Les années 80 - CD4

Edgar Fabar

Écrit à la sortie du film 120 battements par minutes.

Sean a la peau qui refroidit.

Il n'a pas le temps d'attendre les bras chauds et sexy de l'été. Il compte le nombre de jours le séparant du mois de juin. Deux-cent trente-quatre. Pas de quoi se laisser abattre. C'est juste cinquante unités de plus que le total des CD4 qu'il lui reste. En vérité, il se dit que c'est mal barré et qu'il a peu de chance cette année de se taper un surfeur peroxydé. Depuis qu'il sait qu'il est malade, c'est une constante : chaque seconde a deux faces, l'une est mauvaise, elle cogne dur et le désespère ; l'autre est plus douce, elle console et veut qu'il y croit malgré tout.  Je vais crever… je m'en sortirai… tout le monde s'en fout… il faut leur ouvrir les yeux… l'État est un enculé… les minorités sont toujours ignorées au début… ce sera surement ma dernière Gay Pride…on va foutre une sacrée foire… j'ai que vingt ans putain… j'ai envie de vivre cent-vingt secondes par minute...

Au début, ça l'a fait marrer d'apprendre que les cellules immunitaires avaient un nom de compil. Les années 80 – CD4. Quand il a su que le virus les explosait une à une jusqu'à leur anéantissement total, il a eu envie de se jeter sous les rails du RER. À quoi bon attendre que ça devienne crade, que les gens qui l'aiment vivent son effondrement ; j'étais un château fort et bientôt il ne restera rien de moi, je serai une ruine ouverte à tous les pillages, à la merci du premier corps étranger qui viendra me piétiner. Comme je serai déjà à moitié sous la terre, ce sera facile. Dire que ce n'est même pas un costaud qui me fera la peau, ce sera un tocard, une infection urinaire, une croute au genou ou des lèvres gercées. Sean vit dans une société ni plus lâche ni plus moche qu'une autre. Juste une société qui choisit par un réflexe atavique de tourner le dos à ce qu'elle ne veut pas voir.  Bien entendu il y a la petite bande des réunions hebdomadaires. Les Act Up. Quoi de plus normal que d'utiliser un défibrillateur pour faire repartir un cœur sidéré. Il y a urgence. Alors oui, ils choquent avec leurs marches nocturnes au cul du corbillard qui emportent les leurs dans l'indifférence du crépuscule. Ils portent leurs morts sous les lampadaires de Paris pour que les gens derrière leurs doubles vitrages ne ferment pas leurs volets.

Puis, au milieu du chaos, surgit Nathan. Il a un cul d'enfer comme dit Sean en riant : il a traversé la pandémie intact. Faut dire que pendant longtemps il n'a pas baisé. Traumatisé par les images d'un sidéen phase terminale, il a fermé le sex shop pendant cinq ans.  Il est « séroneg ». Pourtant il a rejoint l'asso car il se sent lié aux autres. Des pédés, des putes, des toxicos, des taulards... que des gens qui tombent de haut mais qui font corps ensemble à défaut de remède miracle ou d'anticorps. Ils luttent contre la pire des maladies, non pas le sida qui ne peut rien contre le plastic, mais l'apathie qu'aucune capote ne peut stopper. Nathan se dit que la vie est farouche, comme les champs de fleurs sauvages sur les collines de son enfance. Même si c'est dans l'ordre des choses, que toutes les fleurs finissent par faner, il ne peut pas le laisser dépérir sans rien faire. Même si au fond de lui, il sait que Sean est une rose de Mai qui ne poussera qu'une fois. Jusqu'au bout, il sera là. Il prendra soin de lui. Jusqu'au dernier pétale. 

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