L'homme en sucre

narjiss-au-pays-du-fromage

 Je suis un homme en sucre. Longtemps, j’ai cru que j’étais fait d’une substance supérieure fiasant de moi un chef désigné qui attire les autres, les guide, les protège et les nourrit. C’était peut-être vrai. Mais, ma mère m’a patiemment arrosé de son indifférence et de son mépris jusqu'à ce je devienne difforme, éphémère. A son contact, je me suis liquéfié et figé des milliers de fois que je n’ai rien pu garder de ma substance originelle.

Ma première femme est partie assez vite en se rendant compte que je n’étais pas un roc mais un morceau de sucre. A chaque fois qu’il fallait que je me montre solide, je me suis montré fragile. A chaque fois, je me suis décomposé devant les responsabilités. A chaque fois, j’étais absent quand elle avait le plus besoin de moi.

Après ç’était difficile. Je n’ai rencontré que des femmes en régime sans sucre. On dirait qu’elles étaient toutes diabétiques. Elles m’ont toutes servi aux autres avec frustration ou m’ont consommé jusqu’à ce qu’elles se rendent compte du danger.

J’ai fini pourtant par rencontrer ma deuxième femme qui a compris que je ne pouvais être qu’un agrément. Elle a accepté de me consommer avec modération, de temps à autre comme un écart car elle aussi, se méfie du sucre. Elle a accepté  de me racler avec une spatule à chaque fois que je revenais, de chez ma mère, désagrégé. A chaque fois, elle a réussi de recomposer quelque chose qui ressemblait à un mari et un père de famille.

Et oui, je suis père de quatre enfants qui savent bien qui est l’essentiel et qui est l’agrément. Ils ne m’accordent aucune importance, aucun crédit ; mais sont contents de m’avoir sous la main pour agrémenter leurs soirées et leurs vies par quelques anecdotes vieillottes. Oh ! Ils finissent bien par me dire que je radote et que je mens parce que je raconte les mêmes histoires avec des versions différentes ; pour changer un peu, quoi !

Je suis heureux d’avoir été sauvé par ma deuxième femme ; sinon j’aurai disparu depuis longtemps dans l’insignifiance que ma mère m’a toujours réservée. Je suis heureux que ma femme m’ait gardé sans plus d’illusion pour jouer mon rôle de comparse…avec brio quand même car j’ai tout ce qu’il faut : l’éducation, les manières et la gueule. J’ai apporté quelques vieux meubles, j’ai un peu travaillé, un peu ruiné mes associés, un peu compromis l’héritage de ma femme.

Mais, finalement, je n’ai pas fait trop de dégâts. Ce qui m’ennuie, c’est que mes fils sont eux aussi en sucre ... Enfin, ils trouveront bien des femmes qui aiment les douceurs.   

Signaler ce texte