Les Couleurs de l'Aube

lodine

Extrait de mon petit roman à venir ...

Chapitre 1

 Elie arpente d'une foulée rageuse le chemin de verdure qu'il emprunte chaque matin pour rejoindre le port de la Madelon. L'air est léger, brûlant. Les herbes hautes s'inclinent devant la bise du Nord. Le port apparaît, étale son large et désuet sillon où grincent les mâts des bateaux de plaisance amarrés ici et là, le long de la berge aux bords ensablés.

Le paysage est ouvert, au ciel bas peuplé de nuages qui bourgeonnent sans cesse dans l'horizon. La mer, au loin, est perceptible, quoique opaque, dans la brume grisée. Le bras de l'Authie enjambe le sol marécageux gorgé de bruyères, de salicornes croquants et salés.

Elie se fond dans la minéralité du ciel, dans le sombre remous de l'Authie, dans le vert chemin de halage, là où les chevaux de somme remorquaient les bateaux de pêche chargés de poissons frétillants. Quarante ans plus tôt, lors des nuits de pleine lune, les ventres blancs des crapauds brillaient dans les terres marécageuses. En dépit de sa peur, Elie s'y aventurait avec son meilleur copain, Jules.  Aujourd'hui, il pourrait encore reconnaître les endroits où grouillaient les familles de crabes qui pinçaient les orteils nus des malheureux qui s'engageaient hors des chemins balisés. Il en avait fait l'amère expérience. Mais cette fois, il n'a pas envie de s'attarder sur son enfance, sur ses exploits d'un jour. Et Jules a disparu de sa vie.

       Il est au bout du rouleau.

L'inspiration qui le nourrit depuis trente ans l'a quitté. Il ne parvient plus à créer quoique ce soit. Le néant. Le gouffre qui s'agrandit chaque jour un peu plus.

Et pourtant, ce matin, il a cru déceler une lueur germer dans son cœur. Presque imperceptible, mais suffisante pour en percevoir sa vibration, celle qui appelle les mots, les émotions. Mais elle s'est évanouie aussi rapidement qu'elle s'est manifestée.

Il s'arrête. Quelque chose bouge en lui. De nouveau, il ressent la sensation. Ça y est ! Elle revient ! Elie s'assoit à même le sol, plonge avec fébrilité la main dans le sac qu'il a pris avec lui, pour saisir son carnet encore vierge.

Catastrophe. Il jure, éparpille le contenu du sac par terre. Pas de carnet, juste deux vieux stylos, une gourde, un couteau suisse, un sandwich à moitié consommé, des pommes toutes ridées.

« Quel con, mais quel con… ! »

L'inspiration va glisser sur lui et s'échapper, comme un serpent sans écailles, sans qu'il puisse seulement la prendre au piège. Il continue à se fustiger.

« Non, mais quel idiot…. Pourquoi n'ai-je pas pensé à le prendre ?

Il maugrée, fait défiler dans sa tête toutes les cachettes où ce satané carnet s'est certainement terré. Et il se souvient, il l'a laissé sur la guérite dans le couloir d'entrée du gîte. Tout en pestant contre sa négligence, il tente de se concentrer, de noter dans un coin de son cortex les quelques notes de mélodie que l'air doux a su faire résonner en lui.

Depuis six ans, Elie s'offre le luxe de rester seul, une semaine, avec la nature et son harmonie. Il a déniché dans cet endroit, la baie d'Authie, le lieu qui l'aide à noter, transformer en symphonies les airs qui trottent dans sa tête pendant des mois. Seulement, cette année, il n'a rien à offrir à son producteur, rien qui puisse le sauver.

Soudain, venant du port de la Madelon, il aperçoit des couples se diriger vers lui. Il se hâte de rassembler tout son matériel. Les couples se rapprochent. Ils sont trois, indifférents au silence et au côté sacré du chemin que lui confère Elie.

« Putain, mais c'est qui ces types ? Qu'est-ce qu'ils viennent faire par ici ? » Elie a tendance à considérer sien ce chemin qui n'est en l'occurrence qu'un sentier ouvert aux quatre vents… et au public.

D'emblée, il les déteste. Il se relève avec hauteur. Son jean est sale, il s'en moque. Les couples d'approchent d'Elie, s'aperçoivent de sa présence. Ils rient, se taquinent. Heureux et jaloux de leur jeunesse.

« Ils se croient seuls au monde ? Je parie qu'ils vont aller un peu plus loin pour fumer tranquillement leurs joints. »

-       Ça mène où, Monsieur, ce chemin ? On peut le traverser ? demande l'un des garçons, la vingtaine frondeuse, l'œil rieur, les cheveux blonds comme les blés et le corps plutôt bien charpenté.

Elie se force à répondre mais son ton est bourru :

-          Nulle part ! Vous ne pouvez pas traverser, il n'y a pas de ponts. Je vous conseille plutôt de faire demi-tour et d'aller de l'autre côté de la berge. Là vous pourrez vous perdre comme il vous plaira.

La copine du blond regarde l'homme, surprise par son ton. Elle lance à la cantonade :

-          Eh les gars, je crois que l'on devrait suivre les conseils de ce type, il a l'air de connaître le coin…

Les deux autres couples semblent indécis mais comme de bons moutons suivent le mouvement.

-          Allez, on se tire, y'a rien à voir par ici. A part lui…

Les jeunes s'éloignent en éclatant de rire. Elie se rassoit, soudain fatigué par cette explosion de jeunesse. Il s'étend de tout son long dans l'herbe ondulante, croise les mains derrière sa nuque, fixe le ballet des nuages. Il ferme les yeux. Les pensées fourmillent sous sa casquette bleue grise de marin, qu'il a vissée sur son large front.

« Putain de jeunesse… Ah ! Pourquoi me dérangent-ils mon silence, ces cons-là… J'étais à deux doigts de …. »

Il écoute les battements de son cœur. Secs, violents, désordonnés, sans commune mesure avec l'harmonie qu'il avait commencé à ressentir avant l'intrusion des jeunes. Son attention est soudain attirée par le frémissement des herbes autour de lui. Il ne les voit pas onduler, car il a toujours la casquette en visière, mas il sent le mouvement, le souffle du vent. Sa musique si particulière, si tendre, l'émeut au plus profond de lui. Elle est comme une invitation à se laisser aller à la rêverie. Il s'y abandonne, sans prêter attention aux nuages qui s'amoncellent au-dessus de lui et qui changent de couleur. De bleu gris, ils passent au gris sombre. L'air devient saturé de chaleur. L'orage s'annonce. Elie aime cet interlude, cette nature qui s'offre à lui, sans détour, sans contrepartie. L'humus de la terre féconde, les tons si semblables de l'eau et du ciel, ce chemin de halage qui mène à l'embouchure de l'Authie (il rit en son for intérieur, il les a bien eus, ces jeunes), où elle rejoint la mer. Cette mer dont la marée avance aussi vite qu'un cheval lancé au galop, et qui a creusé, au fil des siècles, ce bras de mer serpentant à travers le bocage et permettant au port de la Madelon d'exister.

Elie s'endort. Un papillon se pose sur ses mains veinées dont les rides ressemblent au serpent de mer. Son torse plutôt puissant se soulève lentement, au gré du mouvement des forces souterraines à qui il a confié son corps. Il ne fait plus qu'un avec la terre.

Son visage mangé à moitié par la casquette dévoile un menton découpé à la serpe, carré, volontaire. Ses cheveux en broussaille, poivre et sel, dépassent du couvre-chef de fortune. Son aspect, de prime à bord négligé, est démenti par une paire de baskets certes boueuses, mais de bonne toile et un pull marin en maille bleue marqué d'un écusson sur le côté gauche du bras. Il pourrait ressembler à un vieux loup de mer. Il n'en est pourtant pas un.

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Chapitre 2

 

Agathe a l'âge des couples qu'Elie a envoyé paître. Elle aborde la trentaine avec une sérénité que lui envient les deux ou trois amies qui lui restent. Enfin, elle va entrer dans le monde des adultes. Certains le sont à 16 ans, si vite. Elle, à 12 ans, au moment où les nichons et les règles apparaissent, elle s'est fait une promesse : « A 30 ans, je serais une adulte, une vraie. ». Ainsi en a-t-elle décidé de sa destinée. Elle n'a pas suivi les principes de Sartre ou de Beauvoir, dont elle méconnaît la philosophie, elle a simplement écouté son instinct. Le même qui lui a martelé, au cours de toutes ces années :

« N'écoute pas les vieux se plaindre de leur vie, ils sont plein de leur médiocrité.  Ils n'ont pas voulu secouer les branches qui poussent de travers, pour aller voir ailleurs. Toi, fonce, étudie, vis ! »

Elle vient de rentrer de quatre ans de pérégrinations à travers le monde, pour les besoins de sa thèse, sur la lumière et les peintres de l'aube. Le sujet l'a percutée, un jour qu'elle se promenait avec son petit ami brésilien le long des étangs de Corot. Elle l'avait extirpé du lit, excitée à l'idée de voir avec lui la lumière scintiller sur les étangs, dans une évanescence dorée, venue d'on ne sait où.  « Divine », l'a qualifiée d'emblée Agathe, qui baignait alors dans un ésotérisme antipathique aux yeux de ses parents, tout deux prompts à la rigueur et fervent admirateurs de l'esprit cartésien. « Surtout dans notre profession, de pharmacien », rétorquent-ils à longueur de temps à leur cadette.

Au retour de ce fameux matin, elle avait annoncé à Alfredo qu'elle étudierait la lumière dans les peintures majeures des siècles passés (et actuel) pour la saisir dans ses moindres reflets, sous toutes les latitudes s'il le fallait. 

« Dis-moi, tu crois que les peintres, qu'ils soient de Maurice ou de Buenos Aires, peignent l'aube de la même manière ?

Ainsi a-t-elle résumé l'affaire. Alfredo l'a trouvée belle et dingue, l'a allongée sur son lit et lui a enseigné l'amour des corps. Elle lui a répondu avec fougue. Mais elle s'est vite reprise, arguant le fait que le but de sa vie était désormais tout tracé.

Une semaine plus tard, elle largue Alfredo, au grand dam de sa mère qui le contemplait avec l'œil d'une femme mûre, encore belle et désirable, mais dont le mari préférait plus les courbes de ses maîtresses que les siennes. Oh, elle ne s'en offusquait pas, car elle savait qu'elle le tenait par l'argent. « Eh oui mon cher, c'est ainsi », aimait-elle à lui répéter avec malice. Elle avait compris depuis belle lurette que l'héritage acquis de sa grand-mère le tiendrait pour longtemps, encore, attaché à elle et à leur confortable vie de bourgeois de province. Ils vivaient à Chaville. Et cet Alfredo lui plaisait bien. Tant pour ses yeux de biche, sa virilité de matador que pour le fait qu'il était lui-lui-même rejeton d'une famille argentée brésilienne ayant fait fortune dans le caoutchouc.

La mère d'Agathe, Anne, avait rempli son devoir en pondant trois filles. A défaut d'un fils. Les aînées étaient devenues à leur tour de tendres épouses un peu indolentes, quoique non dépourvues d'intelligence. Que nenni ! Mais la cadette, avec sa crise d'adolescence retardée (« maintenant, elle s'est mise à l'ésotérisme, bien loin de notre bon vieux catholicisme familial ») l'intriguait moins qu'elle ne l'angoissait.

 « Agathe est trop assoiffée de beauté, de pureté.  En plus, avec sa thèse sur la lumière, elle veut partir à la découverte du monde.  Ne manquait plus que ça ».

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