Les enfants du siècle

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Lui

Savane, piste, villages et toi mon amour. Docks déserts, nuit, container et toi mon amour. Bateau, canot, projecteurs et toi mon amour. Cris, pleurs, plouf, et puis plus rien, plus rien mon amour...

Et maintenant, des cognements métalliques... ou plutôt des tintements, oui. Des tintements. Des outils ? Un garage ? Non, pas un garage. C'est trop... délicat, pour être un garage. Le bruit de fond aussi, ne cadre pas avec un atelier. C'est trop feutré pour ça.

C'est un hôpital.

J'ouvre les yeux. Les siens sont verts et toi tu n'es pas à mes côtés.

*****

Elle

Il n'est pas vilain. Grand, comme d'habitude. Elancé même, comme d'habitude. Ils sont toujours grands et élancés.

Il a la peau vraiment noire, presque mate tellement elle est noire. Sa peau, c'est comme de la nuit qui bouge.

Il a sans doute les dents très blanches quand il sourit, comme d'habitude.

Mais pour l'instant, il ne sourit pas. Comme d'habitude.

Normalement, il va me parler, me poser des questions dans une langue que je ne comprendrai pas ou dans un français que je ne comprendrai pas. À cause de l'accent. 

Il va me supplier de quelque chose ou de tas de choses pour lesquelles je ne pourrais rien et moi je ne vais rien faire de plus que d'habitude : lui sourire pour le calmer, prendre son pouls, sa tension, sa température, lui faire un prélèvement, lui faire porter un repas et prévenir le centre de rétention.

S'il s'énerve, s'il se met en colère, je sortirai de la chambre par cette porte qui n'a pas de poignée à l'intérieur et je préviendrai la police, comme d'habitude.

*****

Lui

Elle a les yeux de ma soeur Amina et elle doit avoir son âge.

Je lui dis : vous avez les yeux de ma soeur Amina.

Elle me regarde en fronçant légèrement les sourcils et le nez, comme ma soeur Amina.

Je lui dis : vous faites la même grimace qu'elle.

Elle a l'air dubitatif.

J'ajoute : je parle de forme et d'expression, bien sûr. La couleur de vos yeux et de votre peau sont très éloignées des siennes.

J'ai l'impression de l'avoir... choquée ? Non, ce n'est pas le mot. Surprise, plutôt.

Vous parlez bien français !

C'était donc ça...

Je dis : oui.

On va faire quelques examens. Tension, température et on va aussi vous prendre un peu de sang pour vérifier...

Je continue : s'il n'y a pas d'infection pulmonaire.

Vous... vous êtes médecin ?

Je réponds : non mais j'ai dû inhaler pas mal d'eau, non ?

Je demande : et les autres ?

Le canot où vous vous trouviez a chaviré quand les garde-côtes l'ont abordé. Dans l'ensemble ça va, mais... Il y a eu une noyade.

En une seconde, je prends le siècle nécessaire pour lui demander : qui était-ce ? et j'ajoute dans le même souffle : mais vous ne savez peut-être pas…

Parce que j'ai peur de sa réponse.

Non. Enfin si... une jeune fille, je crois.

*****

Elle

J'ai l'impression de voir deux diamants naître au coin de ses yeux.

Il n'a pas de sanglots, pas de reniflements, pas de grimace, pas de soupirs, il pleure, tout simplement.

Comme deux petits Nils argentés qui courent sur la nuit de sa peau et dans la nuit de son âme. Je tends ma main et j'essuie ses larmes du pouce.

Je suis folle. Qu'est-ce qui me prend ? Je suis folle. Qu'est-ce que ça changera ? Je suis folle.

Je vais faire ses examens et sortir de cette pièce, de cette chambre qui est une cellule.

Et là, je vais appeler qui je dois appeler pour qu'on l'emporte ailleurs, loin de cette chambre d'hôpital qui est une cellule.

Et tout à l'heure, je vais rentrer chez moi et me rouler un stick et regarder un DVD en attendant que l'homme qui m'aime rentre du travail et nous dînerons sans parler et je lui demanderai l'amour comme on demande la charité, pour dormir et ne plus penser à cette porte entrouverte où j'ai aperçu le désespoir.

*****

Lui

Je l'entends me dire : écoutez, je vais vous laisser pour l'instant. Je vais dire que vous dormez encore. Que vous ne vous êtes pas encore réveillé. Je vais trouver quelque chose…

 Sur ton image, ses mots se posent comme des hirondelles. Ces hirondelles qui se regroupaient sur les fils avant de partir sur la route que nous avons voulu suivre ensemble. La route qui conduisait au pays des mirages.

Mais nos routes se sont éloignées à jamais. Nos pas ne s'imprimeront plus côte à côte dans le sable. Nos souffles ne se mêleront plus dans la fièvre de l'impatience et dans l'attente du plaisir.

Ta chaleur a quitté le monde et le laisse désolé.

Elle est sortie et je suis seul car ton souvenir ne peut plus rien pour moi.

*****

Elle

Carine a dit : t'es cinglée. Puis elle a dit : et moi je suis cinglée. Et puis : ok, je te couvre pour cette nuit, de toute façon il n'y a pas un interne dans ce désert. Mais demain...

Carine n'a pas fini sa phrase parce que ce n'est pas nécessaire : demain...

Je suis rentrée. Finalement, je n'ai pas fumé. Pas envie ou... la peur que ça m'angoisse plus qu'autre chose. L'homme qui m'aime est rentré, gentil. Je n'avais rien à lui dire, lui non plus. Il a juste demandé ce qu'il y avait. J'ai répondu du rôti et des pâtes. Il a dit : Wouais!

Maintenant tout est éteint. J'entends sa respiration à côté de moi et je sens son poids au creux du matelas. Il est gentil et je sais qu'il m'aime.

Mais je suis seule dans la nuit et je pense à cet homme dans cette chambre qui est une cellule. Sa peau est-elle encore plus noire la nuit ? Ses pensées sont-elles plus sombres que sa peau, la nuit ?

*****

Lui

Je ne croyais pas dormir.

Et maintenant, je rêve.

Nous sommes à la maison et nous écoutons RFI. Elle me demande parfois les mots qu'elle ne comprend pas et je les lui explique. Je dois être précis car elle déteste l'incertitude. Elle était comme ça à l'école, puis au lycée.

La radio est parfois claire, parfois brouillée. Par la fenêtre, Cissé écoute. Il a l'air mécontent. Il dit : c'est du mensonge et nous lui demandons quoi.

Mais lui ne sait que répéter sans expliquer plus. Pour finir, elle sort pour le chasser. Je les entends se chamailler et leurs voix deviennent comme celles de RFI.

"Nous apprenons que les mensonges sont partout. Nous apprenons qu'ils sont dans la forme comme dans le fond. Nos envoyés spéciaux ont disparu dans les mensonges."

Je pouffe d'abord. Puis une vague de peur et de tristesse me saisit et je casse la radio. Je déteste ce rêve et je le lui dis. Il n'en a cure.

Je me réveille au coeur de ce sentiment pénible et inexplicable. Mon premier réflexe est de la réveiller pour lui raconter, comme j'ai toujours fait. Mais elle ne me grondera plus jamais parce que je l'empêche de dormir.

Et je touche à présent la dure réalité enclose dans l'obscurité. J'ai soif, j'ai peur et je suis seul. Je n'ose même pas appeler parce que Yeux verts m'a dit de faire semblant de dormir. J'ai envie de faire pipi mais on pourrait m'entendre.

*****

Elle

L'homme qui m'aime n'est pas encoré réveillé quand je quitte l'appartement. Je veux arriver avant la transmission du matin pour voir Carine auparavant.

Elle me dit qu'il a dormi. Je demande : dormi dormi ? Elle me demande : dormi quoi d'autre ? Je demande si l'interne est là, elle me rappelle dans quel service nous sommes : personne avant neuf heures, j'ai une paire d'heures devant moi.

Pendant la transmission, la surveillante insiste sur la consommation de pads stériles : c'est cher, il faut freiner, réutiliser. Ils ne restent pas, alors...

J'expédie la 2, la 4, la 6, la 8, la 10, la 12, la 14... La 16 c'est la sienne.

J'entre. Je dis juste : c'est moi.

Il ouvre les yeux et me dit : enfin!

*****

Lui

Je réalise au même moment que je porte juste ce vêtement particulièrement impudique qu'on porte dans les hôpitaux ici.

Je lui demande si mes habits sont là. Elle me dit : non et je vois qu'elle comprend.

Elle dit : je vais vous chercher quelque chose à manger. Je ferme. Dès que vous avez fini, remettez-vous au lit.

Je prends tout de même le temps de faire mes ablutions.

Elle m'a laissé le temps qu'il fallait avant de revenir. Elle m'a apporté des biscuits fourrés au chocolat. Nous les regardons sur le plateau, nous nous regardons, je dis : je les mangerai après.

Elle répond : vous savez, j'ai réfléchi. Si vous... S'ils vous ramènent...

Je dis : ce n'est pas grave. Ce qui est grave, c'est que je n'ai pas été capable de la protéger. Elle est morte à cause de moi. Parce que c'était mon idée, vous voyez ?

Et elle : alors, justement. Vous lui devez ça, tout de même ! Vous ne pouvez pas arrêter maintenant ! Revenir les mains vides et dire que ce n'est pas ce qu'on raconte. Que l'Europe est un immense piège, une forteresse pour ceux qui veulent venir et une prison pour ceux qui y vivent.

Je dis : vous exagérez. Je peux vous dire ce qu'est une vraie prison. Là d'où je viens, c'est une vraie prison. C'est une prison parce qu'il n'y a rien à gagner, rien à faire, rien à dire. On peut mourir de dire, là-bas.

Elle dit : oui, bien sûr. Ce n'est pas ce que je veux dire. Ce que je veux dire, c'est que tout le monde n'est pas comme ça, en Europe ! 

Elle désigne d'un geste vague la pièce et la porte sans poignée.

Elle dit : et puis au bout d'un moment, nous serons seuls. Plus personne ne viendra du dehors et on ne pourra plus sortir d'ici. Il y aura tellement de haine pour nous, partout...

Je dis : tout le monde ne pense pas ça, vous savez. Il y a encore beaucoup de gens qui veulent venir ici pour vous connaître. Pour vivre dans une démocratie. Il y a encore beaucoup d'endroits où on est heureux que vous veniez. Chez moi, c'est comme ça.

Elle dit : pourtant, la radio... Elle n'achève pas.

Je repense à mon rêve et à Cissé et ses mensonges.

Elle dit : tout était tellement simple, avant. Quand ma mère avait vingt ans, elle a voyagé partout, elle allait partout. On ne pensait pas à mal. On ne pensait pas comme ça. On prenait et on donnait sans se questionner.

Je dis : c'est toujours comme ça.

Elle dit : plus maintenant. Plus ici... Mais peut-être que vous saurez ramener ça.

Elle dit encore : voilà comment on va faire.

*****

Elle

Je lui ai expliqué comment j'allais sortir de cette chambre et me rendre à la réserve.

Comment j'allais prendre une tenue d'homme et un badge.

Comment personne ne s'étonnerait de voir un homme noir en tenue d'interne parce que l'Europe se meurt, qu'elle est exsangue et qu'elle se transfuse avec les femmes et les hommes venus d'ailleurs mais qu'elle ne veut pas se l'avouer.

*****

Lui

C'était étonnemment simple.

Elle m'a juste dit de na pas saluer trop les gens dans les couloirs. Qu'ils n'étaient plus habitués.

Aux toilettes de cardiologie, j'ai changé mes vêtements de docteur contre mes vêtements personnels.

Elle m'a dit de l'attendre au parking et m'a expliqué comment ne pas me perdre pour y arriver.

Elle m'a conduit jusqu'à une ville voisine parce que dans cette ville, trop d'immigrés transitent et que la police fait très bien son travail.

A Paris, mon cousin m'attend. Je le lui dis. Elle me dit : c'est super mais le coeur n'y est pas. Je lui demande ce qu'il y a.

*****

Elle

Chez moi, les larmes, ça n'est pas silencieux comme chez lui. Je pleure comme les enfants avec de la morve au nez et des tas de bruits très laids.

Il me serre contre lui et me dit des choses dans sa langue. Les voitures nous frôlent le long de la bande d'arrêt d'urgence. C'est une très mauvaise idée de s'arrêter là. La police peut s'arrêter n'importe quand pour vérifier que tout va bien, que tout est normal.

Et justement, rien n'est normal.

Je vais sans doute avoir des tas d'ennuis, perdre ma place et risquer la prison. Et peut-être aussi l'homme qui m'aime.

Mais comment faire autrement ? Comment ? Comment avoir pu supporter ça aussi longtemps ?

C'est ce que je lui explique.

*****

Lui

Je comprends difficilement ce qu'elle me dit entre ses larmes. Ses idées se télescopent et sa pensée saute d'une chose à une autre.

C'est une personne courageuse. Je le lui dis. Elle se calme.

Je lui dis que je ne peux lui faire qu'un seul cadeau car on m'a tout pris. Et je lui donne ta photo qui était dans le coin qu'ils n'ont pas trouvé. L'eau de mer l'a fait pâlir mais ton sourire crève encore la nuit.

*****

Elle

À la gare, je prends son billet et je l'accompagne jusqu'au quai. Pendant que je m'occupe de cela, il s'est acheté dans un kiosque, un stylo-bille et un petit cahier d'écolier.

Je lui dis : note mon numéro de téléphone, au cas où. C'est la première fois que je le tutoie.

Il me répond qu'il ne veut pas m'attirer d'autres ennuis s'il était arrêté mais qu'il peut l'apprendre par coeur sans problème. Chez lui, les enfants apprennent beaucoup par coeur.

Lui me vouvoie. Je lui en fais la remarque. Il me sourit mais continue tout de même. Cela n'a aucune importance.

Il monte dans le wagon et je le suis par les fenêtres en avançant le long du quai.

Nous ne nous parlerons plus car sur ce typede voiture, les vitres ne s'ouvrent pas. Nous pouvons juste nous regarder, si proches et pourtant séparés par cette vitre infranchissable.

Quand le signal sonne, que les portes se ferment, que le train s'ébranle, j'ai un moment de panique affreuse, un sentiment de perte effroyable et irréversible. Ses lèvres m'adressent un seul mot muet : courage.

*****

Lui

Sur la première page de mon cahier, j'ai écrit :

"Ceci est la première phrase de ce livre que je nous dédie à tous les trois : toi, mon amour perdu, toi, mon amie trouvée et moi qui marcherai seul mais qui marcherai.

Tous trois enfants de ce siècle d'espoir et d'épouvante, trois traces de pas dans le sable d'une route à suivre, ensemble, jusqu'au bout."

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