L'étranger

karen-k

Nouvelle

Parfois, je me sens comme un de ces oiseaux sans pattes qui vole sur le vent au dessus des nuages et ne peuvent se poser nulle part.

Moi l'étranger, l'immigré, le voyageur sans terre.

Pourquoi s'intéresserait-elle à moi ?

Je suis si transparent, si invisible, encore enveloppé des parfums de ma terre d'origine que je cherche sans cesse à humer. Je suis en apnée depuis que je suis ici, j'ai coupé mon souffle, je ne le laisse pas se mélanger à ce qui se passe, je ne l'ai pas sorti de ma valise.

Il est resté sur mes lèvres posées sur les joues de ma mère quand je l'ai quittée pour partir ailleurs.

- Ailleurs, ailleurs pourquoi ailleurs ? me demandaient ses yeux embués, tu as tout ici.

- Non, je n'ai pas ce que j'aurais ailleurs.

Et j'ai volé, j'ai erré, j'ai fui, j'ai cherché mais mon âme n'est pas partie, elle est toujours là-bas, elle refuse.

Et puis il y a eu elle…Elle qui vivait depuis des millénaires dans cet ailleurs, naturellement comme une princesse installée dans son royaume, forte de ses terres, de son histoire, de sa langue, de ses traditions.

Qui suis-je par rapport à elle, moi le voyageur sans maison qui a laissé la moitié de lui-même en arrière ?

Elle m'a donnée l'envie de m'arrêter, de me poser, de rassembler tous les petits bouts de moi éparpillés pour pouvoir faire le poids face à elle.

Je dois être un homme, c'est ce que mon père m'a dit.

Alors, je suis là, prêt à être un homme, à en jouer l'illusion du moins. J'ai ramassé tous mes rêves d'ailleurs, tous mes espoirs de vie meilleure, je les ai mis dans un mouchoir et l'ai posé sur mon cœur pour me donner du courage.

Ma main est crispée dans ma poche, elle a peur de s'ouvrir, de laisser l'ailleurs prendre sa place …Mais je marche, je marche vers elle.

Si seulement, je pouvais atteindre le bout de la rue, juste le bout de la rue.

Karen K.

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