des corps morts depuis si peu de temps, de la « chaire fraîche » comme il disait. Son scalpel s'était enfoncé dans les tissus encore roses en libérant une odeur douçâtre. Ensuite il y avait eu les bruits: les pinces qui séparent les côtes, la lame qui découpe l'estomac, le foie, la scie qui ouvre le crâne.

Un peu plus tôt, le père était venu reconnaître son fils. Il avait regardé son visage blême, avait serré très fort l'écharpe qu'il tenait entre ses mains et avait hoché la tête. J'avais remonté le tissu jusqu'en haut de la table; les joues du père étaient trempées de larmes.

Il était à peine midi quand je l'avais raccompagné. Il avait enroulé l'écharpe autour de son cou et m'avait demandé:

« Qu'est-ce qui va se passer maintenant? »

J'avais supposé qu'il parlait de l'autopsie, du moment où on allait lui rendre le corps de son fils et où il pourrait organiser son enterrement. Mais peut-être voyait-il encore au-delà, quand après les funérailles il rentrerait seul chez lui. Cet homme avait perdu sa femme quelques mois plus tôt, et voilà que son fils lui était enlevé. Il n'annulerait sans doute pas le réveillon de la Saint-Sylvestre, il ne pouvait pas se le permettre. Il regarderait s'amuser les clients toute la soirée. Un peu avant minuit, il brancherait le micro et égrènerait les secondes qui les séparait de l'an 2000. Pendant l'explosion de liesse qui s'ensuivrait, au milieu des embrassades, il se retirerait en cuisine et se laisserait aller à pleurer.

Je lui avais expliqué comment allaient se dérouler les heures qui allaient suivre et étais rentrée sans le regarder partir. C'est en branchant la radio dans mon bureau que j'avais entendu les premières alertes. J'avais ouvert la fenêtre et avais scruté le ciel au loin. Pas un souffle de vent ne dérangeait encore cette froide journée d'hiver.

Tout l'après-midi je m'étais demandé comment ça arriverait. Est-ce que le vent forcirait peu à peu, comme un choeur à peine audible au départ et qui monte en intensité jusqu'à être tonitruant? Ou bien y-aurait-il tout à coup une violente rafale qui arracherait le monde à la quiétude du soir? En marchant dans les rues sombres avec Saran, nous n'avions pas senti le moindre souffle, aucun mouvement de l'air n'avait dérangé nos cheveux.

Saran est mon équipière depuis plus d'un an. Le jour où elle est arrivée, je l'ai remarquée tout de suite au milieu de la cohue. Pourquoi est-ce qu'il y avait tant de monde au poste ce jour là? Je ne sais plus. En tout cas c'était un mauvais jour pour venir se présenter. Elle cherchait du regard quelqu'un auprès de qui se renseigner. On aurait dit que ses cheveux étaient peints à l'encre de chine et ses yeux aussi. J'ai frappée au bureau de Pelletier et suis entrée. Il a levé la tête de ses papiers, a dit: « Assieds toi. Qu'est-ce que tu veux? »

« La nouvelle. Je veux faire équipe avec elle. »

Il a froncé les sourcils avant de répondre: « tu es déjà en équipe. »

« ça ne fonctionne pas. Tu lui trouveras quelqu'un d'autre. »

Pelletier a baissé les yeux et s'est replongé dans sa lecture. Il a dit:

« Tu connais le principe: que des équipes mixtes. »

« Ce sera une équipe mixte: une jeune, une vieille. Tu ne vas quand même pas laisser cette gamine faire équipe avec n'importe qui! Écoute: j'ai l'âge d'être sa mère, je prendrai soin d'elle, je lui monterai le chemin. »

Il a relevé la tête, s'est serré l'arrête du nez du bout des doigts comme si ce que je venais de dire lui avait déclenché un violent mal de crâne et a dit: 

« Laisse moi réfléchir. »

C'était tout vu. Il savait que je ne lâcherais pas, que ce serait de toute façon la dernière personne avec qui je ferais équipe avant de tirer ma révérence. J'avais plus de trente ans de service, il pouvait bien me faire ça.

Je ne sais pas comment il a présenté ça aux collègues mais les équipes ont été réorganisées et Saran a été placée sous ma coupe.

Report this text