Les blessures sont une raison. La peur, une excuse.

Alice Neixen

Les blessures sont une raison. La peur, une excuse.  

A nos débordements, nos excès, nos angoisses nocturnes. Nos manques, nos défaillances. On les brandit comme des lances, on les porte en étendard, autant qu'on les cache comme des infamies et qu'on les tait comme des fardeaux.

Au début, on les dissimule, on les garde jalousement, égoïstement. Elles sont comme un secret. Enfant, on a conscience que de leur exigence : "Tu me grandiras en silence." Jusqu'à ce qu'elles te dépassent. Qu'elles prennent le pouvoir.

On en a peur, elles nous effraient, elles sont une main-mise sur nos émotions, elles contrôlent notre vie. Elles se terrent dans l'ombre et jaillissent d'un recoin en malmenant notre coeur. Elles empiètent sur nos respirations, martèlent notre estomac, écartèlent notre rationalité et défigurent notre sourire. Elles s'étendent partout, comme des ombres menaçantes, comme si on était qu'un empire à conquérir.  Une volonté à faire vaciller.
Un jeu malsain.

Au début, on n'ose pas les affronter. Elles sont toujours les plus fortes. Elles gagnent des combats, elles vivent notre vie, elles collectionnent les victoires. Elles jouent, avancent leurs pions, décident de la suite, ripostent, redoublent d'ingéniosité pour nous faire plier, souffrir, renoncer. Elles nous gouvernent. Elles appuient où ça fait mal, sur des mots qui saignent, des souvenirs qui brisent. Elles manipulent les temps, emmêlent les gens, façonnent les regrets. Elles voient dans nos yeux, aiment dans nos coeurs, pensent dans notre tête.
On se consume de honte autant qu'elles de perfidie.

Elles nous injectent des cauchemars, des idées douloureuses en intra-veineuse.

Avec le temps, on apprend à les connaître, à les cerner. A les sentir arriver. On croit qu'on peut se barricader devant la peur en lambeaux, qu'on peut ériger des remparts pour protéger nos blessures comme des plaies à vif. Qu'on peut se préparer. S'attendre et s'armer. Se répéter en boucle des phrases comme des caresses pour adoucir l'affront. En vérité, ça ne change pas grand-chose, quand elles bondissent, on se plie en deux sous le choc. Respiration sifflante, coeur transpercé, crampes au creux du ventre. Toujours.

Cette ennemie à même le corps.
Plus tu te débats, plus elle resserre ses liens autour de toi.  

J'ai vainement essayé d'expliquer la peur. De mettre des mots sur ceux qui m'obsèdent. J'ai tenté de griffonner des restes de blessures qui ne sont plus que cicatrices. Cicatrices qui s'ouvrent sur des mots, des regards, des attitudes. Des points de suture qui se déchirent. Des plaies refermées qui s'ouvrent, béantes.
J'ai 10 ans à chaque fois.
J'ai 10 ans depuis longtemps.

J'ai essayé de parler. De raconter. Avec des mots ce qui se passe de tout, de conscience, de logique. J'ai voulu leur dire, aux hommes qui ont vu dans le regard de mes peurs, dans ce qui perd pied, mais je n'ai pas d'explications pour ça. Des actes sans raison. Des sentiments sans explications. Des émotions sans but. Ils me regardent, ils essaient de me rassurer, de me faire croire qu'ils savent. Je sais bien qu'ils mentent, ça se voit. Quand on vit dans la peur, on reconnait les mensonges. Ils voudraient comprendre, pour me faire plaisir, pour me retenir. Ils croient qu'ils y arrivent. Mais tant que tu ne vis pas dans des peurs irrationnelles, déraisonnées, dans lesquelles tu te perds, impossible à contenir ou à rassurer, tu n'en as aucune idée.  

Les gens ne savent pas la chance qu'ils ont d'ignorer ce que c'est, la peur. Surtout celle d'avoir peur.

Trop vite, j'ai compris que ce qui grandit en nous se passe de mots trop plats pour contenir. Trop flous pour absorber. Trop fous pour rassurer. Les mots ne suffisent pas, ils ne sont qu'une esquisse de tornade dessinée par une main d'enfant.

Elles prennent le coeur en otage des tripes.


Raconter ça, comment ? Pour dire quoi ?
Partager, pour quoi ? Pour qui ?
Remuer nos doutes, lacérer notre vie construite par-dessus, expier nos fautes. A quoi ça sert ? Les larmes qui ne soulagent pas pour celles qui libèrent ?

Quand on pose un miroir pour réfléchir tout sauf nous-mêmes, on finit par ne plus voir ce qui se fissure, se déchire. Délire. Jusqu'à s'oublier soi-même. On construit mais on se ment. On sauve juste les apparences. Aime-moi, tant pis pour le reste, j'ai les extrémités du coeur tranchantes, coupées à vif, ça ne t'atteindra pas.

Ca ne guérit pas davantage. 

 
Et quand on accepte de se regarder vraiment, quand on prend le risque de se faire face, ça réveille les épines emmêlées au coeur des sentiments, un mouvement brûle, un mot poignarde. Emotions démultipliées.
Mais on s'apprivoise.
 
Peu à peu, on grandit, et elles s'amenuisent dans nos résistances, elles se cabrent dans nos insolences, elles se ridiculisent dans nos victoires. Elles s'entêtent pourtant, essaient encore, elles nous tordent des noeuds étouffants dans la gorge, elles nous font une respiration déchirée, elles insinuent des idées folles. Elles tentent, une fois de plus, de nous faire plier.

Mais avec le temps, on gagne de plus en plus.

Je ne sais pas si un jour j'aurai le monopole de ces batailles. Je ne sais pas si un jour, elles disparaîtront.

Mais en tous cas, plus jamais, elles ne seront mes excuses.

Ni mes raisons.

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