L'effet lisière

louisedelavaranne

Miroir, mon beau miroir…

Toutes ces voitures qui font la queue au péage, on croirait l’heure de la traite des vaches. Il aurait fallu partir plus tôt. J’aime décoller avant le lever du jour. À peine réveiller les enfants, les envelopper dans la couette et les amarrer dans l’habitacle de la voiture comme un trésor royal sous une fourrure de zibeline. Ensuite, rouler le plus loin possible sur le feutre de la nuit avant de voir pointer les prémices du jour comme des sagaies enflammées. Laisser frétiller encore un peu l’illusion d’être seuls à prendre la route des vacances en cette veille de 15 août.

Daniel n’aime pas se lever tôt. Il dit qu’il n’est pas du matin. Il passe la moitié de ses nuits à travailler dans le bureau au sous-sol. C’est sa caisse de résonance et son isoloir. Aujourd’hui il a fait l’effort de se lever à huit heures trente, on est partis à onze. C’est peut-être pour cela qu’il ne m’a pas encore adressé la parole. Je m’en moque, je regarde dehors.

J’aime ces morceaux d’intimité que me livrent mes congénères sans même en avoir conscience, je fais ça aussi à la terrasse des cafés : J’attrape deux trois bribes de conversations, j’ausculte les attitudes, je scanne les tenues vestimentaires et puis je brode là-dessus. J’élucubre la vie d’autrui comme les enfants échafaudent les cubes se risquant à des équilibres précaires. Parfois j’en fais tout un plat, choucroute ou gaspacho, plus ou moins roboratif selon ce que je grappille et le fumet de mon humeur. J’aurais fait une parfaite fonctionnaire de la Stasi, j’aurais pu pondre des dossiers à perte de vie.

J’aime bien regarder les familles dans l’impudeur de leur carcan d’acier. Je ne suis pas la seule à exercer mes talents de voyeur. Tout le monde s’épie quand on avance au ralenti. Les grosses berlines toutes vitres ouvertes lâchent des effluves d’intérieur cossu. Blindées d’une essence de vie à portée de regard et d’oreilles, elles diffusent des impressions fugaces que le cortex tisse pour occuper l’esprit : des papas, des mamans, des enfants et tous leurs bagages préparés avec soin, bouclés au coffre, subsides indispensables à des vacances réussies. Tous ces accessoires retiennent une respiration annuelle : Masques et tubas, gonfleurs à pneumatiques, brassards de bain et bouées de sauvetage. Encore quelques heures de patience avant que d’être décadenassés. Imaginez ce maillot de bain tout juste étrenné dans une cabine étriquée sous les feux mollassons d’un néon, il ne demande qu’à s’épanouir sur la plage, un peu comme une fleur de thé, serrée en boule, fleurit en anémone quand elle est plongée dans l’eau chaude.

Je peux même voir dans le rétroviseur comme dans une boule de cristal. Je lis l’inquiétude sur le visage crispé de cette femme au volant. Elle semble remuer des questions qu’elle n’adresse qu’à elle-même : « Pourvu qu’il ne nous manque rien ! T’as pensé à prendre le sèche-cheveux ? Et les draps. Tu les as pris les draps ? » Ce matin sa petite famille amputée d’un père, est montée dans l’automobile comme dans une soucoupe volante, résolue à vivre des heures suspendues entre quotidien et part de rêve qu’on appelle les congés payés.

Une armada caparaçonnée vogue sur ce nulle part de macadam. Une aire immense qui nous sépare encore du bonheur de n’être plus contraints, bientôt la fête au slip de bain, aux tongs, voire au top less. Free you’re body ! C’est écrit sur tous les fronts. En attendant, nous allons fendre la route à 130 au compteur, nous n’en connaîtrons jamais plus que ce qu’en disent de grands panneaux couleur de terroir : Châteaux, ruines, peintures rupestres, sites archéologiques, partage des eaux, altitudes, entrées de régions et remerciements pour les avoir traversées et la gomme laissée sur la route nous affranchit peu à peu. Vite, du bleu !

- T’as pris des draps ?

Daniel ne répond pas. Il semble complètement hypnotisé par le ballet des barrières qui se lèvent et descendent au poste de péage. Il est vrai que c’est une scène insoutenable, un suspense sans nom : Vont-elles se relever ? La voiture blanche vient de passer. Allez, c’est à la gris métallisé maintenant. Dans trois voitures ça sera à nous. On va passer, il le faut ! Ce n’est plus l’heure de la traite des vaches, c’est les vachettes d’Intervilles au taquet et l’équipe qui gagne, c’est nous !

- As-tu pris des draps ?

- Non. On les louera sur place.

Ce sont les premiers mots que Daniel décoche depuis ce matin. Je n’aurais pas dû venir. 

Sur la banquette arrière les enfants dorment, tête contre tête, le corps à l’abandon négociant une posture acceptable sous le corset de la ceinture. Les voir comme ça réveille en moi des ballons sonde de nostalgie, quand j’étais à leur place, n’ayant pour protection que l’exiguïté de la banquette, tenus enserrés à quatre. Les jumeaux étaient tellement excités hier soir qu’ils n’ont pas fermé l’œil avant minuit. Ça devait être la première fois. Ils auraient dû partir seuls avec leur père. Et puis j’ai tout gâché, je n’ai pas pu m’en empêcher. Au dernier moment, j’ai attrapé mon sac de voyage et je suis montée à la place du mort. J’aurais dû faire comme c’était prévu, aller en Bretagne chez mon père. Maintenant c’est trop tard, tant pis pour les bottes et le ciré. À la radio ce matin, ils prévoyaient 38° sur la plage. À onze heures, Daniel ne m’a pas regardée, il est redescendu de la Volvo, a verrouillé la porte et depuis il serre les dents au volant.

Moins une voiture avant notre tour à la barrière de péage. On fait la course avec la Ford d’à côté, la blonde se penche pour me lancer des regards vengeurs, son mec m’ignore et fait mine de rien derrière ses verres miroir argent. Je sais qu’ils veulent passer la barrière avant nous, un parfum d’esprit de compétition se mêle aux gaz d’échappement. Le gars pianote sur son rétroviseur extérieur, il bat la mesure sur « La Isla Bonita » que vocifèrent ses haut-parleurs, mais je vois bien que c’est pour tromper l’ennemi. Sûr qu’il a le pied enfoncé sur la pédale d’embrayage, pendant que sa Madonna se tortille sur son fauteuil dance-floor, pare-choc contre tableau de bord. Sûr qu’ils ne nous auront pas !

- Pourquoi t’avances pas Daniel !

Évidemment, il les a laissés filer devant nous, je suis sûre qu’il l’a fait exprès. Faut dire qu’à force de se prendre pour du bétail, on finit par se comporter comme des bœufs. La Volvo adopte un rythme de croisière, lourde carcasse rouge piment qui n’est jamais plus performante que sur un long ruban de bitume. Certes, ce break ne roule pas des mécaniques avec sa ligne robuste. Comme une mama aux hanches larges, elle avale les kilomètres en souplesse, on se laisse bercer en sécurité dans son ventre. Je finis par m’assoupir comme un bébé.

- C’est quand qu’on arrive ?

- On va bientôt s’arrêter pour manger, t’as faim ?

- Moi aussi je veux aller au restaurant, j’ai trop faim !

- On va manger des frites ?

- Oui des frites et de la viande !

Les enfants se sont réveillés, Daniel est là pour eux. Son visage s’anime enfin, il leur sourit dans le rétroviseur, il leur parle à eux. Je n’ai pas très faim et je déteste les cafétérias sur l’autoroute, c’est l’odeur, celle des toilettes, des machines à café, du gasoil, du steak dans sa graisse, des huiles de friture et d’ambre solaire. Toutes se mélangent, mais je ne dis rien.  Pour cette fois, pas de sandwich au pain bio, pas de rillettes de canard faites maison, pas de jambon « Pata negra, », pas de salade de tomates anciennes au balsamique, pas de cookies au beurre de noix de coco. Non, rien. Aucun pique-nique, je le jure ! Vive le Ketchup et la mayo !

Daniel gare la Volvo sur le parking de la station service. Il dit aux enfants qu’il va payer le plein et qu’après on ira au restaurant. Je lui emboîte le pas,

- J’aimerais bien un café avant d’aller manger, ça te dirait ?

Il hoche la tête, je prends ça pour un assentiment. Je laisse Simon et Paul se balader dans les rayons de la boutique et je tire deux expressos d’une trayeuse. Daniel saisit le gobelet fumant que je lui tends et nous nous faisons face autour d’un mange-debout.

- Tu as fait le mauvais choix Sandrine.

- Quoi ? Tu préférais un chocolat ?

- Je n’ai pas envie de rire. Tu n’aurais pas dû venir. On était d’accord.

- On est encore une famille et ce n’est pas une histoire de cul qui va nous empêcher de passer du bon temps avec nos enfants.

- Il ne s’agit pas de cela. Ça n’a rien à voir. Je devais partir seul avec les enfants, c’était entendu comme ça.

- Tu veux que je rentre à la maison, c’est ça ?

- Non… maintenant que tu es là, mais tu me bouffes la vie, voilà !

- Je te bouffe la vie parce que je t’empêche d’aller lui bouffer la chatte ! C’est seulement ça et rien que ça, ne viens pas me dire que tout d’un coup tu as besoin de vivre un moment exceptionnel avec tes enfants, ça fait dix ans que je pars seule en vacances avec eux, parce que tu as toujours eu mieux à faire, alors tes singeries paternelles à effet rétroactif, tu m’excuseras mais…

- Ne sois pas vulgaire je te prie, et oui, maintenant je veux que tu t’en ailles.

- N’y compte pas ! Ce sont mes enfants.

- Ce sont les miens aussi et je t’ai demandé de partir, de rentrer, de me laisser avec eux, c’est mon droit.

- Ah, laisse-moi deviner, tu as rendez-vous à Lyon, c’est ça ? Il n’est pas question que mes enfants rencontrent ta poule, tu entends ?

- Tu divagues, je n’ai rendez-vous nulle part avec personne, je veux juste me sentir libre de pouvoir partir seul avec mes enfants.

- Je suis ta femme.

- Oui, et justement tu devrais me comprendre. J’ai besoin d’y voir clair sans que tu me bouches la vue. Tu ne vois pas que je sature ? Que j’ai besoin d’un bon reboot ?

- Tu parles comme une machine, unplug mon chéri ! Tu crois que la vie ça se gère à coup de CTRL ALT SUPRR, tu veux que je disparaisse c’est ça ? Allez hop, Pomme X, Steve Jobs ! Plus de Sandrine sur l’écran de tes nuits blanches, effacée pour toujours de ta RAM! Kick moi de ta life et va t’éclater avec ta Bomb Raider !

- Tu veux que je te dise, si j’en avais le pouvoir, je te ferais disparaître, là, tout de suite, maintenant ! Tu n’es plus que  néant !

J’avale plus difficilement ses mots brûlants que ce café lavasse. Ses paroles se répètent dans ma tête comme des ondes sur un étang, elles percutent mon embarcation jusqu’à en menacer l’équilibre. Face au vent contraire, on tire des bords.

- C’est bon Daniel, moi aussi j’ai besoin de souffler, t’as gagné. Je te laisse avec tes enfants.

- Tu vas rentrer comment ?

- T’inquiète, je suis une grande fifille, je n’ai pas besoin d’un papa moi, si tu vois ce que je veux dire…

- Oh, ça suffit, y’en a marre maintenant !

- Ben quoi ? Avoue-le que t’es accro aux hormones de la pré-pubère, faut bien ça pour arriver à bander à ton âge !

Et le coup est parti. D’accord, j’avais franchi la ligne rouge. Mais c’était la première fois qu’il portait la main sur moi. Ce n’était pas son genre, ni le mien. Il semblait être un autre, le visage raviné de haine. Il m’a plantée là pour foncer vers la boutique rejoindre les jumeaux. Je me suis précipitée vers les toilettes, la main collée sur la joue pour camoufler l’offense cuisante. Je me sentais mal, on me regardait. Vite un terrier où me terrer ! Je me suis ruée sur la porte d’un box comme une vachette enragée, ignorant la file d’attente qui se démultipliait sur le mur de miroir, sans réfléchir je me suis jetée corps et âme sur ce qui semblait être une issue. Et là, j’ai vu trente-six chandelles. Je me suis sentie glisser vers le carrelage, liquéfiée par la douleur, assommée, démembrée, je m’éparpillais sur le carreau. J’étais tombée dans le panneau.

Ce que j’avais vu comme étant une simple porte n’était en fait que son reflet sur une cloison recouverte d’un immense miroir. Était-ce l’oeuvre d’un architecte nostalgique des fastes de Versailles ? Voulait-il racheter la conduite des courtisanes qui ne se gênaient pas pour se soulager dans tous les couloirs du palais ? Il avait dû vendre à prix d’or cette prodigieuse idée devant un consortium cravaté : « Voici notre concept Galerie des glaces : On va sublimer ce lieu d’aisance avec d’immenses cloisons de glace, comme des feuillées en abyme sur une aire de repos, la fonte des eaux dans une salle d’eau. Ça touchera aux confins de … » de la folie des grandeurs version W.C Fields, et je me suis vautrée dans le champ du burlesque à portée de l’ouvrage d’art. Sous les miroirs, le parpaing.

Je crois que j’ai perdu connaissance.

Je me relève, vacillante, je me recoiffe, tâchant de camoufler la bosse en pleine expansion sur mon front. Le visage blême, telle la licorne, la jugulaire palpitante.  Je tente de sourire à cette fille cabossée dans la glace, elle me renvoie une sorte de risette qui tient plus de la grimace que de la joie à me revoir débout. Jamais je ne me suis sentie aussi blonde. J’ai l’air de ces gravures de mode sur des photos surexposées, quand la lumière gomme teint et reliefs. Est-ce l’effet de l’éclairage ambiant ? Il me semble que l’atmosphère s’est illuminée d’une lumière blanche extra vierge, baignée d’un soleil de glace comme dans la Reine des neiges. J’ai l’impression de marcher sur une congère, ça craque sous mes pieds et à chaque avancée, j’entends distinctement mes os s’entrechoquer, je perçois l’élasticité de chaque articulation sollicitée. Les sons venant de l’extérieur de mon corps me paraissent confus. Je plane. J’ai des bouquets d’hellébore plein les oreilles qu’une colonie d’abeilles semble butiner. Une irrépressible envie d’aspirer l’air frais me pousse vers l’extérieur.

Quand je franchis le seuil de la boutique, une bourrasque d’oxygène vient perforer mes poumons, sur le coup c’est très douloureux, mais cela me permet de dégager une voie, je respire !

L’air m’apparait pailleté de micro particules, elles volètent dans tous les sens, réfléchissant la lumière à outrance, je me protège les yeux de la main tant l’éclat du jour m’agresse. J’attribue cette indisposition aux répercussions du choc. Je me répète : « Ça va passer » et je me fais violence pour me ressaisir. Le pas incertain, les jambes en coton, je me dirige vers la Volvo et j’y reprends ma place, impatiente que les enfants et Daniel réapparaissent.

Les yeux fermés, je peux reconnaître le rire de mes enfants, ils sont à l’approche. Simon en premier et Paul, le cadet d’une poignée de minutes. C’est dans cet ordre qu’ils arrivèrent dans ma vie, dix années en arrière. Ils ne sont pas de vrais jumeaux, un air de famille les relie et leurs rires sont très dissemblables. L’un rigole comme une crécelle : bébé, il produisait d’inquiétants sons, presque métalliques. « Il n’y aucun problème chère Madame. Votre petit Simon est en pleine santé, c’est un poupon gonflé à l’hélium » plaisantait le pédiatre. Paul a une voix est plus sucrée que celle de Simon, « Peut-être l’émergence de son côté Virginie ? » rassurait encore notre docteur Tant-mieux, non sans une pointe d’ironie bienveillante.

Ce sont des garçons sans histoire, plutôt sympas bien qu’aventuriers. Ils ne sont pas collés mais ils ont défini leur propre territoire et façonnent leur caractère. Ils cultivent une entente faite de complicités et de jeux, qui parfois finissent en éclats de voix et en pleurs. Mais je ne les ai jamais surpris à s’échanger des coups pour régler leurs différends. Même dans les moments les plus intenses, quand la fatigue s’invite, qu’ils perdent les pédales, qu’ils s’échinent à tirer un dernier jus d’une journée qui s’achève sur des chamailleries. Comment Daniel a-t-il pu me frapper ?

Daniel ouvre les portières. Les enfants tardent à réagir et il les appelle plusieurs fois avant qu’ils ne se décident à rejoindre la banquette arrière de la Volvo. Aucun ne m’adresse la parole. Je ne m’attendais pas à ce que Daniel vienne s’excuser de son geste, mais j’aurais apprécié un regard, même glacial. Mais là, rien. Ni Simon, ni Paul, aucun signe d’affection, ni une caresse sur la joue, ni un baiser ou un mot rieur. Non, rien que la continuité de leur dialogue enfiévré sur la façon de trouver des codes internet pour dépasser des étapes sur des jeux de plateforme. Ils restent indifférents à ma présence. Daniel se penche sur mes genoux et m’effleure pour tendre le bras jusqu’à la carte routière insérée dans la portière droite. Il préfère cette acrobatie plutôt qu’avoir recours à mon aide. Je trouve cela mesquin. Il se redresse et lance :

- Un peu de calme les enfants ! Si vous voulez qu’on arrive avant le dîner, il va falloir qu’on trace.

Il suit du doigt le fil jaune gansé de rouge sur la carte, jusqu’à une sortie dont le nom a été souligné au crayon bic. Puis il balance la carte négligemment sur ma jupe tout en activant la clef de contact. La Volvo rugit.

Je m’imagine qu’ils sont convenus d’un pacte durant leur repas, un défi sans enjeu sinon celui d’occuper le temps. Un de ces jeux idiots qu’on élabore sur le tas quand l’inactivité démange, un jeu à gratter des kilomètres. En l’occurrence l’épreuve semble consister à ne plus s’adresser à moi, aussi longtemps que durerait le voyage. Ç’aurait pu être un divertissement amusant en d’autres circonstances, mais là j’y vois une farce cruelle.  Je m’en sens d’autant plus fragilisée. Je bous intérieurement sans arriver à rompre mon silence. Je poursuis le fil de mon film paranoïaque, je ne supporte pas l’idée que Daniel puisse les monter contre moi, même par jeu. Alors j’articule, aussi suavement qu’il m’est possible de me contenir, une consigne sécuritaire adressée aux enfants. Une de ces phrases de famille, qui deviennent des boutades à force d’être répétées. Une tirade qu’on scande, comme on souligne la présence du bonheur : « Et n’oubliez pas de la boucler mes enfants ! »

Au même instant, la voix de Daniel couvre la mienne « Et n’oubliez pas de la boucler mes enfants ! »

- C’est bon P’a, on n’est plus des bébés !

Répondirent les jumeaux d’une seule voix.

Mon sang ne fait qu’un tour et je suis sur le point de laisser exploser ma colère quand Paul demande de sa douce voix :

- Et toi Papa, oublie pas qu’on doit aller chercher Maman à la station service !

- Oui, Papa, oublie pas Maman !

- Je n’oublie pas Maman mais…

Et comme s’il cherchait ses mots, il s’interrompt. Respire.

- J’ai oublié de vous dire, Maman ne vient pas avec nous. Elle sera bientôt à la maison et on lui téléphonera. Elle vous expliquera tout ça.

Les garçons échangent un regard qui oscille entre incrédulité et inquiétude.

- Ne vous inquiétez pas, tout va bien. Et puis on va faire un beau voyage tous les trois!

C’en est trop pour moi. J’explose :

- Maintenant c’en est assez de ce jeu idiot ! Je n’en peux plus!  Regardez-moi, vous ne voyez pas que je suis bien là ? Paul ? Simon ? Mais enfin, Daniel, tu m’entends ?

Aucune réaction, je les implore tour à tour de me gratifier d’un regard sans résultat. Une chape de silence s’abat sur notre alcôve itinérante et m’écrase les poumons. Mon explosion n’était qu’une implosion. Il est évident que personne ici ne m’entend ni ne me voit. Ce n’est pas un jeu. Ce n’est pas une blague et je commence seulement à regretter que ce n’en soit pas une.

*

1 : Sandrine, Daniel, les jumeaux arrivent à l’entrée de l’autoroute. Pesant silence rompu par une pause à une station. Sandrine et Daniel se disputent. Aux toilettes, Sandrine heurte sa tête. Elle retourne à l’auto dans un état second. Ni les jumeaux, ni Daniel ne semblent percevoir sa présence. Où est-elle vraiment ? 

2 : Flash-back : Un mur de miroirs s’est abattu sur le crâne d’une femme, pendant que Daniel et les enfants se restaurent de frites. Daniel découvre l’accident de sa femme alors que les jumeaux sont restés seuls. Transfert de Sandrine dans le coma à l’hôpital. Daniel ne retrouve plus les enfants : la descente aux enfers se poursuit.

3: Sandrine reste invisible et constate qu’elle n’est pas vraiment indispensable. Elle va faire un tour d’horizon particulier en sortant du temps. Elle profite de sa nouvelle nature, hors chronologie et analyse les moments forts de sa vie et ses choix.

4 : Pendant que la réalité joue avec les nerfs de Daniel, les jumeaux ont sympathisé avec un groupe d’enfants. Ils montent dans le car de leur colonie de vacances et s’y cachent pour rester avec leurs nouveaux amis.

5 : Après avoir remué ciel et terre. Daniel reprend la route et rejoint Sandrine à l’hôpital pendant que la police poursuit la recherche des jumeaux. La Volvo devient alors son Q.G. et le lieu d’un retour sur lui-même : Daniel est un artiste en pleine crise de milieu de vie.

6 : La colo des intermittents du spectacle. Les passagers clandestins sont découverts. La directrice du centre entre en contact avec Daniel et s’arrange pour que les enfants restent quelques jours. Les jumeaux découvrent que la jeune et jolie directrice n’est autre que la maîtresse de Daniel.

7 : Sandrine invisible rencontre Sandrine : Comme si elles se voyaient vivre les situations à leurs manières. Ces deux personnes dans un même corps vont apprendre à se reconnaître. Au début elles se détestent et puis elles s’expliquent et finissent par sympathiser et renouer. Ce chapitre sera mené en parallèle avec les opérations menées sur le corps de Sandrine au bloc opératoire.

8 : Daniel, au chevet de Sandrine, croit qu’elle est toujours dans le coma. Il se livre à nu sans jouer. Sandrine remonte à la surface, entend Daniel et comprend que son expérience avec l’invisibilité correspond au temps passé dans le coma. Daniel fait les questions et les réponses. Sandrine est toujours en mode intérieur avec son double : elles commentent.

9 : Les enfants jouent un détournement de « On ne badine pas avec l’amour » : la pièce fera état de la complexité des rapports humains et particulièrement chez les parents. Nombre d’enfants vivent par intermittence chez chacun de leurs parents. Ils jouent une interprétation de Musset à partir de leur vision.

10 : 7 ans plus tard. Départ en vacances mais cette fois en avion. Daniel et Sandrine préparent ce voyage à l’étranger avec soin. À mesure, on comprendra qu’en réalité ils ne partagent pas la même destination, ni les mêmes compagnons, ils ont changé de vie.

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