L'héritage

dav26

Je me souviens…
Je me souviens très bien.
On dit autour de moi que je perds la mémoire, mais c'est faux, je me souviens.

Je me souviens des chants de mon enfance, des rires de mes camarades et de l'apprentissage de l'écriture. Écrire a toujours été difficile pour moi. La maîtresse nous obligeait à former de belles lettres rondes et à les relier ensemble, mais ça n'a jamais été facile.

Je me souviens des belles histoires : le bûcheron et ses sept filles voleuses, l'idiot qui pesa un œil au lieu de le poser sur le monde, le vieux Mimoun au bord du précipice qui fut sauvé par la voix lointaine d'un ange.
De belles histoires… Pourquoi avez-vous ce sentiment de tristesse en entendant les titres de mes histoires ? À mon époque, on apprenait les histoires de la vie, de vraies histoires bien réelles et non pas des idioties telles que des princes charmant venus enlever des princesses sur des chevals blancs.

Pardon ? Des chevals n'est pas français ? On dit des chevaux ? Oui, vous devez avoir raison, moi je ne sais pas. L'école, j'y ai juste appris à lire, écrire et compter. Je ne l'ai fréquentée que deux ans, de six à huit ans.

Vous me demandez mon âge ? C'est une question, ça ? Ah mes enfants, vous vous moquez de la vieille dame. Mais ce n'est pas parce que j'ai plus de quatre-vingt ans que je n'ai plus ma tête. On me dit que je la perds, mais elle est bien là, petits jnouns[1].

Je me souviens de mon pays. Je me souviens du Maroc. Cette vie me manque. On n'était pas riches, mais un rien nous rendait heureux. On n'avait pas tous ces jouets électroniques d'aujourd'hui, des poupées qui parlent, des robots qui marchent et des téléphones qui ont tellement de fonctions qu'on ne sait plus comment les utiliser.
Avec mes sœurs, on s'amusait à récupérer des bouts de tissu pour habiller nos poupées confectionnées avec des noyaux de pêche. Elles étaient bien jolies, nos poupées. De mon temps, on avait de l'imagination, pas comme vous.

Comme tu es curieuse ma petite-fille ! Tu veux savoir à quel âge je suis sortie pour la première fois avec un garçon ? Mais je ne suis jamais sortie avec un garçon. Cela ne se faisait pas de mon temps et ne devrait d'ailleurs pas se faire. Seules les filles de mauvaise vie allaient seules avec des hommes. En revanche, j'étais très courtisée. Je n'ai pas eu moins de cinq prétendants qui ont demandé ma main à mon père dès l'âge de quinze ans.

Comment cela se passait ? Mon père connaissait un cousin, un ami ou un ami d'amis de bonne famille dont le fils était en âge de se marier. Les pères en discutaient et s'ils étaient d'accord, le garçon et sa famille venaient à la maison pour les présentations mais surtout avec plein de présents pour la future fiancée.
Oh oui, je me souviens très bien des cadeaux : de magnifiques tissus venus de France, de la soie, de la mousseline et aussi des bijoux, des perles de nacre, des bracelets d'or ciselés et des ménagères aussi, de belles ménagères en argent et parfois striées d'or. Pour nous qui n'étions pas riches, tous ces présents représentaient une fortune.

Mais malheureusement pour mon pauvre père, j'étais bien difficile. Celui-ci n'était pas assez beau, celui-là n'avait pas de métier d'avenir, cet autre ne m'inspirait pas confiance… Mon père s'arrachait les cheveux, mais moi je restée campée sur mes positions.
Et à dix-neuf ans, alors que ma mère pensait que j'allais rester vieille fille, est enfin arrivé le jeune homme qui comblerait mes attentes : la taille d'abord, moi petite je voulais un grand, un gentil garçon très prévenant, mais surtout qu'il ait un bon métier pour me mettre à l'abri du besoin : cordonnier. Vous riez ? Vous savez, on a toujours besoin d'un cordonnier pour entretenir ses chaussures, c'est un métier en or. Alors j'ai épousé mon cordonnier et je l'ai suivi à Casablanca.

Jamais je n'oublierai Casablanca et mes premières années de femme mariée.
Je me souviens… Vous voyez le gros pain de sucre qui se trouve sur la table de la salle-à-manger ? Oui, celui qui est entouré d'un tissu bleu et qui a la forme d'une petite montagne, celui-là. Ce pain de sucre est l'ancêtre du sucre en morceaux. Chaque vendredi, l'épicier ambulant passait avec sa charrette dans la rue et criait les produits à vendre. Je descendais le voir et j'achetai le sucre, l'huile, la farine et tous les produits de première nécessité.
Je me souviens aussi du marchand de glace. Mais non, pas les glaces parfumées au citron ou à la fraise ! La vraie glace, celle qu'on mettait dans une chaussette pour protéger de la chaleur la viande et les aliments qui pouvaient tourner rapidement. Je croyais pourtant vous avoir dit que nous n'avions pas de réfrigérateur, n'est-ce pas ?

Ah mes enfants, il est certain que la vie est beaucoup plus facile pour vous aujourd'hui qu'elle ne l'était pour nous hier. Même si mon mari avait un bon métier, nous étions quand même pauvres… la guerre nous a ruiné.

Quelle guerre ? Euh… eh bien la guerre, juste la guerre. Enfin, heureusement que les allemands n'ont jamais mis les pieds au Maroc, le roi ne l'aurait jamais permis, paix à son âme ! Ah, on l'appelle la seconde guerre mondiale ? Et pourquoi la seconde, il y en a eu une première ?
Mon fils, ne t'énerve pas, je ne sais pas, je ne suis qu'une vielle dame sans instruction. Tu sais, l'école, je ne l'ai fréquenté que deux ans, de six à huit ans. Je me souviens des chants de mon enfance et des histoires aussi : celle du bûcheron... Pardon ? Comment ça je radote ? Je ne me souviens pas de vous avoir parlé de mon enfance. Pourtant je me souviens de tellement de choses… Et de quoi parlions-nous déjà ? De la guerre ?

Quelle période horrible ! Même si la guerre est restée aux portes du Maroc, nous avons subi ses répercussions. Plus de nourriture, plus de vêtements et plus d'argent… Mes pauvres enfants portaient leurs chaussettes jusqu'à l'usure et le grand donnait à son frère les vêtements rapiécés devenus trop petits pour lui. Et la petite qui est née malade, c'est à cause de cette guerre. Je n'avais pas assez de force pour la porter et quand elle est née mon lait ne la nourrissait pas assez. C'est pour ça que je l'ai laissée tranquille, je ne l'ai pas embêtée avec les tâches ménagères la pauvre. Elle était trop fatiguée ma petite.

Mais le pire que cette guerre nous ait amené, c'est l'antisétise. Non, attendez, ce n'est pas le mot exact. Ah voilà, c'est l'antisémitisme, un mot trop compliqué pour moi et bien trop joli pour nommer un sentiment honteux : la haine du juif. De ma vie je n'ai jamais vu un homme détestait autant un autre être humain. Et que je t'insulte, et que je te frappe sans raison… Le roi n'y pouvait rien, le pauvre, paix à son âme ! Il exécutait ceux qui nous faisaient du mal, mais ils étaient de plus en plus nombreux.
Nous n'étions plus en sécurité, alors mes frères et sœurs ont commencé à quitter le pays et mes enfants devenus grands ont également décidé de partir. Je ne leur en veux pas, quel avenir leur aurait amené le Maroc après ça ?

Ah la France ! C'est dans ce pays, et plus précisément à Lyon, que nous avons atterri. Je rêvais d'y vivre depuis toute petite, quand mon oncle et ma tante nous racontaient la vie là-bas : de belle maisons, de magnifiques jardins remplis de fleurs, des rues propres et des belles robes…

Ah la France ! Mais au nom du ciel pourquoi avons-nous quitté le Maroc ? Pour un appartement ridicule de trois pièces situé au-dessus d'une discothèque et au bord d'un fleuve malodorant et dans lequel nous nous entassions à sept faute de moyens. Où se cachaient les fameux jardins ? Que sont devenues les jolies fleurs, les rues propres et les belles robes ? Dans les rues grises, nous ne voyions que des passants dissimulés sous leur manteau et leur chapeau, pressés de rentrer chez eux. Et moi qui n'avais jamais connu ni le froid ni la neige, voilà que je toussais et grelottais sous des températures polaires.
Je n'ai compris que plus tard que nous avions emménagé en plein hiver. C'est finalement lors du premier été que j'ai pu apprécié le charme de cette grande ville avec ses petits marchés où on trouvait de tout, mêmes des kumquats[2] du Maroc, et ses vendeurs de tissus dans lesquels je me confectionnai de jolies robes.

Vous voulez connaître mon plus beau souvenir de France ? Ce fut quand mon mari reprit une cordonnerie à côté de la maison. Plus de souci d'argent, on pouvait acheter des tas d'objets. C'est ainsi qu'on a pu s'offrir un lave-linge automatique. Moi qui faisais ma lessive à la main ! Bien sûr je ne lavai que les draps, les serviettes et les gros pulls dans la machine. Il faut toujours laver à la main le linge délicat et les tricots de corps, pour les conserver plus longtemps et faire des économies. Ce n'est pas parce qu'on gagne bien sa vie qu'il faut tout dépenser. Une autre guerre peut toujours éclater…

Oh oui je me souviens de tellement de choses. Ne me dites pas que je perds la mémoire. Bon, peut-être que je ne me souviens plus de ce que j'ai mangé à midi, ni de comment vous vous appelez ou du lieu dans lequel je me trouve. Mais je sais que j'ai trois enfants et huit petits-enfants. Et je sais que mon mari est mort, paix à son âme ! Et je sais aussi que depuis son décès je ne suis plus la même. Il est mort à cause de ces salopards de docteurs. Ne faites jamais confiance à ces charlatans : vous allez les voir pour guérir et ils vous injectent des virus et des microbes. Mon pauvre mari est mort à cause d'un ulcère transformé en cancer, et la faute à qui ?

Depuis je ne suis plus la même. Je ne me maquille plus, je ne me teins plus les cheveux. Pour plaire à qui à quatre-vingt ans ? Sans mon mari, même mon corps ne suit plus. Je fais pipi au lit comme un bébé et on me gronde comme un enfant, moi, une femme respectable. Ceux à qui je changeais les couches hier sont ceux qui me lavent les fesses aujourd'hui. Ah quelle fin de vie mes enfants.

Et vous voilà tous autour de moi à m'écouter pendant que je raconte mes souvenirs. vous vous moquez de moi mais vous verrez, vous aussi, quand vous serez vieux et malade et qu'on rira de vous…

Je vous vois tous autour de moi, on se tient les mains et on chante les comptines de mon enfance : « une pomme chique chique, vague vague Dominique… » et on rit ensemble dans la cour de l'école de Figuig.

Et toi ma petite, ta main est si chaude, c'est un tel réconfort de la sentir. Vous êtes tous autour de moi et on chante. Et vous parlez aussi, vous me dites que tout va bien, que vous êtes avec moi pour m'accompagner.
Et on chante encore, mais la cloche sonne et c'est l'heure de rentrer. Alors on avance tous ensemble vers le porche de l'école. Et vous êtes là à me sourire et à me rappeler que tout va bien. Je m'avance vers le porche, je me retourne vers vous et je souris. La cloche a cessé de sonner. Soudain le silence devient assourdissant. Je passe le seuil de l'arche. Seule. Et après…

Les yeux de la vieille dame se ferment doucement. Une jeune fille lui tient la main et laisse des larmes couler sur ses doigts déjà engourdis. Deux hommes pleurent dans un coin en silence. Un petit enfant dort paisiblement sur les genoux de sa mère. Un jeune homme tient encore dans sa main le ballon d'oxygène, prêt à envoyer une nouvelle bouffée d'air. D'autres hommes et femmes se tiennent également debout autour du lit. Tout est silencieux, personne n'ose prononcer le mot fatidique, celui qui marquera la fin du temps.

Et pourtant il le faut. Alors la jeune fille retire doucement sa main du lit de la vieille dame, lève les yeux et regarde son cousin de l'autre côté du lit qui tient toujours son ballon d'oxygène. Doucement elle secoue la tête. Puis elle regarde chacun des membres de sa famille présents et ses yeux finissent par retourner se poser sur le visage désormais apaisé de sa grand-mère. Rassemblant tout son courage, la jeune fille prononce enfin la phrase attendue et redoutée à la fois : « C'est fini. Mamie est partie ».

Mais au fond, chacun sait que ce n'est pas fini. La vieille dame, femme, mère et grand-mère, restera présente dans leur mémoire.
Comme elle se plaisait à le répéter : « Je suis vielle, mais je me souviens. Le temps est le même pour tous, les journées font toutes le même nombre de minutes. C'est ce que vous faites de votre temps qui compte. Moi j'ai eu une vie bien remplie et je m'en souviens. Et votre héritage mes enfants, c'est mon histoire ».

[1] Jnoun : esprit, démon en arabe. Terme affectueux dans ce contexte pour parler d'enfants turbulents.

[2] Kumquat : variété d'agrumes ressemblant à des oranges miniatures

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